La société est bien un marché

« La main invisible du marché » est le reproche constant adressé aux libéraux pour dénigrer cette philosophie du droit. Ce qui amène à s’interroger sur ce qu’est véritablement un marché, dont les incidences économiques comme géopolitique sont fortes. Attaquons d’abord une idée reçue : Adam Smith n’a jamais utilisé l’expression « main invisible du marché ». Il parle, dans son œuvre, de la main invisible de Dieu, qui ordonne les sociétés, mais sans faire de lien avec le marché. L’expression a été créée a posterioriet fait florès depuis.

 

Ni l’État ni le marché n’existent

 

Le marché est attaqué de toute part, car pourvu de tous les maux : créateur d’inégalité, d’injustice, de pauvreté, etc. Il faudrait donc forcément réguler le marché, grâce à une intervention extérieure (l’État) qui serait nécessairement bonne. Ainsi, à un marché producteur de mal s’oppose l’État, par essence vecteur de bien. Demeure ancrée dans l’idée collective que si l’État fait quelque chose, il le fait nécessairement bien. L’État, par essence, est tourné vers le bien commun, vers l’intérêt général, vers l’amélioration de la société. L’État stratège est bon quand le marché libre est mauvais. Au regard de l’histoire économique, rien ne permet d’étayer une telle thèse. Aucune des entreprises gérées par l’État ou par une administration n’a jamais réussi. Aucune invention, aucun progrès technique, ne fut le fait de l’État ou de l’administration. Croire en la bonté innée et naturelle de l’État est un mythe. Tout comme croire en l’existence du marché. En réalité, ni l’État ni le marché n’existent. Ce sont au mieux des fictions juridiques, au pire des mythes oniriques.

 

Les adversaires des libertés cèdent bien souvent au panthéisme social. Ils parlent de l’État, des riches, des pauvres, du peuple, du marché, toutes choses qui n’existent pas. Ce qui existe, ce sont des personnes. Certaines de ces personnes travaillent dans des administrations, et cela contribue à créer une entité qui a une valeur juridique au niveau international et que l’on appelle l’État. D’autres personnes s’insèrent dans une organisation humaine de marché. Ces personnes ont des revenus différents et, selon les classements effectués, on va en déduire que certaines sont riches et d’autres pauvres. Ces personnes forment des groupes sociaux et culturels variés et hétérogènes, que l’on regroupe souvent sous le vocable unique de « peuple », alors que l’unicité n’est pas de mise. Le panthéisme social du socialisme fonctionne par synecdoque ; ses penseurs ayant tendance à projeter sur les groupes ainsi définis leurs propres pensées.

 

Il en va ainsi du marché, qui n’est ni invisible ni omniscient. Le marché n’existe pas. Ce qui existe, ce sont des personnes, qui font des échanges, qui développent des activités bénévoles ou lucratives et qui interagissent entre elles. Pour ordonner ces personnes et pour régler les conflits qui ne manquent pas de surgir, il est nécessaire de créer des règles et de nommer des arbitres chargées de les faire respecter. D’où la naissance du droit. C’est là le clivage principal qui existe entre les socialistes et les libéraux. Les premiers croient dans le panthéisme social et nient l’existence des personnes ; les seconds au contraire affirment la primauté de la personne et comprennent l’importance d’établir une société de droit, garante du bon fonctionnement du marché.

 

 

Les marchés urbains

 

Les marchés urbains sont de bons exemples de ce qu’est véritablement un marché. Ils sont organisés dans un lieu restreint, souvent central, pour faciliter la venue des acheteurs. Ils contribuent donc à façonner l’organisation spatiale des villes. Loin d’être uniformes, ils s’expriment dans la diversité. On y trouve des marchands de fruits, de viandes, de pain, des vendeurs d’outils, de vêtements, etc. Le marché permet l’épanouissement des qualités de chacun : les commerçants sont libres de vendre tels ou tels produits et ils le font en fonction de leurs appétences et de leurs goûts. Le marché est donc le reflet de la variété et de la diversité des personnes humaines. Loin de produire de l’uniformisation, il favorise au contraire l’éclosion de tous les talents et de toutes les expressions humaines.

 

Si le droit garantit le bon fonctionnement du marché, c’est sur la confiance qu’il repose. Un primeur pourra bien vendre une fois des fruits gâtés, l’information se propageant à partir des clients floués, il ne pourra pas voler une seconde fois ses clients ; l’image de marque étant beaucoup plus difficile à construire qu’à détruire. En permettant la concurrence et la compétition, le marché encourage le plein développement des personnes. Du fait de la concurrence et de la responsabilité, il tire les hommes vers le haut et donc contribue au développement des sociétés. Ce n’est pas un hasard si les régions les plus riches et les plus développées sont celles qui possèdent des marchés de grande valeur. Dans l’histoire, on retrouve les foires de Champagne, qui ont contribué au développement économique, matériel et culturel de Troyes et de Châlons-en-Champagne. Si Paris est devenue puis restée la capitale de la France, c’est entre autres grâce à la présence de lieux de marchés de premier plan : la foire du Lendit à Saint-Denis, le quartier des halles, Rungis aujourd’hui.

 

Le marché favorise la diversité

 

Le marché contribue ainsi à la mise en place de ce double phénomène, apparemment contradictoire, mais en réalité lié : l’ouverture vers des horizons de plus en plus larges et l’approfondissement des cultures locales. Plus un marché est important, plus il a des ramifications vers des zones géographiques éloignées. Les foires de Champagne étaient ainsi en contact avec la Lombardie et la région de Sienne, avec les Flandres et l’Angleterre, et même l’Orient avec les marchands de Gênes. Rungis est aujourd’hui en contact avec le monde entier, recevant des produits aussi bien d’Afrique que d’Amérique latine. Cette ouverture au monde n’éteint pas les terroirs locaux, au contraire. Ce qui fait la richesse des terroirs d’Île-de-France, c’est la présence du marché parisien. Pour satisfaire un marché de qualité, possédant l’avoir et le savoir, les producteurs ont dû et ont pu se surpasser dans la réalisation de leurs produits. D’où les vins de Champagne et du Val de Loire, les céréales de Beauce, les fromages de Normandie et de Brie et aujourd’hui les technologies de Saclay. Dans son Histoire de la vigne et du vin en France, le géographe Roger Dion a bien démontré comment la présence d’un centre urbain important, donc d’un marché, est primordial dans la naissance et le développement d’un grand cru. S’il n’y a personne pour acheter et consommer des vins de qualité, alors il n’y aura aucun vigneron pour en faire.

 

La diversité des personnes humaines regroupées en marché contribue donc à créer et à développer la diversité culturelle et sociale de la société. On voit bien comment, dans leurs typicités et organisations, les marchés de Provence sont différents de ceux de Bretagne et d’Auvergne. Le marché ne signifie pas la primauté de l’argent, comme le croient encore les socialistes de droite. Il assure la pleine expression des talents de chaque personne et les échanges entre elles. Pour fonctionner correctement, il a besoin de règles de droit claires, compréhensibles par tous et défendables par tous. S’il favorise l’inégalité des talents, il ne peut donc que promouvoir l’égalité juridique, condition sine qua nonde son existence et de son développement. C’est cela qui constitue la véritable justice.

 

Le trou noir de l’administration

 

Pourquoi est-ce qu’une administration ne peut, par essence, que faire moins bien qu’un marché ? Parce que dans un marché les personnes sont regroupées entre elles selon les principes du respect des libertés, de la responsabilité et de l’ordre juridique. Dans une administration, les libertés des personnes sont fortement réduites, la responsabilité est presque inexistante et l’ordre juridique est souvent bafoué. Dans l’Éducation nationale, par exemple, les professeurs ne peuvent pas choisir les villes et les établissements où ils souhaitent travailler, tout comme les chefs d’établissements ne peuvent pas choisir leurs personnels, contrevenant ainsi aux libertés de base de l’ordre social. La responsabilité est inexistante également puisque l’on progresse non en raison de ses talents, mais de son âge. Rien ne pousse à être meilleur, c’est même souvent l’inverse puisque les meilleurs se distinguent et une administration ne supporte pas la distinction. Une administration n’est donc pas une organisation optimale pour les personnes, contrairement à une organisation en marché. Il n’y a nulle main invisible du marché, il y a des personnes qui s’organisent et échangent entre elles, parfois dans la coopération, parfois dans la violence. Les étatistes croient au contraire en la main supérieure et infaillible de l’État stratège, sorte de dieu sauvage qui a toujours raison. Celui-ci bafoue souvent le droit et ne respecte pas ses propres lois. Il n’est donc pas étonnant que les États ou les villes qui refusent l’organisation humaine en marché soient les plus pauvres et les moins développés. Ce n’est pas un accident de l’histoire, c’est inhérent à leur structuration.

