Socialisme urbain égal faillite des villes

 

 

Le socialisme est très prévisible : il assure la faillite de tous les systèmes où il est appliqué. Cela est valable pour un secteur économique, un pays, une ville. La ville est un objet d’étude géopolitique curieux. Elle est essentielle, puisque c’est là que se concentre la population, la richesse économique, les lieux de pouvoirs. Mais elle occupe un espace beaucoup plus restreint que les campagnes, donc moins visible au niveau de la cartographie. Un point a moins d’effet qu’un espace. Raison pour laquelle, entre autres, l’objet urbain est assez peu étudié. Paris fait de moins en moins rêver : prix du logement très élevé, insécurité, congestion des transports, risque d’attentat, etc. Longtemps, la capitale a été perçue comme un lieu de promotion humaine. Aujourd’hui, elle est vue par beaucoup comme un lieu répulsif que l’on souhaite quitter. Effet de mode ? Pas seulement. Cela est dû à la confrontation de deux réalités : l’amélioration des villes moyennes, la dégradation de Paris, sous l’effet du socialisme municipal.

 

Paris perd son avantage comparatif

 

Dans les années 1960-1970, il y avait un vrai avantage comparatif à habiter à Paris. On y trouvait des emplois très qualifiés, un meilleur salaire, et un mode de vie plus qualitatif qu’en province et, a fortiori, à la campagne. À Paris, les films sortaient au cinéma plutôt qu’en banlieue. Les magasins étaient plus modernes, plus liés à la mode. On trouvait aussi des musées, des théâtres, des expositions qu’il n’y avait pas ailleurs. Un idiot à Paris, film de Serge Korber paru en 1967, illustre cet état de fait. Jean Lefebvre, dans l’un de ses meilleurs rôles, est débarqué de l’Allier aux Halles de Paris. Il découvre les feux tricolores, la vie parisienne et la Tour Eiffel. Le contraste entre sa vie provinciale et la vie parisienne est immense. Aujourd’hui, il y a assez peu de différences fondamentales entre une vie à Moulins et une vie à Paris. La technologie a permis d’araser l’espace et de réduire l’avantage comparatif de la capitale. Les films sortent au cinéma en même temps, les grandes villes de province ont presque toutes des zéniths qui reçoivent les tournées parisiennes, la télévision aplanit l’espace et raccourcis le temps de diffusion des modes entre la région capitale et les villes de province. L’équipement des maisons et appartements ne présente plus de différences fondamentales entre les villes, à l’inverse de ce qui existait encore dans les années 1970. Un autre film en témoigne, Le clan des Siciliens(1967) et l’appartement moderne en formica orange de Vittorio Manalese (Jean Gabin). Avec Netflix et Amazon, l’espace est effacé. À condition de disposer d’une bonne connexion internet, chacun a accès aux séries, aux livres et aux objets, sans nécessité d’habiter à proximité d’un cinéma, d’une librairie universitaire et d’un bazar de l’hôtel de ville. La capitale, onéreuse, congestionnée, bruyante, est donc dévalorisée.

 

Le socialisme urbain en action

 

Cette révolution technologique conduit à une redéfinition de l’espace et à une nouvelle organisation, qui se fait librement, selon les affinités des personnes. Ce que n’ont pas compris les tenants du socialisme urbain, qui veulent encore modeler les espaces selon leurs idées, par la violence et la coercition. Ainsi, il a été décidé que la voiture était indésirable. La façon la plus logique et la plus respectueuse de régler ce problème était de rendre inutile un certain nombre de déplacements. Par exemple en développant le travail à domicile. Tout le monde ne travaillera pas depuis chez soi, mais si ce nombre atteint 10% de la population, c’est toujours cela de moins dans les transports individuels et collectifs. La livraison à domicile, via Amazon ou Uber a aussi du bon : elle limite le nombre de transports. La solution consiste donc à rendre inutile un certain nombre de déplacements, ce que permet aujourd’hui de nombreuses innovations techniques.

