Blocus des lycées : le mensonge éclate

Il y a des sujets tout à fait légitimes dans les revendications des lycéens : des emplois du temps sans logique, avec des journées pleines et d’autres avec de gros trous, la faute à la réforme Blanquer de 2018 qui a déstructuré l’organisation des cours et des classes ; des professeurs absents et non remplacés, la faute à une Éducation nationale qui n’attire plus et qui ne parviens plus à pourvoir les postes manquants ; un système Parcoursup qui est une usine à gaz de plus en plus angoissante, la faute à un refus de la sélection et à une boulimie de centralisation délirante.

 

Ces revendications légitimes ont été récupérées par l’extrême-gauche, et notamment LFI, qui tente d’en tirer un avantage politique, comme souvent avec les mouvements lycéens et étudiants. Et donc de gâcher la nécessaire réflexion sur l’école aujourd’hui sous la sauce d’une récupération politique de bas étage.

 

La fin des mythes

 

En 2016, j’avais publié un ouvrage, Rebâtir l’école. Plaidoyer pour la liberté scolaire, où j’expliquais notamment que l’Éducation nationale serait morte dans dix ans. Dix ans plus tard, soit en 2026, nous y sommes. Les mythes tombent et le masque du mensonge échappe à ceux qui le porte. Derrière le mouvement de réaction épidermique de nombreux lycéens se cache une réalité plus triste : l’école d’État n’est pas capable d’instruire, d’éduquer, d’enseigner. Un même moule a été imposé à toute la jeunesse de France et ce moule ne prend plus. L’école est devenue un grand enfermement, où l’on maintient toute une génération assise de nombreuses heures durant, à écouter des professeurs qui, souvent, n’ont pas le niveau requis, étant eux-mêmes issus de la formation éducation nationale.

 

La médiocrité s’est emparée d’un grand nombre d’établissements et de cours, maquillée par les chiffres staliniens de la réussite au baccalauréat. Si bien qu’aujourd’hui, pour un jeune de 18 ans, il est plus difficile d’obtenir le permis de conduire que le bac. Le mensonge a commencé quand Jean-Pierre Chevènement a voulu donner le bac à 80 % d’une classe d’âge, puis quand Lionel Jospin a livré l’école à la toute-puissance des syndicats. Le refus de la sélection a fait le reste. Ce sont ainsi des milliers de jeunes qui vont à l’école de 6 à 23 ans, du CP au master, sans véritable filtre ni contrôle. Avec des diplômes en poche dont certains ne valent pas beaucoup plus qu’une monnaie très fortement dévaluée. Le mensonge consiste à faire croire que tous les établissements se valent, que tous les diplômes sont égaux et que la sélection est une chose mauvaise. Dans ces révoltes, on peut aussi voir la prise de conscience de ces mensonges dans lesquels la jeunesse est enfermée.

 

Ces émeutes et ces blocus ne sont que la conséquence de l’effondrement de la place de la France dans les classements Pisa, dont tout le monde se désole chaque année sans qu’aucune mesure sérieuse ne soit prise. Avec l’école, il arrive ce qu’il advient à chaque fois qu’il y a un monopole : les coûts augmentent et la qualité diminue. Les dépenses intérieures d’éducation, en euros constants, sont ainsi passées de 88 milliards en 1980 à 198 milliards en 2024 (en euros de 2024). Le coût d’un lycéen est de près de 12 000 euros par an, dans le public. Dans le privé, le coût est deux fois moindre, environ 7 000 euros. Un exemple peut illustrer ce délire des coûts éducatifs. Le 25 septembre, la région Île-de-France a fêté la rénovation d’un lycée dans les Yvelines. Le coût de cette rénovation a atteint 85 millions d’euros. Si on doit multiplier par le nombre de lycées présents dans la région, on arrive à des dépenses astronomiques. Dépenser plus pour des résultats moindres est devenue la norme dans l’Éducation nationale. Les manifestations lycéennes sont l’illustration de cet échec.

 

Des violences territoriales

 

Les violences autour des lycées intéressent grandement la géopolitique locale comme objet d’étude. L’analyse spatiale des blocus montre que ceux-ci sont présents sur tout le territoire, aussi bien dans les départements urbains que ruraux. La fracture n’est donc pas territoriale mais sociale : les lycées publics sont bloqués, les lycées privés non. Ou bien, quand il y a des blocus, cela est le fait d’éléments extérieurs au lycée. Dans les établissements privés, le sentiment d’appartenance et le libre choix de son établissement créent un lien d’adhésion qui fait que l’on ne détruit pas l’espace dans lequel on vit. Cela renforce une fracture nette entre deux visions de l’éducation et de l’école. Fracture qui ne peut que s’accroître.