 

Il est donc curieux de reprocher à la société d’être un marché, c’est-à-dire un lieu d’échanges, d’innovations, de rencontres, de diversités. Il faut espérer, au contraire, que les personnes humaines puissent s’organiser en marché, car seule cette organisation permet de sortir des rivalités mimétiques de la tribu et d’assurer un ordre de paix et une concorde commune. L’organisation humaine en administration a plus à voir avec l’ordre tribal qu’avec l’ordre juridique. Refusant les libertés et les inégalités humaines (c’est-à-dire les différences humaines), elle ne peut que faire preuve de violence et de coercition pour contraindre les personnes à adopter les modes de vie imposés par ceux qui ont le pouvoir. C’est le propre du socialisme urbain d’aujourd’hui, qui a décidé de contrôler et de diriger les modes de vie en choisissant pour les personnes les lieux où elles doivent habiter, travailler et comment elles doivent vivre. Les imperfections du marché sont les imperfections des personnes. On n’améliore pas une société en transformant ses structures, mais en développant les vertus chez les personnes. Loin de la chimère dirigiste, c’est d’abord une œuvre d’éducation qu’il faut mener.


La rivière souterraine du cannabis

 

 

Le cannabis a envahi les cours d’école et les halls d’universités, et pas seulement. Au-delà de la dangerosité sanitaire du produit et des effets néfastes sur les consommateurs, il dessine une géopolitique de la criminalité et irrigue de nombreux quartiers dont il soutient l’économie. Notons d’emblée deux incongruités sémantiques. Premièrement, le terme de « quartier » utilisé pour désigner des espaces urbains tenus par les mafias et le banditisme. Dans le langage journalistique, quartier est un euphémisme et une litote pour désigner une zone dangereuse, à forte criminalité. Il y a ainsi les quartiers sensibles, désignant des espaces que l’on évite. Deuxièmement, le terme « zone défavorisée », qui désigne des zones urbaines sensées être pauvres, où les taux de chômage sont importants et, souvent, la criminalité forte. Ces zones seraient défavorisées, ce qui expliquerait, voire légitimerait, la violence qui s’y déclare et les dégradations. Ainsi de la Seine-Saint-Denis, du Mirail à Toulouse, des Minguettes, des quartiers nord de Marseille. Or rien n’est plus faux. Ces quartiers sont les plus favorisés de France : c’est eux qui reçoivent le plus d’argent public et le plus d’aides sociales. Très souvent, ils sont bien reliés en transports en communs, notamment en RER et en métros, comme Saint-Denis et le Mirail. À cela s’ajoutent de très nombreux équipements publics : écoles, collèges et lycées, bibliothèques, centres culturels et sportifs, etc. Si, lors des émeutes, ces bâtiments sont détruits et incendiés, c’est bien qu’ils existent. La Seine-Saint-Denis est à la fois l’un des départements les plus riches de France et en même temps l’un des plus pauvres, du moins du fait de sa population.

 

D’où une autre erreur d’analyse : présenter les habitants de ces quartiers comme pauvres. Sous le simple regard statistique peut-être, et encore. Il est vrai que les taux de chômage sont importants et les revenus faibles. Mais les populations y bénéficient de logements sociaux à bas prix, payé par d’autres, plus les nombreuses aides sociales. Enfin, se développe toute une économie parallèle, qui rapporte beaucoup et qui fournit un véritable travail. Et c’est là que l’on retrouve le cannabis.

 

Accroissement de la consommation de cannabis

 

La proportion d’usagers occasionnels et réguliers de cannabis parmi les 18-64 ans n’a cessé de croître : 4% en 1992 ; 8% en 2000 ; 11% en 2014. Ces chiffres officiels sont victimes de deux biais statistiques : d’une part ils ne commencent qu’à 18 ans, alors que la consommation se fait dès le collège, excluant ainsi de la recension une partie importante des consommateurs, d’autre part ils sont fondés sur la reconnaissance volontaire d’une telle consommation, qui est interdite. Les chiffres sont donc sous-estimés. Autant il est facile d’évaluer la consommation d’un produit légal et commercialisé (type sodas), autant il est plus difficile d’évaluer la consommation de produits illicites, et donc cachés. C’est à partir des années 1990 que la consommation de cannabis a commencé à se développer. Aujourd’hui, elle touche un jeune sur deux. En 1993, 21% des jeunes de 17% avaient expérimenté au moins une fois le cannabis. 43% en 1999 ; 50% en 2002 et jusqu’à aujourd’hui. On peut là aussi penser que ce chiffre est sous-estimé. Le nombre de consommateurs réguliers, c’est-à-dire au moins dix fois dans le mois, est estimé à 1,4 million. Il s’agit bien d’un grave problème de santé publique, doublé d’un problème criminologique. C’est un fait social majeur et atavique dont les conséquences négatives sont multiples.

 

Le cannabis : premier employeur de France

 

Le réseau du transport et de la vente du cannabis en fait aujourd’hui l’un des premiers employeurs de France, et l’une des principales entreprises de notre pays. Les criminologues estiment que 200 000 personnes vivent directement de cette activité, au même rang que la SNCF et devant EDF (130 000). Ces emplois clandestins sont essentiellement concentrés dans les quartiers difficiles et sensibles et diffusés parmi les populations immigrées. Les 200 000 emplois seraient répartis de la façon suivante : 110 000 détaillants et vendeurs de rue, 80 000 semi-grossistes, 8 000 grossistes, 1 000 têtes de réseaux. À quoi il faut ajouter toute la jeunesse qui tient la rue et fait le gué pour prévenir de l’arrivée de la police, des bandes rivales et des clients : les guetteurs et les rabatteurs. La marchandise est produite au Maroc. Les grossistes vont la chercher en voiture : elle remonte l’Espagne et la France. D’où l’importance des liens familiaux tissés entre le producteur marocain et le revendeur de Tourcoing ou de Strasbourg. Il y a bien des tentatives pour produire le cannabis en France, mais cela se heurte à des problèmes techniques et logistiques, les fermes de cannabis étant assez facilement repérables et donc destructibles. Sans compter les dénonciations de la bande rivale pour éliminer un concurrent.

 

Et première source de violence

 

L’argent gagné irrigue les quartiers et favorise un enrichissement rapide. Voitures, grands écrans, vêtements de sport, jolies filles, tout peut s’attraper. Ainsi que les armes, élément indispensable pour tenir un lieu et faire place nette face aux autres bandes. D’où les règlements de compte, comme à Marseille et surtout à Grenoble, qui est la ville de France où la criminalité est la plus intense.

 

La nouveauté depuis les années 2000, c’est que cette criminalité n’est plus cantonnée aux zones classiques des banlieues à population immigrées des grandes métropoles. Désormais, chaque ville moyenne de province a son quartier sensible, avec sa criminalité, ses réseaux mafieux et son infiltration djihadistes. Le nord de la France peut aller s’approvisionner en Belgique et aux Pays-Bas, quand le sud est plus proche du Maroc. Nous avons parlé ici dans un précédent article de la ceinture islamiste Occitane ; le même phénomène se développe dans le Val de Loire. Orléans, Tours, Angers, Nantes : les voitures brûlées, les agressions de jeunes filles, les radicalisations islamistes, pour localisées qu’elles soient, sont une réalité en expansion. Ce sont des phénomènes nouveaux et croissants. La lecture de la presse locale est à ce titre très instructive.

 

Sur le territoire français, se sont illustrés les quartiers du Kercado à Vannes, Ozanam à Carcassonne, Presles à Soissons et Beaubreuil à Limoges. La police y intervient régulièrement, avec le Raid et le GIGN, sans que cela ne soit réellement efficace.

 

L’argent du trafic est ensuite recyclé dans les commerces locaux, installés grâce à des franchises fiscales. Il permet de payer les récalcitrants, ou plus simplement de les menacer, et d’employer la main-d’œuvre scolaire, qui trouve-là une activité plus rémunératrice et plus amusante que l’école. C’est donc toute une société parallèle qui se constitue et qui gangrène et dissout les efforts de construction sociale.