 

Au lieu de cela, les socialistes urbains, qui ont toujours des attitudes opposées à la raison et à la technique, ont décidé d’interdire. Non pas rendre inutiles les déplacements, mais les rendre impossibles. Réduction du nombre de voies pour créer des bouchons (la joie des embouteillages à Paris à 1h du matin), création de pistes cyclables et de pistes de bus où peu de monde se presse. En toute bonne logique, si l’on voulait rendre la voiture inutile, il aurait fallu augmenter le nombre de bus en circulation, climatiser les transports en commun, et assurer la sécurité de ces moyens de transport, à toute heure du jour et de la nuit. Qui n’a pas voyagé debout et serré dans des rames de métro en période de canicule n’a pas connu la douceur de vivre sous le règne d’Anne Hidalgo. Le tout s’accompagne de la modification de la langue : on parle ainsi de « mobilité douce » pour le vélo, qui demande pourtant plus d’effort physique que la voiture.

 

Par mimétisme, on voit toute une série de villes de province, dirigées par des maires dit de gauche ou dit de droite, se livrer aux mêmes aberrations : empêcher la circulation dans les centres-villes. Cela passe par la piétonnisation, la réduction des voies de circulation, la création de tramways, très couteux à l’investissement et au fonctionnement. Et que se passe-t-il quand on empêche des personnes de venir dans un lieu ? Eh bien elles ne viennent pas. Ce qui signifie que les commerces et les activités culturelles n’ont plus assez de clients. Donc ils ferment. On apprend ainsi aux détours d’articles de presse que l’association des théâtres privés parisiens s’est plainte à Anne Hidalgo de la diminution de leur fréquentation du fait de la raréfaction des spectateurs franciliens. Les habitants de la première et seconde couronne parisienne ne peuvent plus venir dans les théâtres parisiens : l’accès en voiture leur est interdit et ils ne peuvent plus se garer. Il leur reste les transports en commun. Mais les RER s’arrêtent trop tôt par rapport à la sortie des théâtres et on apprend que les dames (les messieurs aussi) ne se sentent pas trop en sécurité à minuit dans le RER. À force de dresser des murs, Paris s’étonne de manquer d’attractivité.

 

Amélioration culturelle des villes moyennes

 

À cela s’ajoute le fait que les villes moyennes se sont équipées en salles culturelles. Les grandes villes de banlieues ont toute des programmations théâtrales qui font jeu égal avec les salles parisiennes. Le déplacement à Paris, déjà impossible, devient en plus inutile.

Or les salles ont un modèle économique qui repose sur un bassin de population de 12 millions d’habitants. Grâce au socialisme urbain, leur bassin se réduit pour rejoindre la taille de Paris, soit deux millions. Beaucoup vont donc fermer. Bien évidemment, au lieu de demander l’arrêt du socialisme qui le tue, le patient demande l’accélération de la maladie, c’est-à-dire des subventions.

 

Le même phénomène joue en province, dans les grandes et les petites villes. C’est charmant un centre piétonnier, mais les familles font les courses en voiture. Donc, chassées des centres-villes, elles se rendent dans les centres commerciaux, qui correspondent davantage à leur mode de vie. Les centres-villes se meurent. Sans être un grand devin, on peut être certain que les maires et les associations de commerçants vont demander la création d’une Taxe sur le commerce de périphérie afin de financer le commerce de centre-ville qu’ils ont tué.

