Baisser la dépense ne suffira plus: Dossier sur la sortie de la France –

Depuis le mois de septembre, la France emprunte plus cher que l’Espagne et le Portugal. L’écart de taux avec l’Allemagne a dépassé un point, pour la première fois depuis 2012. Les agences de notation regardent notre pays de près. Et le budget de l’an prochain prévoit un besoin de financement record. Pendant dix ans, la question de l’euro dormait. Elle s’est réveillée.

Aujourd’hui, nous allons donc parler d’un sujet que tout le monde pense impossible : la sortie de la France de l’euro. Pas parce que nous la souhaitons. Mais parce qu’il faut savoir ce qui se passerait si elle arrivait un jour.

Ce jour-là, la BCE pourrait-elle nous sauver ? Elle a un outil pour ça. Mais il a des conditions, et la France, sous procédure pour déficit excessif, risque de ne plus les remplir. Il resterait alors un programme d’aide européen, avec la troïka à Paris, comme en Grèce. Charles Gave l’écrivait déjà en 2023 : ou bien la tutelle, ou bien la reconquête de notre souveraineté. Entre les deux, il n’y a rien.

Imaginons donc que la France refuse la troïka. Je vais vous raconter ce qui se passerait ensuite. Heure par heure pendant le week-end. Jour par jour pendant la semaine qui suit. Puis mois par mois, pendant la première année.

Je le dis clairement : ce n’est pas une prévision. C’est un exercice. Il est construit sur des précédents bien réels : la Tchécoslovaquie en 1993, l’Argentine en 2002, l’Islande en 2008, la Grèce en 2015. Le but n’est pas de vous faire peur. C’est de vous montrer ce qu’il faudrait faire, dans quel ordre, ce qui pourrait mal tourner, et ce que cela changerait pour votre épargne.

Dossier: La France sort de l’Euro :  Le jour ou

 

 

Sur la Chine

Marre de parler de la France et des incompétents qui nous gouvernent.

On va parler de la Chine et du marché des actions chinois.

L’économie chinoise traverse depuis plusieurs années une période de « ralentissement désinflationniste ». En termes simples, cela veut dire que la croissance économique y est faible et que les prix à la consommation ont tendance à être complètement stables, voire à baisser.

Pour ceux qui ont bien suivi les leçons de l’Université de l’Épargne, cela veut dire que l’économie chinoise est en bas à gauche dans le schéma des quatre quadrants.

Dans ce cas-là, historiquement, il faut avoir dans son portefeuille des obligations gouvernementales longues, puisque les taux d’intérêt baissent continuellement, et du cash dans la monnaie du pays, puisque la balance commerciale tend à être très positive : les exportations augmentent beaucoup plus vite que les importations, ce qui pousse le taux de change à la hausse.

Vérifions que c’est bien ce qui s’est produit en Chine depuis le début du ralentissement, en 2015.

Les obligations allemandes et américaines ont pris une énorme gamelle, tandis que les obligations chinoises continuaient à donner un rendement réel satisfaisant.

Venons-en au cash.

La banque centrale chinoise fait de son mieux pour empêcher le renminbi de monter, mais il monte quand même.

Mais c’est là que les choses se compliquent.

Logiquement, et comme les taux longs et courts ont beaucoup baissé, nous devrions être en train de sortir du quadrant en bas à gauche pour entrer dans le quadrant où se produit le fameux « boom désinflationniste », pendant lequel les actions montent comme des fusées.

Et, en espérant cette issue heureuse, j’ai recommandé aux lecteurs, pendant l’été 2024, d’acheter des actions chinoises qui, depuis, sont très occupées à ne rien faire, comme en fait foi le graphique ci-dessous. Je mesure la performance du marché chinois en or, le métal précieux restant mon étalon de valeur préféré.

Et donc, depuis l’été 2024, date de la recommandation initiale, le ratio indice chinois contre or est resté à plat ou en baisse. La bonne nouvelle, cependant, est qu’il semble que nous ayons enfin cassé le mois dernier la moyenne mobile à un an, et à la hausse.

Mais pas de vraie hausse des actions pour l’instant.

Et pourtant…

Les bénéfices des sociétés cotées à Shanghai sont en hausse de 10 % d’une année sur l’autre…

Et ces mêmes sociétés chinoises ont du cash à ne savoir qu’en faire…

Les sociétés chinoises croulent sous le cash qu’elles ont gagné à l’étranger et déposé à Hong Kong : 2 300 milliards de dollars, qui devront bien un jour être utilisés.

Mon explication à ce regrettable délai est la suivante : je crois que la hausse de la bourse chinoise n’a pas eu lieu tout simplement parce que le prix de l’énergie a beaucoup monté, et parce que l’économie chinoise reste dépendante des importations d’énergie, même si elle l’est beaucoup moins qu’il y a dix ans.