 

En avril 2016, l’Opac de l’Oise mandatait une société de sécurité privée pour sécuriser un immeuble gangréné par les trafics et ainsi protéger ses habitants. Deux jours après leur arrivée, ces hommes étaient chassés par les caïds locaux qui, pour faire diversion et agir tranquillement, avaient envoyé une bande pour détruire un bâtiment municipal et ainsi fixer la police. L’Opac dû se résoudre à déménager en catimini et au petit matin les familles restantes pour les mettre dans un autre bâtiment, et ainsi abandonner l’immeuble aux dealers.

 

Le cannabis ne crée par la sécession : il la renforce, la favorise et la rend visible. Il permet à une sécession mentale de s’exprimer dans les faits, assurant la prise de possession de certains territoires par les mafias criminelles. De cette criminalité du quotidien à l’islamisme, il y a un pas qui est de plus en plus souvent franchi. Ils ont l’argent, ils ont le pouvoir et le territoire. Ne manque plus qu’une idéologie pour donner un sens à une vie assez terne et une transcendance à des existences plates. L’islam, comme religion identitaire et omniprésente, devient le combustible parfait pour enflammer les esprits. Nous ne semblons être qu’au début d’un phénomène dont il est difficile de prévoir les évolutions futures.

 

 


Face aux commerces, la ville se modifie

Logement, commerce, déplacement : c’est la triade urbaine, à laquelle il faut ajouter le lieu de travail, qui conditionne l’organisation spatiale des villes. Si nous nous en tenons ici aux commerces, nous constatons une transformation en cours qui reconfigure les espaces urbains. À partir des années 1960 sont apparus les centres commerciaux, rebaptisés hyper ou supermarché selon leur surface. Le 15 juin 1963 ouvre le premier supermarché Carrefour à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). Un magasin de 2 500 m² avec 450 places de parking, installé au milieu des champs, loin de la ville. Les prix sont 15 à 20% inférieurs aux épiceries classiques et l’on trouve tout sous le même toit. Pour les ménagères soucieuses de leur budget et de leur temps c’est une aubaine, qui a donné naissance à de très nombreux autres hyper à travers la France.

 

L’espace urbain s’est reconfiguré autour de ces centres commerciaux. Cela donne des zones d’activités à l’extérieur des villes, auxquelles on accède par des voies autoroutières. En 1969 ouvre Cap 3000 à Nice puis Parly 2 au Chesnay. 150 boutiques situées à proximité d’une sortie d’autoroute auxquelles on accède grâce à la voiture, vue comme un élément de libération. Des prix bas, de l’abondance, de la variété, des gains de temps et de coûts : l’hyper révolutionne la ville et la vie.

 

Les choses changent, les hypers aussi. Ceux d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec les hangars tristes et monotones des années 1960. Ils sont désormais conçus comme des lieux de vie et des reproductions de petites villes. On y trouve des cinémas, des centres de sport et de loisirs, des services publics ; l’architecture se veut davantage intégrée et imite les rues piétonnes des villes. Le beau et l’esthétique essayent de se conjuguer dans des décors qui font parfois un peu carton-pâte.

 

La vente en ligne révolutionnée

 

Les hypers apparemment indétrônables subissent la concurrence de la vente en ligne. Qu’apporte internet ? La même chose que les hypers des années 1960 : de la variété, du choix, des prix bas et un gain de temps. Depuis qu’il est possible de commander via un site et de se faire livrer chez soi, le client gagne un précieux temps de transport. Les hypers sont détrônés par la révolution qu’ils ont eu même initiée il y a cinquante ans. Internet n’a pas changé la technique : la vente par correspondance existait bien avant l’apparition du web, mais il a facilité le processus et il a permis au plus grand nombre de vendre via des sites de marché.

 

France Loisirs et La Redoute ont loupé le coche, eux qui étaient les grandes entreprises de la vente par correspondance. France Loisirs aurait pu être l’Amazon français, il en avait la légitimité et l’implantation. L’entreprise n’a pas fait faillite, mais elle n’a plus le lustre des années 1970-1980. Idem pour La Redoute, qui a perdu son avantage comparatif. Comme toujours, cette évolution des techniques et de l’économie a des conséquences sur les évolutions spatiales et l’organisation des villes et elles pourraient se révéler positives.

 

La facilitation de la vente par correspondance grâce à internet ouvre de nouveaux marchés aux vendeurs et aux acheteurs. Grâce aux places de marché (marketplace), un libraire peut vendre au-delà de sa zone de chalandise traditionnelle. Il m’est ainsi arrivé d’acheter des livres sur Amazon qui étaient vendus par des libraires de Brest et de Caen. Mais l’acheteur n’est plus lui aussi contraint par le lieu. Jusqu’à présent, pour acheter des livres universitaires il fallait être à proximité des grandes librairies, comme Le Furet du nord à Lille ou Gibert à Paris. Certes, il est possible de commander un livre dans n’importe quelle librairie, mais encore faut-il savoir précisément quel livre on souhaite acquérir. Amazon permet aux habitants des zones périphériques d’accéder à ces livres au même titre que ceux des zones centrales. L’abolition de l’espace crée les possibilités d’une égalité culturelle. Le chiffre d’affaires du e-commerce est ainsi passé de 30 milliards d’euros en 2010 à 92.6 milliards en 2018.

 

La livraison transforme l’espace

 

Autres transformations, celle des livraisons. La vente par correspondance via internet rend inutile un certain nombre de déplacements. Le modèle de triade issu des années 1960 : logement, commerce, déplacement est en train de se transformer en logement, commande, livraison. Cela signifie un gain de temps pour le consommateur, un gain d’espace (fini les parkings), une modification des paysages et moins de circulation. Désormais, un camion peut faire le tour d’une ville pour assurer les livraisons, au lieu de centaines d’habitants qui se déplacent pour acheter. C’est une des solutions à apporter aux problèmes des bouchons et des embouteillages : non pas empêcher les circulations en fermant des voies, comme le fait la maire de Paris, mais rendre obsolètes certains transports par l’accès direct à domicile.

 

La spatialisation de l’espace urbain conduit aussi à des modifications de ses centres-villes. Les hypers nécessitent de grandes surfaces de parkings et de stockage, or l’espace coute cher, surtout en centre-ville. Avec le développement de la livraison à domicile, il n’est plus nécessaire de s’y rendre en voiture, les transports en commun peuvent suffire. Ce qui assure un gain de place. Il n’est plus nécessaire aussi de disposer d’un stock important : celui-ci peut être entreposé en périphérie, là où l’immobilier est moins cher. Ces nouvelles formules s’illustrent dans deux exemples récents à Paris. Ikea a ainsi ouvert un magasin début mai dans le centre de Paris, alors que l’enseigne était habituée aux banlieues périurbaines. Ce magasin est à la fois un showroom et un lieu de vie, avec des restaurants et des espaces de détente. Les clients peuvent venir voir les meubles, faire leurs achats et les recevoir chez eux par livraison. La place de la Madeleine connaît ainsi une nouvelle vie. Ouverture d’un Leroy-Merlin et d’un magasin de meubles Miliboo. La place du luxe (Hédiard, Fauchon, Caspia) est en train de changer et de devenir celle des meubles et du bricolage.

 

La victoire du petit

 

Conséquence inattendue : la revitalisation des commerces de centre-ville. Grâce à la vente en ligne, ils deviennent des points relais où retirer les colis. Cela leur assure un complément de revenu et un surcroit d’activités, leur permettant de diversifier leurs offres. La clientèle qui vient retirer son colis découvre le magasin, devenant un client potentiel. Ainsi, la centralité du magasin redevient un intérêt stratégique au lieu d’être un inconvénient. Fleuristes, tabacs, maisons de la presse diversifient leurs offres. Comme souvent, ces nouvelles techniques font advenir de nouveaux métiers : les livreurs, les logisticiens qui gèrent les immenses plateformes d’échanges et tous les métiers indus : fabricants de carton et d’outils de transports. On voit les métiers détruits par ces nouvelles activités, on perçoit moins les nouveaux métiers créés. Internet, la vente par correspondance et la livraison peuvent contribuer à revitaliser certains centres-villes et à dynamiser des commerces poussifs. Les hypers sont délaissés : baisse du chiffre d’affaires de 30% en huit ans et Auchan qui vient d’annoncer la fermeture de 21 sites. Carrefour a annoncé la suppression de 3 000 emplois consécutifs à la fermeture de certains supermarchés. Mais l’enseigne investit dorénavant dans les centres-villes, avec des magasins de proximité qui ne vendent pas seulement de l’alimentaire, mais qui deviennent des lieux de vie. Depuis quelques années, Franprix et Monoprix ont installé des tables et des fours à micro-ondes dans leurs magasins pour pouvoir consommer les produits achetés. Ils se font ainsi restaurants, mais à des prix moindres que les brasseries. Ces magasins ont su faire de leur situation autrefois désavantageuse (coût du foncier, enclavement) un atout (centralité des magasins, accessibilité). Le retournement s’est fait en quelques années, preuve que les entreprises savent s’adapter aux nouvelles contraintes, sans besoin de l’intervention de l’État.