 

La socialisation du logement

 

Quand on veut faire passer une mesure injuste qui nuit au plus faible, on y accole l’adjectif « social » et elle se pare ainsi de toutes les vertus. Résumons l’affaire : en certains lieux, le logement est très cher pour les revenus moyens, notamment à Paris. Deux solutions semblent donc nécessaires pour résoudre ce problème : accroître l’offre de logement et augmenter les salaires. Les rémunérations sont tellement ponctionnées par l’impôt qu’ensuite l’État revêt son armure de chevalier blanc en venant offrir un logement dit social. Outre que ce type de logement est souvent utilisé à des fins électoralistes, il n’a rien de social. C’est l’exemple parfait de la saignée : on ponctionne beaucoup, on redonne un peu. Diminuons les charges qui pèsent sur les salaires et les travailleurs auront davantage de moyens pour se loger. L’encadrement des loyers est la typique mesure socialiste qui conduit à l’inverse de l’effet recherché. Avec l’encadrement, il y aura de moins en moins de biens loués, et donc une pression sur les prix. Paris perd ainsi près de 10 000 habitants par an, ce qui donne une idée de la mauvaise santé humaine de cette ville.

 

Malheureusement, le socialisme urbain a encore bonne presse. Anne Hidalgo ne fait que poursuivre la politique mise en place par son prédécesseur, Bertrand Delanoë. Si Benjamin Grivaux venait à lui succéder, il suivrait la même politique sur le fond, quoique moins outrancier dans la forme. La rupture avec ce type de socialisme n’est pas arrivée.

 

Penser l’échange pour penser la ville

 

La conséquence, c’est que les gens vivent mal, que des territoires agraires sont détruits afin de permettre une urbanisation qui s’étend, au lieu de pratiquer une véritable valorisation des centres-villes. Penser la ville de demain, ce n’est pas remplacer les voitures par des vélos et faire des murs végétalisés. C’est penser un élément essentiel de la vie humaine, à savoir les conditions de l’échange. Si on empêche les échanges en bâtissant des murs (voies cyclables, bouchons, métro non climatisé), on détruit l’activité humaine. Amazon et ses confrères sont une chance pour les villes, car ils limitent les raisons de se déplacer et ils permettent d’accéder à des biens et des services innombrables et de qualité. Le chèque éducation permettrait de créer de nombreuses écoles de petite taille dans les villages et les petites villes, limitant ainsi les déplacements des personnes et permettant aux professeurs de venir s’installer dans les déserts éducatifs. Diminuer les charges pesant sur la rénovation urbaine rendrait plus profitable la rénovation des maisons de centre bourg et centre-ville, aujourd’hui beaucoup plus onéreuse que la construction d’un pavillon dans une zone extensive. L’architecture est le reflet d’une époque et la géopolitique urbaine est la conséquence d’une philosophie politique : socialiste ou libérale, elle conduit à détruire la qualité des espaces ou au contraire à les rendre plus agréables.


Gagner la guerre asymétrique

Quand deux armées s’affrontent, avec une identique typologie guerrière, la compréhension du conflit est aisée : c’est la guerre symétrique. En revanche, la guerre de guérilla, l’insurrection et la guerre de propagande sont des conflits plus délicats à aborder : c’est la guerre asymétrique. L’histoire récente a vu la grande armée des États-Unis vaincue de façon systématique par la guerre d’insurrection : Afghanistan, Irak, Syrie, etc. Les stratèges et les militaires ont des difficultés à penser cette forme de guerre et à établir les moyens de la gagner. René Girard peut être lu comme un penseur de la guerre et, à travers son œuvre, se dessine des pistes pour soutenir la guerre asymétrique et la remporter.

 

Raphaël Baeriswyl consacre un essai à la pensée stratégique et militaire de René Girard, qui ne se limite pas aux questions stratégiques, mais qui les aborde néanmoins. Cet essai permet d’éclaire les enjeux de la guerre asymétrique en en présentant son véritable visage. (Raphaël Baeriswyl, Le pacte des Idoles. Trois essais girardiens, Ad Solem, 2019).

 

Le problème de la morale

 

La guerre est asymétrique non par une différence de moyens employés, mais par une différence de vision morale de la guerre. D’un côté, il y a des pays qui respectent (ou veulent respecter ou prétendent respecter), le droit et la morale et de l’autre il y a des combattants qui ne respectent pas ces normes et qui ont donc un avantage comparatif par rapport à leurs adversaires. (Le même problème se pose aussi dans le commerce international et la guerre du droit. L’analyse de Girard s’applique très bien aussi à l’économie).