Il est donc à craindre, ou à espérer, que, quand les valeurs pétrolières arrêteront de monter, les valeurs chinoises s’envolent à la hausse, avec les obligations japonaises.

On peut toujours rêver, mais, pour l’instant, tout se passe en bon ordre, même si cela prend un peu plus de temps que prévu.

Mais monsieur Trump n’a pas aidé.

Nord Stream : l’Europe prise en étaux

L’information vient de Reuters et a été rendue publie le 8 octobre : des discussions auraient lieu entre Washington et Moscou au sujet de l’entrée au capital des gazoducs Nord Stream d’investisseurs américains. Si l’opération se concrétisait, le gaz russe pourrait revenir en Europe, à condition que les sanctions économiques soient levées, mais avec en plus un contrôle américain. Pour les pays d’Europe, ce serait une très mauvaise opération, et la conséquence de politiques industrielles désastreuses.

 

Les conversations au sujet de Nord Stream se seraient tenues entre Jared Kushner, gendre et envoyé spécial du président Trump, et Kirill Dmitriev, proche de Vladimir Poutine et patron du fonds souverain russe. Le tout en marge des tractations sur une trêve en Ukraine. Ce que révèle cette information, c’est que l’Ukraine devient un point secondaire, l’élément principal étant l’accès à l’énergie et notamment au gaz russe. Nord Stream était un point d’achoppement avant la guerre de 2022, il semble retrouver son intérêt pour l’après-guerre.

L’information rendue publique, la Maison-Blanche a aussitôt tempéré, affirmant qu’il n’y avait « aucune discussion récente sur Nord Stream », tout en précisant que le moindre accord devrait passer par le Trésor américain et « profiter aux contribuables et aux entreprises des États-Unis ». C’est un bien curieux démenti à vrai dire, qui reconnaît donc que des discussions ont eu lieu sur Nord Stream et que le seul horizon est l’intérêt des Américains, ni des Ukrainiens ni des Européens. Sous-entendant ainsi que si un accord était trouvé, sur la seule base des intérêts économiques des États-Unis, Washington ne manquerait pas de le signer. Le démenti vaut presque justification de ce qui est démenti.

 

L’intérêt de Nord Stream

 

L’intérêt de Nord Stream est grand.

 

Nord Stream 1, mis en service en 2012, relie Vyborg, près de Saint-Pétersbourg, à Greifswald, sur la côte allemande, sur 1 224 kilomètres de fonds marins. Deux conduites parallèles sont organisées, avec une capacité de 55 milliards de mètres cubes de gaz par an. À lui seul, cet ouvrage acheminait une part majeure du gaz consommé en Allemagne dans ses centrales et ses usines. Un gaz indispensable au fonctionnement et à la compétitivité de l’industrie allemande, dont on voit bien qu’elle patine aujourd’hui.

 

Nord Stream 2 fut achevé en 2021 et il débutait ses exportations peu avant le déclenchement de la guerre en Ukraine.

À la veille de la guerre, la Russie fournissait près de 40 % du gaz importé par l’Union européenne, et l’Allemagne avait fait de cette dépendance le socle de son modèle industriel : une énergie russe abondante et bon marché, voilà ce qui faisait tourner la première économie du continent. D’autant que Berlin avait abandonné l’énergie nucléaire et tout fait pour la faire abandonner à ses voisins, notamment la France, afin de maintenir son avantage comparatif. En Europe, l’Allemagne fut la grande victime de la guerre en Ukraine puisque cela a brisé tout l’édifice construit pour assurer sa mainmise industrielle.

 

Le consortium qui exploitait Nord Stream résumait cette intimité énergétique. Gazprom en détenait 51 %, mais à ses côtés figuraient les grands noms de l’industrie européenne : les allemands Wintershall et E.ON, le néerlandais Gasunie, le français Engie. L’Europe n’était pas la victime passive d’une dépendance subie ; elle l’avait bâtie, financée et voulue. Un homme joua un rôle clef dans l’établissement de cette dépendance : Gerard Schröder, l’ancien chancelier, qui après sa défaite face à Angela Merkel, alla travailler pour des entreprises russes, dont Gazprom. Lui qui vit une grande partie de l’année à Moscou a même été invité par Vladimir Poutine a participé à son anniversaire. Il y a toujours, chez les Allemands, un tropisme russe très marqué, comme le démontre le programme de l’AfD, qui rêve d’une alliance avec la Russie, comme au temps de la RDA.