 

La vente par correspondance détruit la discrimination de l’espace et met la périphérie et la province sur le même pied d’égalité que Paris. Dans les années 1970, la date de sortie des films variait en fonction des lieux : d’abord à Paris et dans les grandes villes puis en banlieue et en province, avec parfois des écarts de plusieurs semaines. Puis les films sont sortis au même moment, mais pas dans tous les cinémas. Le streaming permet aujourd’hui à un habitant du Rouergue de voir un film en même temps qu’un Parisien, à condition de disposer d’une bonne connexion internet. Les évolutions techniques gomment les espaces et créent un monde plus plat. À terme, on peut envisager que des espaces aujourd’hui délaissés redeviennent attirants, du fait de leur qualité de vie et de la faible cherté de l’immobilier. L’organisation urbaine et spatiale issue des années 1950-1960 est donc en train d’évoluer, et c’est encore une fois l’échange qui est à la source de ces évolutions. Nous allons vers de nouvelles occupations spatiales qui, espérons-le, seront en faveur des populations.

 

 

 


Le nouvel empire ottoman

Les empires ne périssent jamais complètement, leurs traces historiques demeurent dans le temps long de l’histoire. L’année prochaine, nous commémorerons le centième anniversaire du traité de Sèvres qui a mis un terme à l’existence de l’Empire ottoman et qui a organisé la dislocation de celui-ci. Un siècle plus tard, la Turquie rêve d’un nouvel Empire ottoman et Erdogan est plus que jamais le nouveau calife de cet Empire.

 

Sèvres et ses conséquences

 

Le traité est conclu le 10 août 1920, dans la ville de la célèbre porcelaine, au sud de Paris. Avec les traités de Versailles, de Trianon, de Saint-Germain-en-Laye et de Neuilly, il s’inscrit dans la série des traités internationaux qui règlent le sort des États vaincus. Il confirme l’armistice de Moudros (30 octobre 1918) qui avait mis fin aux hostilités sur le front d’Orient. Avec le traité de Sèvres, l’Empire ottoman renonce à ses provinces arabes et maghrébines ; des territoires qu’il contrôlait depuis plusieurs siècles. La Thrace orientale est donnée à la Grèce, les détroits sont démilitarisés, une grande Arménie et un Kurdistan indépendant sont créés. C’est le sultan Mehmed VI qui signe ce traité, qui ne fut jamais ratifié et appliqué. L’autorité du sultan, résidant à Constantinople, est contestée par la Grande assemblée nationale de Turquie, dont le gouvernement s’est installé à Ankara et qui est conduite par Mustafa Kemal. Ce groupe refuse l’application du traité de Sèvres, qui aboutit à la dislocation de l’Empire. Il renverse le sultan et prend le pouvoir, Kemal devenant le chef de la nouvelle Turquie. Il impose son idéologie politique, reposant sur l’armée et la laïcité. L’Occident est un modèle à suivre, sur le plan économique et juridique. Le kémalisme est la doctrine de la Turquie moderne. À la suite du renversement de Mehmed VI, Kemal lance les offensives contre la Grèce afin de chasser les Grecs de la bande côtière. C’est la guerre gréco-turque, qui dure jusqu’en octobre 1922. Les Grecs sont chassés de l’Anatolie et de l’Ionie. Des déplacements de population et des massacres de masse sont perpétués contre les chrétiens de Turquie et les Grecs, ainsi que les Kurdes. La population de l’Anatolie est ainsi homogénéisée et les Turcs deviennent majoritaires, ce qui est essentiel au projet politique de Kemal. La guerre se termine par le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, qui clôt la Première Guerre mondiale sur le front d’Orient. Si on remonte aux différentes guerres balkaniques des années 1910, c’est une guerre de près de quinze ans qui a touché la région, avant d’aboutir à la séparation des populations et à la création d’États nations. Les indépendances de l’Arménie et du Kurdistan sont supprimées par le traité de Lausanne, qui se révèle donc positif pour la Turquie en comparaison du traité de Sèvres. Une partie d territoire arménien rejoint le giron de l’URSS.

 

Mustafa Kemal a donc réussi son pari d’établir une Turquie unitaire et renforcée sur ses bases territoriales. Il lui reste à reconstruire le pays et à édifier une nouvelle capitale : Ankara.

 

Le renouveau d’Erdogan

 

Erdogan rompt avec la logique laïque de Kemal Atatürk. S’il reprend son héritage quant à la construction d’une Turquie moderne et puissante, il la veut fondée sur l’islam et il regarde vers les anciens territoires de l’Empire ottoman. Devenu Premier ministre puis Président de la République, il n’a de cesse de renforcer son pouvoir et son contrôle sur le pays. Les dernières élections ont montré un vrai faux recul de l’AKP. Certes elle perd deux villes phares, Istanbul et Ankara, qui durant des décennies ont été les vitrines de sa gestion. Mais l’AKP obtient tout de même 45% des voix et 52% avec sa coalition. Il reste donc la première force politique du pays, loin devant le parti kémaliste (30%). Un siècle après Sèvres, le projet politique de Kemal n’est donc plus majoritaire dans le pays et c’est plutôt le nouvel ottomanisme d’Erdogan qui est plébiscité par les Turcs. Par ailleurs, l’AKP a gagné des villes kurdes dans le sud-est du pays, une région qui est pourtant d’habitude opposée à Erdogan, fervent opposant à l’autonomie du Kurdistan.

 

Le basculement d’Istanbul et d’Ankara doit être relativisé, car les villes n’ont été gagnées que de justesse et l’AKP conserve la majorité des municipalités d’Istanbul et d’Ankara, seuls les centres ayant votés pour les oppositions kémalistes. D’autant que la gestion des villes conquises par l’opposition sera difficile. D’une part parce que l’opposition manque de personnel compétent et a perdu en expérience pratique, n’ayant pas géré de grandes villes depuis des décennies, d’autre part parce que depuis juillet 2018, le gouvernement a un droit de regard sur le budget d’Ankara et d’Istanbul.

 

Qu’est-ce qui peut néanmoins expliquer ce basculement ? D’une part la coagulation de toutes les oppositions à Erdogan, les kémalistes, les Kurdes, les socialistes. C’est très hétéroclite et si cela permet de gagner une élection, cela est très compliqué ensuite d’assurer une bonne gestion. Ensuite, l’émergence d’une nouvelle catégorie politique, surnommée les Turcs gris. Ce sont des personnes conservatrices, mais marquées par l’urbanité, à l’inverse des conservateurs ruraux du centre et des marges de l’Anatolie. Pour eux, les préoccupations économiques sont premières et les difficultés rencontrées par la Turquie, notamment sur sa monnaie, ont pesé dans le choix de leur vote. Ce sont des électeurs qui votent AKP et qui ont fait défaut lors de cette élection. Mais ils ne sont pas définitivement perdus et ils peuvent revenir lors des élections nationales.

 

Erdogan et l’AKP sont donc loin d’avoir perdu les élections et la main en Turquie. Son discours nationaliste et néo-ottoman continue de plaire et force est de constater que la Turquie se positionne sur un nouveau créneau ottoman, un siècle après Sèvres.

 

Le nouvel Empire ottoman   

 

Erdogan s’appuie sur la diaspora turque pour accroître son influence en Europe. Celle-ci est très présente en Allemagne ainsi que dans l’Est de la France (Strasbourg notamment). Il est venu animer des réunions politiques dans ces pays lors des élections et il pense ces Turcs comme des citoyens de son pays devant défendre la Turquie dans les pays où ces populations habitent. Comme pour la Chine, la diaspora turque est utilisée comme un levier de la puissance et de l’influence.