 

Un autre phénomène qui intéresse le géopolitologue est la prise en main du mouvement par les structures d’extrême-gauche. C’est une dilution du phénomène black bloc appliqué à l’ensemble du territoire. Ce qui était jusqu’à présent marginal et circonscrit à quelques manifestations ou mouvements bien précis s’étend désormais à l’ensemble du territoire français. Ces blocus voient la convergence de deux mouvements violents d’occupation de l’espace : l’émeute urbaine de type Nahel et l’émeute sociale de type black bloc. On voit ainsi l’usage de mortiers, les attaques en groupe, les blocus, comme on en connaît lors des émeutes urbaines, conjugués à des mobilisations sociales d’un autre type de jeunesse, via les réseaux sociaux, les méthodes d’action politique, la maîtrise des canaux de communication afin d’occuper l’espace numérique.

D’un côté, une violence par le bas, diffuse, intense et violente ; et efficace. De l’autre, une action politique par le haut, pour mobiliser, encadrer, structurer. L’extrême-gauche trouve là son renouveau et LFI démontre son savoir-faire dans la manipulation des foules. Rien n’a fondamentalement changé depuis 1968 et les manifestations étudiantes des années 1980, si ce n’est la captation des manifestations « du bas », mélange d’émeutes urbaines et de violences de rue. C’est probablement là l’élément le plus inquiétant tant cette violence peut devenir incontrôlable, échapper à ceux qui pensent pouvoir la manipuler et engendrer des drames humains.

 

 

 

Le Grand Retour de la Souveraineté

Dans mon premier livre, Des lions menés par des ânes, je pestais déjà (en 2002 !) contre le Frankenstein financier qu’était l’euro. Le sous-titre en était : « Essai sur le crash économique (à venir, mais très évitable) de l’Euroland en général et de la France en particulier. »

Je ne changerais pas une ligne à mes écrits de l’époque. La France, et donc l’Euroland, entrent aujourd’hui dans le crash que j’annonçais il y a bien longtemps. Cela a pris plus de temps que je ne m’y attendais, tout simplement parce que les autorités européennes ont allègrement violé toutes les dispositions du traité qui interdisaient, par exemple, à la BCE de financer les déficits budgétaires, tandis que les autorités nationales, en France comme aux Pays-Bas, appliquaient une constitution européenne que leurs peuples avaient refusée.

Le régime de Bruxelles est donc à la fois illégitime, illégal et immoral, comme le furent les régimes communistes des années 80. Et la souveraineté « européenne » de monsieur Macron connaîtra le même sort que la souveraineté « limitée » que monsieur Brejnev reconnaissait à la Tchécoslovaquie, où il envoya ses chars, comme à la Pologne et à la Hongrie.

Mais cette dictature molle touche à sa fin, puisque l’État français ne peut plus emprunter. Et il ne peut plus emprunter parce que nous sommes dans une classique trappe à dettes : les taux auxquels nous empruntons sont très supérieurs au taux de croissance de notre économie, tandis que la dette héritée des emprunts passés dépasse 100 % de notre PIB.

Explication : si votre revenu progresse de 3 % par an, que votre dette représente 100 % de ce revenu et que vous payez 5 % d’intérêt par an sur cette dette, vous n’irez pas très loin. C’est exactement là qu’en est notre pays.

Les taux longs (ligne rouge) sont très au-dessus du taux de croissance de l’économie (histogramme noir) : le ratio dette sur PIB (ligne bleue) va donc exploser à la hausse, comme il le fit de 1990 à 2000, quand l’inénarrable Trichet a fait tout ce qu’il fallait pour détruire — avec succès — l’économie française (pour plus de détails, voir sur ce site le dossier « Comment réussir sa désindustrialisation »).

La France n’est certes pas le seul pays à qui pareille mésaventure soit arrivée, et l’on sait très bien ce qu’il faut faire dans ces cas-là : ramener la ligne noire, la croissance du PIB, AU-DESSUS de la ligne rouge, les taux d’intérêt.

Pour cela, il faut :

  1. emprunter moins, et donc couper les dépenses de l’État ;
  2. produire plus, et donc faire monter la rentabilité du capital investi dans l’industrie et les services.

Ce qui veut dire couper dans les dépenses inutiles, privatiser, déréglementer, et dévaluer massivement le taux de change de façon à transférer de l’argent des rentiers vers les entrepreneurs locaux.

C’est ce que fit la Suède en 1992. Après avoir monté ses taux courts jusqu’à 500 % pour défendre l’ancrage de sa couronne à l’écu, elle y renonça le 19 novembre, laissa la monnaie se déprécier de 30 %, puis coupa dans la dépense publique. C’est ce que la France, elle, refusa de faire, avec monsieur Trichet à la manœuvre.