 

 

Un sabotage qui change la donne

 

Dans ce plan industriel conçu et mis en place par Berlin et Moscou, la surprise de l’invasion de l’Ukraine a tout changé. Il devenait difficile de vivre du gaz russe, pour des raisons morales mais aussi pour des raisons pratiques puisqu’après l’invasion, l’Allemagne suspendit la certification de Nord Stream 2, qui, à peine ouvert, ferma ses vannes. Puis Moscou ferma peu à peu le robinet de Nord Stream 1, invoquant des turbines impossibles à réparer du fait des sanctions. Et le 26 septembre 2022, des explosions sous-marines éventrèrent les deux conduites de Nord Stream 1 et l’une des deux de Nord Stream 2, dans un sabotage probablement orchestré par les services ukrainiens. Une des lignes de Nord Stream 2 est demeurée intacte, donc le gaz pourrait encore y circuler.

 

C’est cette ligne survivante qui fait aujourd’hui l’objet des convoitises. Car entre-temps, l’Europe a remplacé le gaz russe par du gaz liquéfié américain, acheminé par méthaniers à un prix bien supérieur. Elle a troqué une dépendance continentale contre une dépendance atlantique, sans jamais poser la question de fond : dépendre, oui, mais de qui, et à quel prix pour sa liberté d’action ? À cette fermeture russe s’est ajouté un autre problème, celui de la guerre dans le golfe Persique et donc le blocage d’Ormuz, qui a surenchérit les prix du gaz et donc de ses dérivés. Depuis 2022, rien ne va plus pour l’énergie européenne.

 

La doctrine von der Leyen

 

La Commission européenne d’Ursula von der Leyen a cru répondre au problème par le mot de « découplage ».

Depuis 2022, Bruxelles a fait de la rupture avec les hydrocarbures russes un objectif politique autant qu’énergétique, culminant dans le plan REPowerEU et dans l’engagement de bannir le gaz russe du marché européen, ce qui devrait devenir effectif au 1er janvier 2027. L’intention se défendait : on ne pouvait pas financer, par ses factures de chauffage, l’armée qui bombardait Kiev. Si les intentions pouvaient être bonnes, les conséquences furent désastreuses. L’Europe fut privée d’une ressource sans lui en garantir une autre qui fût à la fois sûre, abondante et maîtrisée.

L’industrie allemande, privée de son énergie bon marché, a ainsi vu ses coûts exploser. La désindustrialisation, longtemps redoutée, est devenue une réalité mesurable, y compris outre-Rhin. Pendant ce temps, Bruxelles multipliait les déclarations de souveraineté énergétique sans jamais se donner les moyens d’une production à l’échelle du continent. Le mythe des éoliennes et des panneaux solaires demeurait et, toujours, le refus du nucléaire et des nouvelles centrales de dernière génération.

La dépendance avec Moscou a été remplacée par celle avec Washington et l’Europe risque désormais d’avoir les deux à la fois, unie pour le gaz et pour leur économie.

 

Double vassalité

 

Voilà pourquoi la rumeur du 8 octobre est si effrayante. Si des investisseurs américains prenaient le contrôle de Nord Stream, l’Europe se retrouverait dans une position inédite et dangereuse : elle rachèterait du gaz russe, son ancien fournisseur banni, mais par l’intermédiaire d’infrastructures contrôlées par les États-Unis. Elle serait ainsi dépendante de la Russie pour la molécule et dépendante de l’Amérique pour le tuyau et le robinet. Deux maîtres au lieu d’un, pour un même tube de gaz. Depuis bientôt cinq ans que durent les sanctions contre la Russie, aucune politique énergétique alternative n’a été bâtie, ni avec d’autres fournisseurs étrangers ni avec une production locale. Pire, l’Europe prend du retard dans le développement des petites centrales nucléaires.

 

Pour Washington, l’opération serait un coup de maître : les États-Unis pourraient prendre le contrôle de la sortie du gaz russe et ainsi disposer d’une énergie moins chère. Pour Moscou, elle offrirait un moyen de monétiser des gazoducs aujourd’hui inertes et de renouer un lien économique avec l’Occident, ce que le Kremlin cherche. Elle donnerait à l’Amérique un levier sur l’approvisionnement énergétique de ses alliés européens, c’est-à-dire un instrument de pression permanent. Et elle transformerait un conflit militaire en affaire commerciale, selon la logique très trumpienne qui voit dans chaque crise une transaction financière à conclure. Les Européens, eux, ne sont même pas à la table et ils apprennent par une dépêche d’agence que leur avenir énergétique se négocie entre Moscou et un gendre de Donald Trump.

