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10 septembre, 2026

Élevage : la France face au Mercosur

 

Il a beaucoup été question ces derniers mois du traité commercial entre l’UE et le Mercosur, notamment de son volet agricole. Retour sur quelques données pour en comprendre les enjeux.

 

Les tarifs douaniers sont devenus l’un des leviers de la guerre commerciale et des tensions économiques que se livrent les États. Donald Trump ne cesse de l’agiter depuis son élection, avec très peu de succès, mais en créant beaucoup de tensions et de ruptures avec ses voisins et avec ses alliés.

Le traité d’échanges commerciaux avec les pays du Mercosur s’inscrit dans cette optique. C’est un traité complexe, qui comporte de nombreux volets : industriel, services, chimie et agriculture. C’est ce dernier point qui a cristallisé les tensions et les oppositions au texte, notamment chez les éleveurs français, qui voient le traité comme une ouverture massive à la viande d’Argentine et du Brésil qui inonderait les marchés européens. Tous les autres secteurs économiques sont favorables au Mercosur, car cela leur ouvre de nouveaux marchés. Et même dans le monde agricole, de nombreux secteurs y sont favorables : les produits laitiers, les vins et spiritueux, les céréaliers, etc.

 

Les chiffres de l’élevage

 

Revenons sur les chiffres de l’élevage en France.

La France produit environ 5,5 millions de tonnes de viande par an, toutes viandes confondues. La répartition est la suivante : le porc domine avec près de 2,1 millions de tonnes, la volaille suit autour de 1,8 million, la viande bovine tourne autour de 1,4 million de tonnes, et l’ovin-caprin complète pour un peu plus de 0,1 million.

Avec 1,4 million de viande bovine par an, la France est le premier producteur de l’UE.

(Source : Agreste et Ministère de l’Agriculture).

 

Le contrat du Mercosur prévoit que le Brésil puisse exporter vers l’UE 92 000 tonnes de viande bovine chaque année. Ce qui représente à peine 1,7 % de la production française annuelle de viande et 6 % de sa production de viande bovine. Ou pour le dire autrement, la quantité de viande qui arrivera du Brésil chaque année correspond à six jours de production française (la France produit environ 15 000 tonnes de viande par jour).

6 % de ce que la viande produit en bœuf est assez faible dans la production totale.

 

À l’échelle européenne, les données sont, elles aussi, assez faibles : les pays de l’UE produisent 6,5 millions de tonnes de bœuf chaque année. Les exportations brésiliennes ne représentent donc que 1,4 % de la production annuelle. Ce qui représente un steak par an et par Européen. Le traité ne va donc pas bouleverser l’ordre des choses.

Mais les éleveurs objectent que si les exportations sont faibles en volume, elles concernent surtout des morceaux nobles et qu’elles arrivent avec des normes de production différentes (farines animales, antibiotiques activateurs de croissance, traçabilité), si bien que son poids économique et symbolique dépasse de loin son poids en tonnage.

 

Mais cela est assez discutable. Les produits exportés vers l’UE doivent respecter les normes de production de l’UE. Preuve en est, l’UE a suspendu les exportations de viande d’Argentine, car celle-ci ne satisfaisait pas aux normes et aux contrôles attendus. Des contrôles qui sont effectués par des inspecteurs de l’UE. Le second point est que, pour les agriculteurs d’Argentine et du Brésil, le Mercosur n’est pas vraiment un sujet et n’a pas été autant débattu qu’en France.

 

Le Mercosur regarde ailleurs

 

Cela fait bien longtemps que les pays du Mercosur regardent davantage vers l’Asie que vers l’Europe.

L’Argentine par exemple produit essentiellement des céréales dites commodities, c’est-à-dire qui ne sont pas consommées par l’homme, mais qui servent soit pour le bétail, soit pour des transformations industrielles (par exemple, de l’amidon transformé pour l’industrie). Les débouchés de ces céréales se trouvent en Asie et au Moyen-Orient, pas en Europe. Et pour les céréaliers sud-américains, l’enjeu est de pouvoir continuer à exporter vers ces régions, non vers Bruxelles. La viande produite en Argentine est essentiellement consommée sur le marché argentin, c’est moins de 10 % qui sont exportés. La culture de l’assado est consubstantielle au mode de vie de l’Argentine : le dimanche, à Buenos Aires, des volutes de fumée s’élèvent dans les parcs publics où cuisent les viandes grillées. Si la pauvreté diminue en Argentine, la population consommera plus de viande et de meilleure qualité. La viande reste donc sur le marché intérieur et demeure très peu exportée. Et, quand elle l’est, elle part essentiellement aux États-Unis.

 

Pour la volaille et les cochons, le principal marché est l’Asie et notamment la Chine. À bien des égards, le traité du Mercosur, dont la négociation avait commencé au début des années 2000, arrive trop tard. Il a été pensé pour un monde qui n’existe plus tout à fait aujourd’hui.

 

Un autre point, qui n’a pas été correctement perçu en France, c’est que la limitation des exportations ne vient pas de l’UE, mais des pays eux-mêmes. Que ce soit au Brésil ou en Argentine, c’est le gouvernement qui délivre les droits d’exportation et qui fixe les quotas de viande exportée. Or, dans les deux pays, ces droits d’exportation sont délivrés avec très peu de transparence et entrent très souvent dans des magouilles politiques. Les pays veulent limiter les exportations pour que la viande reste dans le pays et servent ainsi aux populations locales. Quant aux autorisations d’exportation qui sont délivrées, cela se fait très souvent dans des cadres obscurs et opaques qui favorisent les amis des personnes au pouvoir. En Argentine, Javier Milei est en train de revenir sur ce système en libéralisant les droits d’exportation et en supprimant les connivences. Ce qui devrait permettre d’accroître les exportations. Les blocages à l’export venaient donc principalement de Buenos Aires et non pas de Bruxelles, n’en déplaise aux éleveurs français. Un système similaire existe au Brésil, qui pourrait changer si Lula est battu lors de la présidentielle d’octobre.

 

Débat français

 

Les débats autour du Mercosur ont surtout révélé l’état du débat en France. Le sentiment et l’émotion ont primé sur la raison et l’étude du dossier. Les élus politiques, surtout à droite, ont cédé au populisme et à la démagogie la plus vile au nom de la défense d’une agriculture fantasmée. Accuser le Mercosur de tous les maux est bien commode : cela évite de parler de la bureaucratie française, des normes délirantes mises en place par le gouvernement, des interdictions de produits chimiques et des impôts confiscatoires. Qui, eux, sont beaucoup plus néfastes aux agriculteurs français que le traité du Mercosur.

Ce dernier a servi de bouc émissaire commode pour accuser l’autre d’être responsables du malheur français, alors que les véritables problèmes sont intérieurs. L’ennemi n’est pas tant le steak brésilien ou argentin qu’une bureaucratie incontrôlable.

 

 

 

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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