 

Erdogan a ainsi fait pression sur Angela Merkel, donc sur l’Union européenne, lors de la crise des migrants de 2015-2016. Il a fait du chantage à l’ouverture des frontières, demandant des visas pour les Turcs en échange de la fermeture de sa frontière vers l’Europe. Lorsqu’Angela Merkel a cédé, les frontières se sont fermées. La Turquie a joué un rôle important dans le conflit syrien, se positionnant sur la ligne russe contre les Occidentaux. Elle est également présente en Libye, essayant de placer ses pions contre le Maréchal Haftar. Il n’est pas dit qu’elle ne soit pas aussi à la manœuvre en Algérie. Elle mène donc une intense activité de diplomatie et de renseignement dans les territoires de son ancien empire. Son adversaire, c’est l’Arabie saoudite, adversaire autant idéologique que politique. Elle ne dispose pas de la même puissance économique, mais bénéficie néanmoins de fort effet de levier. Il en va de même dans les Balkans, et notamment en Albanie et au Kosovo. La démarche d’intégration du Kosovo dans l’UE est une façon de brimer la Serbie et de faire entrer une région qui lui est proche, forçant ainsi les Européens à reconnaitre l’indépendance de cette région, que beaucoup conteste. Mais sur ce dossier, elle se heurte à l’opposition de la Russie, qui refuse d’abandonner son allié serbe.

 

La Turquie manque d’allié et dispose de nombreux adversaires, qui n’ont pas oublié les siècles d’humiliation et d’occupation, les Grecs en premier. Les massacres et les épurations des années 1900-1920 sont encore dans de nombreuses mémoires. L’évocation du passé de l’Empire ottoman n’est pas vue de façon positive par tous les acteurs de la région. Reste aussi la question de Chypre, autre point de discorde avec l’Europe. Un siècle après les traités de Sèvres puis de Lausanne, le projet d’un nouvel empire ottoman n’a pas de quoi faire rêver les Européens ; du moins ceux qui ont encore un peu de mémoire et de sens de l’histoire.

 

 


L’apocalypse d’une nation

 

Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.
Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.
Vous regarder, pleurer […]

 

Paul Claudel, La Vierge à midi

 

Cette fumée noire dans le ciel, c’est celle de la France et de notre patrie. Notre-Dame s’enroule tout autour de l’histoire de France, les grands événements de notre pays ont croisé sa route. C’est sainte Geneviève remontant la Seine pour aller chercher le ravitaillement nécessaire au siège de Lutèce. Ce n’était pas alors le bâtiment d’aujourd’hui ; les fondations de cette première église sont visibles dans la crypte de Notre-Dame. C’est Clovis et sainte Clotilde faisant de Paris la capitale de leur royaume et la nécropole de leur famille. C’est saint Louis, ramenant les reliques de la Passion et la couronne du Christ dans sa ville centrale, édifiant la sainte Chapelle pour y accueillir les reliques, présentées tous les mois à Notre-Dame. C’est Paul Claudel, touché par la grâce au pied de son pilier, converti à la foi et au Christ, devenant le grand poète que l’on connait. C’est le Général de Gaulle, descendant les Champs-Élysées et faisant chanter le Magnificat d’action de grâce et de remerciements pour la fin de la guerre et la victoire. C’est le bourdon de Notre-Dame sonnant le glas après le 11 septembre et les attentats qui ont touché la France. C’est huit siècles d’histoire de France, faits de gloires et de drames. Baptêmes, mariages, enterrements, sacres, guerres, Notre-Dame a tout connu.

 

Ce n’est pas seulement Paris qui pleure, mais toute la France et l’Europe et le monde, dont témoignent les nombreux messages reçus d’anonymes et de chefs d’État. Nous avons tous une histoire personnelle avec Notre-Dame de Paris. Mon grand-père y est entré, jeune soldat de la 2eDB, avant de partir vers Strasbourg. Mon père y a découvert les statues des rois abattues pendant la Révolution française. Celles-ci avaient été vendues comme pierre de travaux et avaient servi à bâtir un édifice, avenue de la Chaussée d’Antin. C’est là qu’il les découvrit en 1978 lors de travaux effectués dans la banque qui possédait l’hôtel. Les originaux se trouvent aujourd’hui au musée Cluny.

 

Grâce à Dieu, les trois rosaces du XIIIe siècle sont encore debout et l’orgue du XVIIIe est certes endommagé par l’eau, mais il n’a pas brûlé. La forêt de Notre-Dame, sa charpente de chêne dont certains dataient du Xe siècle a entièrement brûlé.

 

Les pays comme les nations s’incarnent dans des monuments qui attachent avec eux tous les siècles et dans lesquels s’exprime l’âme d’un pays. L’esprit s’incarne dans les lieux et l’île de la Cité c’est l’ombilic de la France.

 

Saint-Denis a été profané et personne n’a réagi. Depuis quelques mois de nombreuses églises sont attaquées et les réactions sont timorées. Ce soir, c’est Notre-Dame qui brûle et avec elle la nation française. La France s’est arrêtée, même le Président s’est tu. Hommage à nos pompiers qui ont lutté des heures durant pour éteindre l’incendie et qui ont risqué leur vie.

 

La cendre et le charbon

 

Que reste-t-il au-delà de la cendre et de la pierre calcinée ? Notre Dame est la reine de Paris, de l’Église et de l’espérance. La France divisée, la France désunie, la France en proie aux doutes et à une situation de quasi-insurrection toutes les semaines ; puisse la France se retrouver autour de sa cathédrale brûlée et détruite. Il ne reste que peu de chose de ce bâtiment vieux de huit siècles, comme il ne reste que peu de chose de notre culture et de notre histoire. Eschyle chassé de la Sorbonne. La maire de Paris qui installe des fontaines laides et un cœur horrible qui défigure la capitale. Et Notre-Dame qui brûle.

 

Puisse les Français se retrouver autour de la reconstruction de Notre-Dame. Ce que notre peuple a construit et sauvegardé durant tant de siècles, serons-nous capables de le rebâtir pour le léguer à nos enfants ? C’est beau, aussi, de voir ce peuple qui pleure pour sa cathédrale. C’est beau de voir ce peuple uni dans la douleur et dans le deuil qui souffre quand son cœur brûle. Notre génération qui pense n’avoir ni ennemi ni futur ni histoire se découvre ce lundi saint un défi à sa taille : rebâtir Notre-Dame. Il y a quelques jours, nous acclamions à la restauration et au départ des statues pour être rénovées, nous attendions la fin des travaux pour voir un bâtiment presque neuf et nous assistons à un feu immense qui détruit ce livre ouvert de l’histoire de France.

 

Il y a un siècle, c’est la cathédrale de Reims qui était détruite par la guerre ; elle fut reconstruite. Nos ancêtres ont rebâti tant de monuments détruits que c’est à nous désormais de relever ce défi, celui de notre génération, de témoigner que nous sommes capables, à l’instar de nos ancêtres, de bâtir une cathédrale. Ce ne sont pas les moyens matériels qui comptent, c’est la foi. La foi qui déplace les montagnes permettra-t-elle de rebâtir Notre-Dame ?

 

L’apocalypse, c’est la révélation. La sidération et le bouleversement causés à l’ensemble de la nation par cet incendie sont la révélation de notre amour et de notre attachement à ce que nous sommes. C’est quand les êtres chers partent que nous nous rendons compte à quel point nous les aimons. C’est la révélation de l’amour pour Notre-Dame ; mais elle peut revenir. Ce bâtiment n’est pas un musée, c’est une église. Son rétablissement peut aussi être une reconstruction spirituelle et culturelle pour la France.

 

« Nous voici dans l’église-mère du diocèse de Paris, la cathédrale Notre-Dame, qui se dresse au cœur de la cité comme un signe vivant de la présence de Dieu au milieu des hommes. » Benoît XVI, vêpres à Notre-Dame, 12 septembre 2008.

 

 


Le dieu sauvage

C’est toujours amusant de relire, une fois adulte, les BD de son enfance : on découvre les héros sous un autre angle et l’on entre dans une dimension de la lecture qui nous échappait alors. C’est le cas des aventures d’Alix et de son camarade Enak, que Jacques Martin a dessiné, situant les héros dans des décors réalistes de l’Antiquité romaine. Alix appartient à la clientèle favorable à Jules César, luttant contre son rival de toujours, Pompée. Et c’est ainsi que débute le tome 9, Le dieu sauvage¸ merveilleuse fable sur l’État providence et ses désastres.