 

En brisant tous les canaux de la diplomatie avec la Russie sans construire d’autonomie énergétique réelle, l’Europe n’a pas gagné en indépendance ; elle a changé de tutelle. La souveraineté ne se décrète pas dans les communiqués ; elle se bâtit dans les infrastructures, les contrats et les rapports de force. Une Europe qui ne produit pas son énergie, ne contrôle pas ses tuyaux et ne pèse pas dans les négociations qui la concernent n’est pas souveraine. Elle attend, au fond du couloir, qu’on veuille bien lui dire à quelles conditions elle pourra se chauffer. L’hiver risque d’être rude.

 

 

Ressuscitons un vieux concept : l’indice de misère

De temps en temps, on nous annonce la disparition du dernier survivant de ceux qui avaient débarqué en Normandie, sauté sur Diên Biên Phu ou combattu à Stalingrad… batailles qui ont vraiment marqué les esprits.

L’équivalent de ces tueries dans le domaine financier est sans aucun doute la période 1971-1981. Entre janvier 1971 et décembre 1979, le ratio marché des actions / or baissa d’un peu plus de 90 %, ce qui laisse des traces. Ces années suivaient la fin du gold exchange standard (Bretton Woods), et quiconque a survécu à cette période en fut marqué à jamais, moi le premier.

À cette époque émergea toute une série d’outils qui s’attachaient à mesurer l’étendue du désastre. L’un des plus populaires fut inventé par un économiste nommé Arthur Okun, qui le baptisa « l’indice de misère » : ce n’était rien d’autre que l’addition du taux de chômage et du taux d’inflation.

Si la somme des deux dépassait 10, nous étions dans la panade.

Le temps est donc venu de sortir l’indice de misère du placard, tant la période actuelle se met à ressembler aux années 1970.

Voici donc l’indice de misère pour les États-Unis depuis 1970.

En réalité, si j’analyse cet indice dans le cadre de ce que j’appelle les quatre quadrants, l’indice de misère, quand il dépasse 10, me dit que je suis probablement dans le quadrant en haut à gauche, celui de la récession inflationniste.

Et, comme le lecteur averti le sait, c’est dans ce quadrant que l’on perd toujours le plus d’argent.

Et donc, de 1971 à 1982, nous sommes restés à peu près tout le temps dans un bust inflationniste…

C’est-à-dire dix ans de marchés baissiers.

Venons-en à la France, et présentons les résultats pour notre pays en remontant à 1992.

Nous sommes aujourd’hui nettement au-dessus de 10, ce qui est déjà inquiétant.

La raison principale en est que le taux de chômage en France (ligne rouge, en haut) n’a jamais réussi à redescendre sous les 7 % depuis… 1974, et nous sommes le seul pays au monde où cela se soit produit.

La situation deviendrait rapidement très, très difficile si l’inflation se mettait à accélérer…

Hélas, l’inflation a déjà beaucoup accéléré pour toute une partie de la population française.

Le lecteur averti se souvient de l’indice des prix dit des « Gilets jaunes », constitué pour un tiers de l’énergie, pour un tiers du loyer et pour un tiers de la nourriture.

Quelle allure aurait mon indice de misère pour la France si je remplaçais l’inflation officielle par la hausse des prix que supportent les plus pauvres chez nous ?

L’indice de misère des pauvres de notre pays est à 17, le plus haut niveau jamais atteint depuis 1992 si je fais abstraction de la période du Covid.

Comme je l’ai souligné dans un papier récent, le niveau de vie des plus pauvres va s’écrouler comme jamais dans notre histoire depuis 1945.

Et, comme je l’ai souligné dans le même article, le niveau de vie des classes moyennes va lui aussi baisser.

C’est dire que les recettes fiscales (TVA, impôts sur l’énergie, impôt sur le revenu, etc.) vont baisser fortement, tandis que les dépenses vont continuer d’augmenter.

En termes clairs, le déficit budgétaire va exploser, comme il le fait à chaque récession. Et dans cette récession, nous ne pourrons ni baisser nos taux d’intérêt, ni dévaluer, ni baisser les impôts.

Le besoin de financement de notre État pour 2027 est annoncé à 5,3 % de notre PIB, ce qui est une aimable plaisanterie, pour trois raisons :

  1. Notre PIB va baisser.
  2. Nos recettes vont baisser. Fortement.
  3. Nos dépenses vont augmenter. Beaucoup.

Le déficit sera plus près de 8 % que de 5 %.

Et nous allons nous heurter à deux problèmes :

  1. Nous serons en pleine période électorale.
  2. Les marchés refuseront de nous financer.

Conclusion

Question : que va-t-il se passer ?

Réponse : je n’en ai pas la moindre idée.

Mais je vais beaucoup apprendre dans les douze mois qui viennent, et les Français avec moi, ce qui me réjouit beaucoup.

