Un jour, il y a bien longtemps, je discutais avec l’un des plus grands collectionneurs d’art de notre époque, et il me demanda ce qu’était l’art, pour moi.
Comme il s’agissait d’un domaine où mon ignorance ne le disputait qu’à mon incompétence, je lui fis une réponse bateau : pour moi, l’art et la beauté étaient intimement liés.
Il me regarda d’un air dégoûté et me dit qu’il n’y avait aucun rapport.
Et notre conversation s’arrêta là.
Depuis, j’ai essayé de réfléchir à cette question, et voici la réponse que j’aurais dû lui faire, mais qu’il n’aurait pas comprise.
Tout commence par une émotion quand vous voyez une œuvre d’art.
Je me souviens de mon émotion lorsque, adolescent, j’ai vu la Victoire de Samothrace en haut d’un escalier que je montais au Louvre.
Tout était beau.
Et tout était simple.
Et la simplicité de la statue cachait un travail immense de l’artiste.
Moins on sent la présence de l’artiste, plus l’œuvre est belle.
Le Beau Dieu d’Amiens n’est pas signé.
Et cela est vrai dans tous les domaines.
J’ai fait de la recherche (économique) toute ma vie, ce qui n’a rien d’un art.
Et pourtant, je passe mon temps à dire à tous les petits jeunes qui travaillent avec moi que s’ils trouvent quelque chose qui n’est ni simple ni beau, alors ça ne pourra pas être juste.
Rien n’est plus simple que E = mc².
Pourquoi je vous raconte tout ça ?
Parce que j’ai regardé à la télévision la messe que Léon XIV a dite sur la place de la Concorde, à Paris, et que tout était simple, tout était beau, tout nous tirait vers le haut.
Il s’agit donc sans aucun doute de l’une des plus grandes œuvres d’art que j’aie vues de ma vie.
- Le lieu était inouï : l’autel se trouvait littéralement à l’endroit où tant d’innocents avaient été martyrisés pendant la Révolution française. Peut-être est-ce le moment où Dieu a pardonné à la France les crimes commis à cette époque…
- Et ce lieu s’ouvrait vers l’infini : au début, la Croix ; à la fin, l’Arc de triomphe. La symbolique était prodigieuse.
- De part et d’autre de cette allée triomphale se tenait le peuple de la France éternelle, fait de familles, et tout cela grouillant d’enfants. La vie régnait en maître, dans une nation dont les gouvernants encensent aujourd’hui la mort.
- Et cette France éternelle, terre de fous, de saints et de philosophes (Bernanos), était visiblement présente à cette cérémonie, alors qu’elle avait été totalement absente de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, qui n’avait été qu’un long et pesant sacrilège, où tout était laid, cher et compliqué.
Dans un cas, on célébrait un espoir, une naissance, la Vie ; dans l’autre, on évoquait les forces du Mal, la mort (la tête de Marie-Antoinette), la peur et la laideur.
Venons-en au pape lui-même.
Il est frêle, il est petit, il semble toujours surpris d’être là, mais il a l’air de porter en lui une gentillesse infinie.
Ce n’est pas un combattant comme Jean-Paul II, ce n’est pas un intellectuel comme Benoît XVI, ce n’est pas un personnage impénétrable comme François : c’est un homme qui semble à la fois écrasé et porté par les responsabilités qu’il assume.
Le voir pleurer devant la statue de la Vierge, quand la foule chantait le Salve Regina en latin, a été pour moi un moment bouleversant.
Et il était entouré de tout le clergé…
C’est à ce moment-là que j’ai compris ce qu’était l’Église.
Pour citer encore une fois Bernanos : « L’Église est un vaisseau qui a son gréement dans les étoiles et sa coque dans la fange. »
À Paris, ce jour-là, j’ai vu le gréement dans les étoiles, et j’ai enfin compris ce qu’était l’Église et pourquoi elle était indispensable.
La France ne surmontera les épreuves actuelles que si elle redevient chrétienne.
Le mouvement a commencé, et il sera inarrêtable.

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