 

Résumons brièvement l’histoire. Alix débarque sur la côte de Cyrénaïque, dans la ville nouvelle d’Apollonia, une cité édifiée à la gloire d’Apollon, le dieu de la science et des arts. Il rend visite au gouverneur, lui aussi partisan de César. Un jour, des habitants découvrent la statue d’un dieu inconnu, enfouie près d’un puits, à l’extérieur de la ville. Ils veulent la ramener, mais les prêtres de la ville s’opposent à l’introduction de ce dieu sauvage, lui préférant Apollon. Mais plusieurs miracles surviennent : les enfants malades déposés sur la statue sont guéris et les aveugles retrouvent la vue. Face à tant de miracles, les prêtres et le gouverneur doivent s’incliner. La statue entre dans la ville et est déposée dans le temple, à la place de celle d’Apollon.

 

Alix poursuit ses aventures et découvre un complot contre le gouverneur et contre César. Il découvre aussi que la statue est un piège, qu’elle fut déposée près du puits par des ennemis afin de détruire la ville. Celle-ci a en effet des propriétés miraculeuses, mais maléfiques : elle provoque la destruction des bâtiments de la ville et elle tue tous ceux qui la touchent. Quand Alix revient à Apollonia, après avoir découvert l’identité réelle de cette statue, il ne reconnaît plus la cité prospère et dynamique qu’il avait quittée. Tout n’est plus que ruine. Les habitants les plus cultivés ont fui pour échapper à la mort, le commerce s’est arrêté, les théâtres ne jouent plus. La ville prospère de Cyrénaïque, qui se voulait une petite Rome est devenue un lieu de désolation. Le responsable en est la statue. Alix cherche donc à expulser ce dieu sauvage pour y rapporter la prospérité. Mais les habitants restants s’y opposent. Pour eux, si la ville va mal, c’est parce que l’on ne sacrifie pas assez à ce dieu sauvage. Plus la cité s’enfonce dans la misère, plus les habitants multiplient les sacrifices et les dévotions à l’égard de cette statue et toute personne qui tente de s’opposer à ce culte est attaquée et pourfendue par les citoyens. Tous ceux qui le peuvent ont fui la ville et sont partis rejoindre des cités plus clémentes.

 

La permanence de l’archaïsme

 

L’album date de 1970. On le croirait écrit aujourd’hui pour désigner cet État providence qui nous gangrène, mais que beaucoup veulent néanmoins défendre, du moins ceux qui n’ont pas fui la France. Le dieu sauvage est la divinité de l’irrationnelle et de l’obscurantisme qui a détrôné le dieu de la science, de la lumière et des muses : Apollon. Le discours politique d’aujourd’hui semble placé sous les auspices du dieu sauvage tant il est difficile de faire émerger une discussion scientifique, rationnelle, raisonnée.

 

On le voit notamment sur l’impôt où le discours se limite bien souvent à cette antienne : il faut faire payer les Riches. Le sacrifice des Riches permettra de rétablir la paix civile et la concorde et de faire couler le lait et le miel sur la société transformant le pays en terre de Canaan. Nos sociétés ultra technicisées vivent encore dans la religion païenne du sacrifice qui structure toute la vie sociale. La démonstration de René Girard se manifeste sous nos yeux. Le Riche, c’est l’autre bien sûr, tout comme il est évident que la richesse ne peut être que mal acquise. C’est donc justice que de faire rendre gorge au Riche, afin de calmer la colère du dieu sauvage et de mettre un terme au chaos divin pour établir la paix. J’étais, lundi dernier, invité à une émission sur France Inter pour parler impôt et fiscalité. Un des invités, membre des Économistes atterrés, a expliqué que « les Riches » sont riches parce qu’ils sont égoïstes. Qu’ils soient devenus « riches » par leur travail, par leurs efforts, par leur persévérance dans les difficultés ne lui a pas traversé l’esprit. Quelle différence entre vouloir faire payer le Riche et déposer un enfant malade sur la statue du dieu sauvage pour qu’il guérisse ? Aucune. La laïcité n’a nullement supprimé la religion archaïque de nos sociétés.

 

L’obscurantisme scientifique

 

Le dieu sauvage se manifeste aussi dans l’obscurantisme scientifique. On le voit notamment avec le glyphosate. Alors que les scientifiques démontrent que celui-ci n’est pas dangereux s’il est correctement utilisé, il suffit d’un reportage biaisé sur France 2 pour que la peur s’installe. Idem sur le climat. La réitération médiatique du réchauffement climatique, l’accusation du carbone comme seule source d’un éventuel réchauffement vaut adhésion à la thèse. Et tant pis pour les scientifiques qui émettent des doutes, des réserves ou des objections. Il n’y a pas de débat il n’y a que des invectives. Vouloir introduire de la rationalité sur ce sujet, essayer de comprendre, donner la parole à un panel de scientifiques plus larges que les têtes habituelles du GIEC est interdit. Ici, le coupable n’est pas le Riche, mais le carbone. Un ancien ministre de l’environnement avait ainsi doctement affirmé qu’il fallait une planète sans carbone. Manque de chance, le carbone est ce qui permet la vie sur la Terre. Pas de carbone conduit à une planète morte. Dans la BD d’Alix, c’est le dieu sauvage qui est substitué à Apollon. Nous vivons la même chose aujourd’hui. Apollon est le dieu de la science, de la connaissance, des lumières et des arts, c’est le dieu de la rationalité et de la pensée et il est chassé par le fanatisme religieux et l’obscurantisme scientifique.

 

On dit souvent que les Français sont cartésiens, ce serait bien. Dans de nombreux domaines de la réflexion, la science et l’analyse sont remplacées par la peur, l’invective et la haine. On ne discute plus avec un adversaire, on l’abat. Quand Alix essaye de faire comprendre aux habitants d’Apollonia que la statue est dangereuse, ils le chassent à coup de pierre et le pauvre Enak manque de peu d’être lynché. L’adversaire devient un ennemi qu’accroît la haine mutuelle que les deux personnes se portent. C’est à la fois la rivalité mimétique et la montée aux extrêmes analysées par René Girard. Pour tuer quelqu’un, on lui accole une étiquette infamante dont il ne pourra pas se débarrasser, si possible un mot que l’on fait terminer par phobe. Elle devient ainsi un bœuf conduit à l’autel pour le grand sacrifice de la cité.

 

Ceux qui n’adhèrent pas au dieu sauvage n’ont plus qu’à partir. Apollonia s’est vidée de ses habitants. Il en va de même en France : environ 80 000 départs par an. Ce sont les diplômés qui s’en vont, les habiles et les débrouillards qui ont compris qu’il y avait des cieux plus cléments plus ou moins loin de la France. Pourquoi dépérir à Apollonia quand on peut vivre bien à Carthage ? La révolte fiscale d’aujourd’hui se manifeste par le départ des retraités au Portugal et en Italie et des travailleurs à Londres, Bruxelles ou Genève. Le gouvernement de Matteo Salvini a annoncé début 2019 des réductions d’impôts aux retraités d’Europe qui viendraient s’installer dans les villages du sud de l’Italie. La région des Pouilles, la Calabre et la Sicile ne manquent pas de charme, avec un immobilier moins cher et un soleil plus clément. En avion, les grands-parents peuvent facilement rejoindre leurs enfants qui travaillent à Londres. La fiscalité est en train de dessiner une géopolitique des âges en Europe.

 

Alix l’intrépide

 

Intrépide Alix qui parvient, grâce à son courage et à sa ruse, à renverser la statue du dieu sauvage. Il profite de la nuit et de l’endormissement de la cité pour attacher les pieds de la statue à son cheval et la tirer vers la mer. Une fois au fond de la Méditerranée, les destructions cessent et Apollon, la science et la raison, peut retrouver sa place. Alix est cet homme d’honneur qui se lève pour combattre les origines du mal, proclamer la vérité de la cité et sauver les personnes qui peuvent encore l’être. Face à la foule qui souhaite des sacrifices, c’est l’individu qui se dresse et qui prend sa part du combat. L’aventure finit bien, le dieu sauvage est vaincu parce qu’il restait des hommes de bien à Apollonia. Jacques Martin donne donc une leçon d’espérance aux enfants : il est possible d’être comme Alix et d’oser combattre l’injustice.