Blocus des lycées : le mensonge éclate

Il y a des sujets tout à fait légitimes dans les revendications des lycéens : des emplois du temps sans logique, avec des journées pleines et d’autres avec de gros trous, la faute à la réforme Blanquer de 2018 qui a déstructuré l’organisation des cours et des classes ; des professeurs absents et non remplacés, la faute à une Éducation nationale qui n’attire plus et qui ne parviens plus à pourvoir les postes manquants ; un système Parcoursup qui est une usine à gaz de plus en plus angoissante, la faute à un refus de la sélection et à une boulimie de centralisation délirante.

 

Ces revendications légitimes ont été récupérées par l’extrême-gauche, et notamment LFI, qui tente d’en tirer un avantage politique, comme souvent avec les mouvements lycéens et étudiants. Et donc de gâcher la nécessaire réflexion sur l’école aujourd’hui sous la sauce d’une récupération politique de bas étage.

 

La fin des mythes

 

En 2016, j’avais publié un ouvrage, Rebâtir l’école. Plaidoyer pour la liberté scolaire, où j’expliquais notamment que l’Éducation nationale serait morte dans dix ans. Dix ans plus tard, soit en 2026, nous y sommes. Les mythes tombent et le masque du mensonge échappe à ceux qui le porte. Derrière le mouvement de réaction épidermique de nombreux lycéens se cache une réalité plus triste : l’école d’État n’est pas capable d’instruire, d’éduquer, d’enseigner. Un même moule a été imposé à toute la jeunesse de France et ce moule ne prend plus. L’école est devenue un grand enfermement, où l’on maintient toute une génération assise de nombreuses heures durant, à écouter des professeurs qui, souvent, n’ont pas le niveau requis, étant eux-mêmes issus de la formation éducation nationale.

 

La médiocrité s’est emparée d’un grand nombre d’établissements et de cours, maquillée par les chiffres staliniens de la réussite au baccalauréat. Si bien qu’aujourd’hui, pour un jeune de 18 ans, il est plus difficile d’obtenir le permis de conduire que le bac. Le mensonge a commencé quand Jean-Pierre Chevènement a voulu donner le bac à 80 % d’une classe d’âge, puis quand Lionel Jospin a livré l’école à la toute-puissance des syndicats. Le refus de la sélection a fait le reste. Ce sont ainsi des milliers de jeunes qui vont à l’école de 6 à 23 ans, du CP au master, sans véritable filtre ni contrôle. Avec des diplômes en poche dont certains ne valent pas beaucoup plus qu’une monnaie très fortement dévaluée. Le mensonge consiste à faire croire que tous les établissements se valent, que tous les diplômes sont égaux et que la sélection est une chose mauvaise. Dans ces révoltes, on peut aussi voir la prise de conscience de ces mensonges dans lesquels la jeunesse est enfermée.

 

Ces émeutes et ces blocus ne sont que la conséquence de l’effondrement de la place de la France dans les classements Pisa, dont tout le monde se désole chaque année sans qu’aucune mesure sérieuse ne soit prise. Avec l’école, il arrive ce qu’il advient à chaque fois qu’il y a un monopole : les coûts augmentent et la qualité diminue. Les dépenses intérieures d’éducation, en euros constants, sont ainsi passées de 88 milliards en 1980 à 198 milliards en 2024 (en euros de 2024). Le coût d’un lycéen est de près de 12 000 euros par an, dans le public. Dans le privé, le coût est deux fois moindre, environ 7 000 euros. Un exemple peut illustrer ce délire des coûts éducatifs. Le 25 septembre, la région Île-de-France a fêté la rénovation d’un lycée dans les Yvelines. Le coût de cette rénovation a atteint 85 millions d’euros. Si on doit multiplier par le nombre de lycées présents dans la région, on arrive à des dépenses astronomiques. Dépenser plus pour des résultats moindres est devenue la norme dans l’Éducation nationale. Les manifestations lycéennes sont l’illustration de cet échec.

 

Des violences territoriales

 

Les violences autour des lycées intéressent grandement la géopolitique locale comme objet d’étude. L’analyse spatiale des blocus montre que ceux-ci sont présents sur tout le territoire, aussi bien dans les départements urbains que ruraux. La fracture n’est donc pas territoriale mais sociale : les lycées publics sont bloqués, les lycées privés non. Ou bien, quand il y a des blocus, cela est le fait d’éléments extérieurs au lycée. Dans les établissements privés, le sentiment d’appartenance et le libre choix de son établissement créent un lien d’adhésion qui fait que l’on ne détruit pas l’espace dans lequel on vit. Cela renforce une fracture nette entre deux visions de l’éducation et de l’école. Fracture qui ne peut que s’accroître.