Le résultat parle de lui-même.

La dévaluation est indispensable pour que la rentabilité des affaires en France — et donc la croissance du PIB — puisse repasser au-dessus des taux d’intérêt.

Une baisse des dépenses de l’État qui ne serait pas accompagnée d’une dévaluation déclencherait sans doute un effondrement de la demande finale, qui ferait exploser le déficit budgétaire : la situation serait pire encore que celle à laquelle nous sommes confrontés (cf. la déflation Laval, inspirée par Rueff, en 1935).

Bref, nous sommes faits comme des rats. Et la crise aura lieu avant les élections.

Le graphique ci-dessus montre la relation qui semble unir l’écart de taux entre les obligations allemandes et françaises, d’une part, et le taux de change du dollar contre l’euro, d’autre part. Il indique que la crise française serait en voie d’internationalisation. Si l’euro s’écroule à cause des problèmes financiers de notre pays — ce qui paraît possible —, voilà qui ne va pas amuser les autres pays qui « bénéficient » de l’euro et qui devront payer beaucoup plus cher leur pétrole et leur gaz, facturés en dollars. Ils ne nous feront pas de cadeaux.

Tout candidat « sérieux » devra nous dire d’ici avril comment il entend gérer la crise qui vient. Il n’y a plus que deux possibilités :

  1. ou nous dévaluons, ce qui veut dire que nous sortons de l’euro et de l’Europe ;
  2. ou nous donnons les clés du camion à Bruxelles.

Il n’y a pas de troisième voie.

Comme la crise financière a déjà commencé, l’élection présidentielle ne se jouera ni sur les retraites, ni sur le temps de travail, ni sur le SMIC, ni sur la bonne gestion à venir de l’État : elle se jouera sur l’indépendance de notre pays, et donc sur la notion gaulliste entre toutes de SOUVERAINETÉ — celle dont on ne mesure le prix qu’au moment où l’on entre en crise.

Et le choix est simple. Choisir de rester dans cette Europe-là, c’est garantir un désastre inéluctable pour la France comme pour le reste de l’Europe. Cette campagne doit donc être menée contre Paris et contre la construction européenne telle qu’elle nous a été imposée, sans que nous ayons jamais donné notre accord. D’un côté, il y aura les partisans de la France, ceux qui auraient suivi de Gaulle. De l’autre, le parti de l’étranger : ceux qui ont commencé par suivre Pétain, sont passés en temps voulu à Jean Monnet, et ont fait carrière sous Mitterrand en suivant Delors et Trichet.

Il est des moments où un homme politique doit choisir de partir pour Londres ou de rester à Vichy.

Pour l’instant, en dehors de quelques candidats marginaux, nul ne porte le message gaulliste : la nécessité de retrouver nos souverainetés constitutionnelle, économique, monétaire, fiscale, juridique et diplomatique. Sans souveraineté pleinement retrouvée, il n’y a pas de solution à la crise qui vient.

Au moins 50 % des Français veulent sortir de cette Europe, et pour l’instant ils n’ont pas de candidat. Ces Français-là étaient à Paris, à Lourdes et à Metz lors de la venue du pape.

Il nous faut un candidat, car ces élections sont vraiment celles de la dernière chance, si l’on veut que la France reste l’orgueilleuse nation qu’elle a été.

Législatives au Maroc : l’alternance dans la continuité

Élections législatives attendues au Maroc, même si l’abstention a été forte. Le parti au pouvoir est arrivé deuxième, une coalition gouvernementale doit s’établir et, fait nouveau et majeur, une femme est nommée à la tête du gouvernement. Ce qui est une première pour le Maroc, mais aussi pour les pays du monde arabe.

 

Au Maroc, pas grand-chose n’a changé, mais beaucoup de choses ont changé. Pas de grand changement après ces législatives, car la coalition au pouvoir est arrivée en tête, mais dans un ordre différent de celui de 2021. Mais beaucoup de choses ont changé, d’abord avec la remontée du part islamiste PJD, mais surtout avec l’arrivée en tête du parti PAM (Parti Authenticité et Modernité, dit Parti du Tracteur du fait de son logo) avec à sa tête une femme, Fatima Ezzahra El Mansouri, qui a été nommée le 29 septembre chef du gouvernement. Elle devient ainsi la première femme à diriger le gouvernement du Maroc, et la première femme à obtenir un tel poste dans le monde arabe. C’est peu, voire pas du tout évoqué dans les médias occidentaux, qui sont généralement très prompts à saluer l’arrivée au pouvoir des femmes.