 

 

 

 

 

 


Pourquoi la Chine va tomber.

 

Faisons un peu de prospective géopolitique pour expliquer pourquoi la Chine va tomber dans les quinze ans qui viennent et ne sera jamais la première puissance mondiale en 2049. En 1985, Friedrich Hayek était reçu par le maire de Paris, Jacques Chirac, pour recevoir la médaille d’or de la ville. Lors du discours de réception il annonça la disparition de l’URSS au cours des années 1990, ce que bien évidemment personne ne crut à l’époque. L’URSS devait gagner, et les États-Unis être vaincus. L’analyse de Friedrich Hayek reposait sur deux éléments : un de philosophie politique et un d’analyse des faits. Premièrement, le respect des libertés fondamentales est indispensable au développement des pays. Sans liberté de conscience, sans propriété privée, sans liberté d’expression et liberté d’innovation, il ne peut pas y avoir de développement. Deuxièmement, l’URSS manque de ressources : elle ne produit pas assez et elle a épuisé les ressources dont elle dispose. Et une société sans ressource est condamnée à disparaître.

 

La Chine d’aujourd’hui est dans la même situation que l’URSS de 1989 : elle ne tolère pas les libertés et elle a épuisé ses ressources. Sa chute a moyen terme est donc prévisible.

 

Les fragilités chinoises

 

Les chiffres officiels dont nous disposons sur la Chine sont faux, que ce soit la production agricole et industrielle ou le développement économique. Ce qui est normal puisque ce sont des chiffres officiels, c’est-à-dire fournis par des agences gouvernementales dont la survie des dirigeants de ces agences dépend de la bonne santé des chiffres fournis. Il est donc impossible de connaître la réalité économique de la Chine qui, contrairement aux États-Unis et aux pays d’Europe, ne fournit pas de statistiques fiables. Prenons donc avec grande prudence les chiffres de croissance et de développement. Et souvenons-nous de l’URSS qui expliquait que sa production agricole ne cessait de croître alors que le pays était de plus en plus dépendant des ventes alimentaires des États-Unis.

 

Autre fragilité, la démographie. La politique de l’enfant unique va provoquer une chute brutale de la population et un vieillissement très important de la population que le pays n’a pas la capacité de gérer. C’est le problème de la démographie : c’est une science têtue, dont les effets se font irrémédiablement sentir, qu’on les accepte ou qu’on les refuse.

 

La dégradation environnementale est un autre sujet de faiblesse de la Chine. Pour une fois, suivons les données officielles qui, bien que probablement minorées, décrivent une réalité inquiétante. C’est dire. Ainsi, selon le Ministère de la Protection de l’environnement, 500 000 personnes meurent prématurément chaque année à cause de la pollution de l’air, 16% des sols du pays, dont 1/5 de terres arables, sont pollués et plus de 50% des cours d’eau ont disparu. Nous sommes-là face à des dégâts environnementaux majeurs, directement responsables de la mort de milliers de personnes. Les ressources chinoises sont fortement dégradées, ce qui obère à terme le développement du pays. À cela s’ajoute l’intense pollution des grandes villes.

 

Enfin, il y a l’absence des libertés fondamentales, ce qui là aussi empêche un développement sain de la Chine.

Pas de liberté, pas de développement

 

Le développement économique et social n’est pas la conséquence de la réunion de bonnes conditions matérielles. Il ne suffit pas de disposer de capitaux et de ressources pour produire un développement dans un pays. Raison pour laquelle par ailleurs l’aide au développement est une impasse. Le développement est d’abord une question d’esprit, c’est-à-dire d’innovation, d’inventivité ; esprit qui ne peut se développer que dans des sociétés où le droit respecte les libertés fondamentales, notamment la propriété privée et la liberté d’expression. Sans environnement juridique stable, il ne peut pas y avoir de développement. Mais là aussi, le droit n’est pas une succession d’articles et de codes. Il ne suffit pas de donner en partage le Code civil à la Chine pour que celle-ci établisse un régime juridiquement sûr. Le droit est une idée, une philosophie, qui ensuite se décline dans les codes et les articles. L’idée fondamentale du droit que nous connaissons en Europe, c’est le respect de la primauté de la personne, être social et de relation. Quand le groupe l’emporte sur la personne, les libertés ne sont pas respectées et l’innovation est détruite. Or on n’importe pas une philosophie du droit comme on copie des brevets ou des sacs Louis Vuitton. Il ne suffira pas à la Chine de faire une razzia chez Dalloz rue Soufflot à Paris pour établir un système juridique sûr et respectueux des personnes. C’est un changement d’esprit fondamental qui est nécessaire.

 

Sans liberté économique il ne peut pas y avoir de développement humain. Et la liberté économique fonctionne nécessairement avec la liberté politique. Deng Xiaping a cru que la Chine pourrait conserver le communisme et le parti unique et ne prendre que la liberté économique à l’Occident. Ce faisant, il a montré qu’il n’avait pas compris les fondements intellectuels du développement humain. Xi Xinping semble l’avoir compris : il a accru les contrôles intellectuels et resserré l’idéologie du parti. Ce faisant, il condamne la Chine à aller dans l’impasse économique.

 

Début 2014, le PCC a imposé un examen idéologique à tous les journalistes. Des résultats de cet examen dépendent la conservation de la carte de presse. Les journalistes qui n’ont pas intégré le discours officiel du Parti sont donc exclus de la profession. Xi Jinping a également fait main basse sur l’armée, qui est devenue un organe au service du Parti. Dès 2012, il a pris le contrôle de l’armée, ce que n’avait pas fait Hu Jintao, ce qui lui est bien utile en cas de troubles et de manifestations. Mais l’armée est gangrénée par la corruption et le népotisme, ce qui la fragilise grandement. Enfin, la lutte contre la corruption est surtout un moyen d’épuration politique. Le Comité central pour l’inspection disciplinaire du Parti communiste chinois a longtemps été dirigé par Wang Qishan (2012-2017), un proche de Xi Jinping, qui est aujourd’hui vice-président de la RPC. Ce Comité sélectionne soigneusement les personnes qui font l’objet d’une attaque anticorruption. Il y a certes des corrompus, mais il y a aussi des opposants politiques que le pouvoir cherche à éliminer en les faisant condamner. La lutte anti-corruption est un bon alibi pour éliminer les opposants politiques sous couvert du respect du droit.

 

Les dirigeants chinois restent traumatisés par la chute de l’URSS. Ils ne veulent permettre aucun espace de liberté pour empêcher l’explosion du système. Ce faisant, ils prennent le risque d’étouffer à petit feu la population chinoise et de provoquer un long déclin du pays.

 

Le danger militaire

 

Pour se développer, la Chine doit donc renoncer au parti unique et à la mainmise communiste et accepter le pluralisme intellectuel, ce qui n’est jamais arrivé dans son histoire. Si Xi fait cela, il peut sauver la Chine, mais il fera exploser le PCC et le système maoïste, comme ce qui est arrivé à Gorbatchev en URSS. Ne le voulant pas, la répression risque de devenir de plus en plus rude à l’égard de la population, à l’image de ces fichages de visages déjà en place dans les grandes villes.

 

L’absence de liberté intellectuelle va conduire à une déperdition économique de la Chine. Le pays va manquer des ressources nécessaires à son fonctionnement, ce qui risque d’entraîner des manifestations et des troubles dans les zones rurales d’abord, dans les zones urbaines ensuite. Le régime, défendu par son armée fidèle, va devoir réprimer massivement ses troubles afin de garantir sa survie. La guerre interne menace donc la Chine. Déjà, des émeutes rurales sont prestement recadrées.

 

L’autre risque est la guerre externe. Quand un pays ne dispose plus des ressources indispensables à son développement, il peut aller les chercher à l’extérieur, soit par le commerce soit par le vol et la razzia. C’est la deuxième option qui est suivie par la Chine. La razzia a commencé avec le projet des nouvelles routes de la soie, qui est un moyen de faire main basse sur l’Eurasie, et les investissements en Afrique, moyen de prendre les richesses de ce continent. La guerre externe n’est pas toujours larvée, elle peut aussi être directe. Les régimes totalitaires ont besoin de la guerre, pour arriver au pouvoir et pour s’y maintenir. La guerre est un moyen de contrôle des populations et de rapt des ressources nécessaires. L’Allemagne nazie et l’URSS ont largement pratiqué cela. Mao est arrivé au pouvoir par la guerre, son régime ne pourra survivre que par la guerre. Le risque est donc réel que la Chine ne retombe dans la guerre civile, comme en 1947-49 voire qu’elle fasse la guerre aux pays environnants, afin de s’approprier leurs ressources. Ce serait alors une déstabilisation massive de la région. Raison pour laquelle la chute prévisible de la Chine est un sujet que doivent prévoir les Européens et les Occidentaux.