 

Un autre phénomène qui intéresse le géopolitologue est la prise en main du mouvement par les structures d’extrême-gauche. C’est une dilution du phénomène black bloc appliqué à l’ensemble du territoire. Ce qui était jusqu’à présent marginal et circonscrit à quelques manifestations ou mouvements bien précis s’étend désormais à l’ensemble du territoire français. Ces blocus voient la convergence de deux mouvements violents d’occupation de l’espace : l’émeute urbaine de type Nahel et l’émeute sociale de type black bloc. On voit ainsi l’usage de mortiers, les attaques en groupe, les blocus, comme on en connaît lors des émeutes urbaines, conjugués à des mobilisations sociales d’un autre type de jeunesse, via les réseaux sociaux, les méthodes d’action politique, la maîtrise des canaux de communication afin d’occuper l’espace numérique.

D’un côté, une violence par le bas, diffuse, intense et violente ; et efficace. De l’autre, une action politique par le haut, pour mobiliser, encadrer, structurer. L’extrême-gauche trouve là son renouveau et LFI démontre son savoir-faire dans la manipulation des foules. Rien n’a fondamentalement changé depuis 1968 et les manifestations étudiantes des années 1980, si ce n’est la captation des manifestations « du bas », mélange d’émeutes urbaines et de violences de rue. C’est probablement là l’élément le plus inquiétant tant cette violence peut devenir incontrôlable, échapper à ceux qui pensent pouvoir la manipuler et engendrer des drames humains.

 

 

 

Le Grand Retour de la Souveraineté

Dans mon premier livre, Des lions menés par des ânes, je pestais déjà (en 2002 !) contre le Frankenstein financier qu’était l’euro. Le sous-titre en était : « Essai sur le crash économique (à venir, mais très évitable) de l’Euroland en général et de la France en particulier. »

Je ne changerais pas une ligne à mes écrits de l’époque. La France, et donc l’Euroland, entrent aujourd’hui dans le crash que j’annonçais il y a bien longtemps. Cela a pris plus de temps que je ne m’y attendais, tout simplement parce que les autorités européennes ont allègrement violé toutes les dispositions du traité qui interdisaient, par exemple, à la BCE de financer les déficits budgétaires, tandis que les autorités nationales, en France comme aux Pays-Bas, appliquaient une constitution européenne que leurs peuples avaient refusée.

Le régime de Bruxelles est donc à la fois illégitime, illégal et immoral, comme le furent les régimes communistes des années 80. Et la souveraineté « européenne » de monsieur Macron connaîtra le même sort que la souveraineté « limitée » que monsieur Brejnev reconnaissait à la Tchécoslovaquie, où il envoya ses chars, comme à la Pologne et à la Hongrie.

Mais cette dictature molle touche à sa fin, puisque l’État français ne peut plus emprunter. Et il ne peut plus emprunter parce que nous sommes dans une classique trappe à dettes : les taux auxquels nous empruntons sont très supérieurs au taux de croissance de notre économie, tandis que la dette héritée des emprunts passés dépasse 100 % de notre PIB.

Explication : si votre revenu progresse de 3 % par an, que votre dette représente 100 % de ce revenu et que vous payez 5 % d’intérêt par an sur cette dette, vous n’irez pas très loin. C’est exactement là qu’en est notre pays.

Les taux longs (ligne rouge) sont très au-dessus du taux de croissance de l’économie (histogramme noir) : le ratio dette sur PIB (ligne bleue) va donc exploser à la hausse, comme il le fit de 1990 à 2000, quand l’inénarrable Trichet a fait tout ce qu’il fallait pour détruire — avec succès — l’économie française (pour plus de détails, voir sur ce site le dossier « Comment réussir sa désindustrialisation »).

La France n’est certes pas le seul pays à qui pareille mésaventure soit arrivée, et l’on sait très bien ce qu’il faut faire dans ces cas-là : ramener la ligne noire, la croissance du PIB, AU-DESSUS de la ligne rouge, les taux d’intérêt.

Pour cela, il faut :

  1. emprunter moins, et donc couper les dépenses de l’État ;
  2. produire plus, et donc faire monter la rentabilité du capital investi dans l’industrie et les services.

Ce qui veut dire couper dans les dépenses inutiles, privatiser, déréglementer, et dévaluer massivement le taux de change de façon à transférer de l’argent des rentiers vers les entrepreneurs locaux.

C’est ce que fit la Suède en 1992. Après avoir monté ses taux courts jusqu’à 500 % pour défendre l’ancrage de sa couronne à l’écu, elle y renonça le 19 novembre, laissa la monnaie se déprécier de 30 %, puis coupa dans la dépense publique. C’est ce que la France, elle, refusa de faire, avec monsieur Trichet à la manœuvre.