Cela marque un tournant pour le Maroc, mais aussi pour le monde arabe. Et c’est une des preuves que le Maroc prend une voie différente de celle de ses voisins, notamment l’Algérie, la Mauritanie et les autres pays du Maghreb.

 

Un pays en modernisation

 

L’un des grands horizons du Maroc est l’organisation de la coupe du monde de football de 2030, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal. Ce sera la première fois qu’un pays arabe organise une telle compétition. À Rabat comme ailleurs dans le pays, les travaux vont bon train pour faire sortir des stades de terre afin d’être à la hauteur d’une compétition qui sera une vitrine sur le monde. Sauf changement, c’est le gouvernement élu en 2026 qui sera au pouvoir en 2030, et donc probablement Mme Fatima Ezzahra El Mansouri.

 

Née en 1976, élue maire de Marrakech en 2009, ministre sous différents gouvernements, elle devient à 50 ans chef du gouvernement marocain. Toujours vêtue dans un style résolument occidental, elle n’est pas voilée, elle porte tailleur et cheveux au vent. Dirigeante du parti PAM, elle est arrivée en tête aux législatives, d’où sa nomination par le Roi. À elle désormais de former une coalition, puisqu’elle n’a pas la majorité absolue.

 

Sur les 393 sièges de la Chambre des représentants, le Parti Authenticité et Modernité est arrivé en tête avec 97 sièges, en progression de dix par rapport à 2021. Derrière lui, le Rassemblement national des indépendants (RNI) du chef du gouvernement sortant Aziz Akhannouch s’effondre, passant de 102 à 66 sièges. L’Istiqlal le suit de très près, à 65 sièges. Le Parti de la justice et du développement (PJD), la formation islamiste balayée cinq ans plus tôt, remonte de 13 à 54 sièges, ce qui signe un retour remarqué pour cette formation politique.

 

En 2021, le RNI d’Akhannouch, homme d’affaires et deuxième fortune du pays, avait dominé le scrutin et pris la tête d’une coalition réunissant le RNI, le PAM et l’Istiqlal. Cinq ans plus tard, il a certes perdu la première place, mais la coalition nouvelle regroupera les mêmes partis, dans un ordre différent. Du changement donc, mais aussi de la stabilité.

 

Un laboratoire politique

 

La remontée du PJD témoigne également de son dynamisme. Ce parti islamiste avait dirigé le gouvernement de 2011 à 2021, porté par Abdelilah Benkirane, avant de connaître en 2021 l’une des plus lourdes défaites de l’histoire électorale du royaume, passant de 125 à 13 sièges. Son rebond à 54 sièges le réinstalle comme quatrième force du pays. S’il ne peut pas peser sur la formation de la coalition, il démontre qu’il n’est pas mort et qu’il a su se remettre de sa très lourde défaite de 2021. Preuve qu’il dispose toujours d’un électorat fidèle, qui adhère à son programme et à ses idées. Mais en 2011, à la suite de sa première victoire, le roi a eu l’intelligence de la reconnaître et de le nommer à la direction du gouvernement. Le PJD a dû ainsi passer d’un parti de protestation à un parti de gouvernement, avec l’usure du pouvoir inhérent à cette situation. Le Maroc se fait donc un véritable laboratoire politique du monde arabe et musulman. Un parti islamiste, vainqueur des élections, a accepté le jeu électoral et politique en prenant la tête du gouvernement, et en le quittant après sa défaite. Dans les autres pays arabes, c’est par les armes que les islamistes ont été chassés du pouvoir. Au Maroc non, preuve de l’acceptation par tous des règles politiques et de la maturité des dirigeants. Une maturité qui permet aujourd’hui à une femme d’accéder à la fonction de chef du gouvernement.

 

Toutefois, le pouvoir est moins dans les mains du Parlement que dans celui du Roi et du Palais. La monarchie chérifienne conserve un rôle d’arbitrage et de décision. Le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête, mais les grandes orientations des secteurs stratégiques, diplomatie, défense, sécurité, affaires religieuses, demeurent l’apanage du Palais. Le PAM incarne cette proximité avec le pouvoir royal : fondé en 2008 par Fouad Ali El Himma, aujourd’hui conseiller du roi, il a toujours été fidèle au pouvoir royal.

 

Sur le plan des symboles, l’accession d’une femme au sommet de l’exécutif d’un pays arabe et musulman a valeur de signal, pour le Maroc comme pour la région et le monde musulman. Le contraste est fort avec les autres pays de la région, notamment l’Algérie, engluée dans sa gérontocratie, la Tunisie, au pouvoir fort et vertical, et une Afrique de l’Ouest soumise aux coups d’État des militaires. Avec cette élection, le Maroc joue une partition politique originale, dans une région de plus en plus figée. Preuve que la modernité est possible aussi en terre d’islam.