 

 

 


La soif d’empire de la Chine

 

En moins de quatre-vingts années, la Chine a suivi une progression que nul autre pays n’avait faite. En 1940, le pays est divisé et partagé entre les puissances européennes et le Japon et sa souveraineté politique est quasiment inexistante. Quatre-vingts ans plus tard, la Chine est une superpuissance politique, économique et diplomatique. Celle qui était autrefois un conglomérat de concessions est aujourd’hui un empire qui souhaite dominer ses anciens colonisateurs. Il est définitivement loin le temps de Tintin et du Lotus bleu. Dimanche et lundi derniers, est-ce la France qui a reçu la visite de la Chine, ou est-ce le vassal qui a accueilli la visite de courtoisie de son suzerain ? Le président Macron a-t-il parlé d’égal à égal avec Xi Jinping, ou bien comme l’intendant qui reçoit la visite du maître et qui fait le tour des possessions dont il a la gestion ?

 

Il y a encore dix ans, certains commentateurs expliquaient que la Chine était une puissance douce, qui visait la force économique, mais qui ne cherchait pas à établir un empire. Rien n’est plus faux. Depuis Thucydide, on sait très bien que la tentation impériale guette tous les États qui ont acquis une certaine puissance économique et financière, et que quasiment aucun n’a résisté à la tentation de déployer son empire. On sait aussi, comme Athènes qui a perdu la guerre du Péloponnèse, que l’empire finit par disparaître parce que les peuples colonisés se rebellent.

 

Le nationalisme, matrice de la Chine

 

Plus que le communisme marxiste, le nationalisme des Han est le moteur intellectuel et spirituel de la Chine. C’est ce nationalisme qui a conduit à la proclamation de la république en décembre 1911, les étudiants protestants contre les traités inégaux de 1905. L’empereur Pu Yi abdiqua en janvier 1912, avant d’être remit par les Japonais comme roi fantoche sur le trône de la Mandchourie. C’est au nom de ce même nationalisme que Sun Yat Sen a dirigé le Guomindang (parti national), afin de renverser les Mandchous, vus comme des étrangers. Il cherchait alors à établir une dictature militaire pour contrôler et réformer le pays. S’il a échoué, son projet fut repris par Mao. À la mort de Sun Yat Sen en 1925, c’est Tchiang Kai-chek qui lui succéda. Mais la révolution bolchévique fit des émules, surtout après que la Mongolie fut devenue communiste. Le parti communiste chinois fut fondé dès 1921. Alors que l’Occident craignait une contamination de l’Europe par le communisme, c’est en Asie qu’il se déploya, ce qui fut lourd de conséquences pour la suite de la marche du siècle. La Chine suivit ainsi ce curieux paradoxe : hypernationaliste, elle adopta néanmoins une idéologie venue de l’étranger, le marxisme, renouvelée par l’un de ses ennemis, la Russie. On retrouve ce paradoxe aujourd’hui : toujours aussi nationalistes, les Chinois restent fascinés par l’Occident, qu’ils veulent copier pour mieux le dépasser. La République populaire de Chine est proclamée le 1eroctobre 1949. Tchiang Kai-chek a payé son alliance avec les États-Unis durant la guerre, c’est-à-dire avec les étrangers. Le nationalisme a été le moteur principal de la victoire de Mao et la cause de la défaite de Tchiang Kai-chek que beaucoup ont estimé vendu à l’étranger.

 

Ce nationalisme est toujours là aujourd’hui et Xi Jinping le porte plus que les anciens dirigeants chinois avant lui, lui qui a inscrit son nom dans la doctrine chinoise au même titre que Mao. La Chine rêve d’Empire. Le programme des nouvelles routes de la soie, rebaptisé One belt one road, est un projet expansionniste de contrôle des pays traversés. Ceux-ci financent les investissements de structures par la dette, qu’ils ne pourront pas rembourser et qui sera rachetée par les Chinois. C’est une nouvelle forme de colonisation, au même titre que l’Europe et ses investissements en Afrique au cours des années 1880-1950. À ceci près que la Chine n’a pas la prétention de faire de l’humanitaire ni d’exporter sa culture supérieure à des peuples vus comme inférieurs.

 

Le refus de voir l’Empire

 

Sur le dossier chinois comme sur tous les autres, l’Union européenne démontre encore une fois qu’elle est incapable de travailler de concert. Chaque État joue sa partition et suit ses intérêts. On l’a vu avec l’Italie qui a signé ses propres contrats, sans tenir compte de l’avis des autres États. La France peut se gargariser des 300 Airbus vendus, sans qu’il soit précisé en échange de quelles contreparties cet accord a été signé. On continue de se focaliser sur la vente des Airbus, comme si la puissance d’un État se mesurait à l’aune de cette nouvelle mesure : le poids en Airbus. Il aurait été bon d’évoquer aussi le vol des brevets subis par de nombreuses entreprises françaises, ainsi que les arrestations des opposants politiques et la répression en cours dans de nombreuses provinces.

 

Il est quand même curieux que la Chine, qui n’est pas notre alliée et ne le sera jamais, soit traitée avec plus de déférence que la Russie, beaucoup plus proche de nous sur le plan intellectuel et spirituel et l’Amérique de Donald Trump. On aurait aimé par ailleurs que les journaux qui ont présenté Trump comme un agent des Russes reconnaissent leur erreur après la publication du rapport Mueller. Sans surprise, il n’en a rien été.

 

La Chine : un adversaire géopolitique

 

La Chine cherche à évincer la France dans le Pacifique, et notamment en Nouvelle-Calédonie. À Djibouti, elle a installé une base militaire juste à côté de celle de la France, avec le risque de piratage et d’écoute. En mer de Chine, Pékin rêve de chasser le Vietnam et de récupérer les îles Paracels et Spratleys. Cette dimension belliciste et impériale de la Chine est trop peu évoquée. D’un côté il y a le froid réalisme de ceux qui ne voient que les contrats signés ; de l’autre, il y a les enfants des maoïstes des années 1960 qui continuent à voir dans la Chine l’horizon indépassable de l’avenir. Ce maoïsme culturel leur fait détester la Russie, comme il détestait autrefois l’URSS, et leur fait passer outre le respect des libertés fondamentales et des droits de l’homme dont ils sont pourtant si enclins à dénoncer les manquements chez Poutine et chez Trump.

 

Il faut bien évidemment avoir des relations diplomatiques et commerciales avec la Chine, comme avec tous les pays. Mais il est dangereux de se leurrer sur les volontés profondes de cet État. Xi Jinping a annoncé vouloir faire de la Chine la première puissance mondiale en 2049, pour les cent ans de la prise de pouvoir de Mao. C’est dans trente ans, soit une génération. Pour cela, le régime est prêt à tout et notamment à étouffer les libertés fondamentales. Cet irénisme naïf à l’égard de la Chine est dangereux à terme, car c’est un pays qui développe des ambitions militaires réelles et qui s’arme pour cela. Pékin n’a pas renoncé à envahir Taïwan ni à contrôler la mer de Chine méridionale. Ne manquent à cette volonté politique qu’une flotte et une marine apte à le faire. Si demain Pékin devait débarquer à Taïwan, quelle serait alors l’attitude d’États européens engoués dans les bras chinois ? Le rachat des hubs mondiaux que sont les ports et les aéroports par des entreprises chinoises ne relève pas du capitalisme et de la libre concurrence. Ces entreprises sont pour la plupart contrôlées par l’État chinois, ce n’est donc pas un marché libre. Qu’ADP soit privatisé est une bonne chose. En revanche, que Roissy passe de la tutelle de l’État français à celle de l’État chinois est inquiétant. La faute aussi à la France qui ne fait rien pour favoriser le développement de champions économiques français.

 

Sur la Chine, il est donc nécessaire de sortir de la mythologie maoïste et de l’illusion du développement du prolétariat. La géopolitique impose de voir le monde tel qu’il est et de jeter un regard froid et lucide sur celui-ci. Avec les États-Unis comme avec la Chine.