Le résultat parle de lui-même.

La dévaluation est indispensable pour que la rentabilité des affaires en France — et donc la croissance du PIB — puisse repasser au-dessus des taux d’intérêt.

Une baisse des dépenses de l’État qui ne serait pas accompagnée d’une dévaluation déclencherait sans doute un effondrement de la demande finale, qui ferait exploser le déficit budgétaire : la situation serait pire encore que celle à laquelle nous sommes confrontés (cf. la déflation Laval, inspirée par Rueff, en 1935).

Bref, nous sommes faits comme des rats. Et la crise aura lieu avant les élections.

Le graphique ci-dessus montre la relation qui semble unir l’écart de taux entre les obligations allemandes et françaises, d’une part, et le taux de change du dollar contre l’euro, d’autre part. Il indique que la crise française serait en voie d’internationalisation. Si l’euro s’écroule à cause des problèmes financiers de notre pays — ce qui paraît possible —, voilà qui ne va pas amuser les autres pays qui « bénéficient » de l’euro et qui devront payer beaucoup plus cher leur pétrole et leur gaz, facturés en dollars. Ils ne nous feront pas de cadeaux.

Tout candidat « sérieux » devra nous dire d’ici avril comment il entend gérer la crise qui vient. Il n’y a plus que deux possibilités :

  1. ou nous dévaluons, ce qui veut dire que nous sortons de l’euro et de l’Europe ;
  2. ou nous donnons les clés du camion à Bruxelles.

Il n’y a pas de troisième voie.

Comme la crise financière a déjà commencé, l’élection présidentielle ne se jouera ni sur les retraites, ni sur le temps de travail, ni sur le SMIC, ni sur la bonne gestion à venir de l’État : elle se jouera sur l’indépendance de notre pays, et donc sur la notion gaulliste entre toutes de SOUVERAINETÉ — celle dont on ne mesure le prix qu’au moment où l’on entre en crise.

Et le choix est simple. Choisir de rester dans cette Europe-là, c’est garantir un désastre inéluctable pour la France comme pour le reste de l’Europe. Cette campagne doit donc être menée contre Paris et contre la construction européenne telle qu’elle nous a été imposée, sans que nous ayons jamais donné notre accord. D’un côté, il y aura les partisans de la France, ceux qui auraient suivi de Gaulle. De l’autre, le parti de l’étranger : ceux qui ont commencé par suivre Pétain, sont passés en temps voulu à Jean Monnet, et ont fait carrière sous Mitterrand en suivant Delors et Trichet.

Il est des moments où un homme politique doit choisir de partir pour Londres ou de rester à Vichy.

Pour l’instant, en dehors de quelques candidats marginaux, nul ne porte le message gaulliste : la nécessité de retrouver nos souverainetés constitutionnelle, économique, monétaire, fiscale, juridique et diplomatique. Sans souveraineté pleinement retrouvée, il n’y a pas de solution à la crise qui vient.

Au moins 50 % des Français veulent sortir de cette Europe, et pour l’instant ils n’ont pas de candidat. Ces Français-là étaient à Paris, à Lourdes et à Metz lors de la venue du pape.

Il nous faut un candidat, car ces élections sont vraiment celles de la dernière chance, si l’on veut que la France reste l’orgueilleuse nation qu’elle a été.

Législatives au Maroc : l’alternance dans la continuité

Élections législatives attendues au Maroc, même si l’abstention a été forte. Le parti au pouvoir est arrivé deuxième, une coalition gouvernementale doit s’établir et, fait nouveau et majeur, une femme est nommée à la tête du gouvernement. Ce qui est une première pour le Maroc, mais aussi pour les pays du monde arabe.

 

Au Maroc, pas grand-chose n’a changé, mais beaucoup de choses ont changé. Pas de grand changement après ces législatives, car la coalition au pouvoir est arrivée en tête, mais dans un ordre différent de celui de 2021. Mais beaucoup de choses ont changé, d’abord avec la remontée du part islamiste PJD, mais surtout avec l’arrivée en tête du parti PAM (Parti Authenticité et Modernité, dit Parti du Tracteur du fait de son logo) avec à sa tête une femme, Fatima Ezzahra El Mansouri, qui a été nommée le 29 septembre chef du gouvernement. Elle devient ainsi la première femme à diriger le gouvernement du Maroc, et la première femme à obtenir un tel poste dans le monde arabe. C’est peu, voire pas du tout évoqué dans les médias occidentaux, qui sont généralement très prompts à saluer l’arrivée au pouvoir des femmes.

Cela marque un tournant pour le Maroc, mais aussi pour le monde arabe. Et c’est une des preuves que le Maroc prend une voie différente de celle de ses voisins, notamment l’Algérie, la Mauritanie et les autres pays du Maghreb.

 

Un pays en modernisation

 

L’un des grands horizons du Maroc est l’organisation de la coupe du monde de football de 2030, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal. Ce sera la première fois qu’un pays arabe organise une telle compétition. À Rabat comme ailleurs dans le pays, les travaux vont bon train pour faire sortir des stades de terre afin d’être à la hauteur d’une compétition qui sera une vitrine sur le monde. Sauf changement, c’est le gouvernement élu en 2026 qui sera au pouvoir en 2030, et donc probablement Mme Fatima Ezzahra El Mansouri.

 

Née en 1976, élue maire de Marrakech en 2009, ministre sous différents gouvernements, elle devient à 50 ans chef du gouvernement marocain. Toujours vêtue dans un style résolument occidental, elle n’est pas voilée, elle porte tailleur et cheveux au vent. Dirigeante du parti PAM, elle est arrivée en tête aux législatives, d’où sa nomination par le Roi. À elle désormais de former une coalition, puisqu’elle n’a pas la majorité absolue.

 

Sur les 393 sièges de la Chambre des représentants, le Parti Authenticité et Modernité est arrivé en tête avec 97 sièges, en progression de dix par rapport à 2021. Derrière lui, le Rassemblement national des indépendants (RNI) du chef du gouvernement sortant Aziz Akhannouch s’effondre, passant de 102 à 66 sièges. L’Istiqlal le suit de très près, à 65 sièges. Le Parti de la justice et du développement (PJD), la formation islamiste balayée cinq ans plus tôt, remonte de 13 à 54 sièges, ce qui signe un retour remarqué pour cette formation politique.

 

En 2021, le RNI d’Akhannouch, homme d’affaires et deuxième fortune du pays, avait dominé le scrutin et pris la tête d’une coalition réunissant le RNI, le PAM et l’Istiqlal. Cinq ans plus tard, il a certes perdu la première place, mais la coalition nouvelle regroupera les mêmes partis, dans un ordre différent. Du changement donc, mais aussi de la stabilité.

 

Un laboratoire politique

 

La remontée du PJD témoigne également de son dynamisme. Ce parti islamiste avait dirigé le gouvernement de 2011 à 2021, porté par Abdelilah Benkirane, avant de connaître en 2021 l’une des plus lourdes défaites de l’histoire électorale du royaume, passant de 125 à 13 sièges. Son rebond à 54 sièges le réinstalle comme quatrième force du pays. S’il ne peut pas peser sur la formation de la coalition, il démontre qu’il n’est pas mort et qu’il a su se remettre de sa très lourde défaite de 2021. Preuve qu’il dispose toujours d’un électorat fidèle, qui adhère à son programme et à ses idées. Mais en 2011, à la suite de sa première victoire, le roi a eu l’intelligence de la reconnaître et de le nommer à la direction du gouvernement. Le PJD a dû ainsi passer d’un parti de protestation à un parti de gouvernement, avec l’usure du pouvoir inhérent à cette situation. Le Maroc se fait donc un véritable laboratoire politique du monde arabe et musulman. Un parti islamiste, vainqueur des élections, a accepté le jeu électoral et politique en prenant la tête du gouvernement, et en le quittant après sa défaite. Dans les autres pays arabes, c’est par les armes que les islamistes ont été chassés du pouvoir. Au Maroc non, preuve de l’acceptation par tous des règles politiques et de la maturité des dirigeants. Une maturité qui permet aujourd’hui à une femme d’accéder à la fonction de chef du gouvernement.

 

Toutefois, le pouvoir est moins dans les mains du Parlement que dans celui du Roi et du Palais. La monarchie chérifienne conserve un rôle d’arbitrage et de décision. Le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête, mais les grandes orientations des secteurs stratégiques, diplomatie, défense, sécurité, affaires religieuses, demeurent l’apanage du Palais. Le PAM incarne cette proximité avec le pouvoir royal : fondé en 2008 par Fouad Ali El Himma, aujourd’hui conseiller du roi, il a toujours été fidèle au pouvoir royal.

 

Sur le plan des symboles, l’accession d’une femme au sommet de l’exécutif d’un pays arabe et musulman a valeur de signal, pour le Maroc comme pour la région et le monde musulman. Le contraste est fort avec les autres pays de la région, notamment l’Algérie, engluée dans sa gérontocratie, la Tunisie, au pouvoir fort et vertical, et une Afrique de l’Ouest soumise aux coups d’État des militaires. Avec cette élection, le Maroc joue une partition politique originale, dans une région de plus en plus figée. Preuve que la modernité est possible aussi en terre d’islam.