Le droit international humanitaire est donc vu par certains comme un obstacle qui empêche de gagner la guerre. Le respect du droit humanitaire n’a pas qu’une importance juridique ou morale, mais également stratégique. La dimension morale constitue le véritable cœur de l’asymétrie, la pierre d’achoppement sur laquelle les armées et les États occidentaux ne cessent de trébucher. L’asymétrie ne réside ni dans la technique ni dans le mode opératoire de la guerre, mais dans la singularité des valeurs qui ont cours dans la société occidentale.

 

La question des capacités

 

La réflexion stratégique occidentale raisonne beaucoup en logique de capacité : évolution des moyens offensifs et défensifs et accès aux armes nouvelles. Or les dernières décennies ont démontré que l’on pouvait gagne la guerre en termes de capacité, mais la perdre en termes de communication (cas notamment de la guerre d’Algérie) et surtout, que l’on pouvait la perdre même avec une supériorité de capacité. Selon la formule de Jacques Baud, la guerre asymétrique, c’est la défaite du vainqueur. Cette asymétrie se manifeste dans au moins quatre domaines : asymétrie de moyens (armée contre partisans) ; asymétrie d’identité (État contre terroristes) ; asymétrie juridique (les forces irrégulières peuvent plus facilement user de méthodes de guerre interdites) ; asymétrie dans les motivations des belligérants (défendre son territoire ou annexer un territoire).

 

La guerre est asymétrique aussi parce qu’elle se déroule dans des espaces différents : terre, mer, air, cyber, communication, etc. Les armées occidentales occupent les espaces topographiques et géographiques alors que ses adversaires occupent l’arrière-plan : l’infosphère et l’espace humain. Le résultat des combats sur le champ de bataille n’est plus un élément décisif ; le champ de la communication est un champ de bataille prépondérant (ce qu’avaient très bien compris les Vietminh).

 

Pour les terroristes, la destruction de bâtiments symboliques et le meurtre de civils ne visent pas à affaiblir l’adversaire en termes de capacité, mais à infliger une douleur en jouant sur l’image et l’impact émotionnel. Dans ce type de conflit, l’espace humain est plus important que le champ de bataille. Prenons un exemple récent. Les deux soldats du commando Hubert tués au Burkina Faso en mai dernier ont eu droit à un hommage national aux Invalides. La charge émotionnelle véhiculée par leur mort est bien plus importante que la perte de capacité engendrée par celle-ci. La guerre d’Algérie c’est, en moyenne, neuf soldats français tués tous les jours durant le conflit. La perte stratégique était donc beaucoup plus lourde, et pourtant il n’y avait pas d’hommage national : la perte émotionnelle était moins forte.

 

Le même problème se pose lors des manifestations. Si la police intervient et qu’il y a des blessés, voire des morts, elle apparaîtra coupable, même si ce sont des casseurs violents qui sont touchés (black bocks). Elle doit donc protéger les biens et éviter d’entrer en contact avec les casseurs, ce qui amènerait une victoire de capacité, mais une défaite stratégique. En revanche, contenir la casse et laisser un peu casser permet de retourner l’opinion contre les casseurs et de remporter une victoire stratégique.

 

La primauté de l’espace humain

 

Ce n’est pas sur le champ de bataille que l’art de la guerre a changé, mais sur le terrain de l’espace humain et de l’opinion. On applique à la guerre les standards de la démocratie occidentale. On refuse le combat et la notion de raison d’État est tombé en déshérence. On prend position pour le casseur, qui devient le faible et la victime. Sur le champ de bataille, les forces armées occidentales ont la capacité de pulvériser l’adversaire. Mais dans l’espace humain, elles n’y sont pas autorisées. De même pour la gendarmerie, qui a toutes les capacités techniques pour neutraliser les manifestants, mais qui ne peut pas le faire pour des questions d’opinion.

 

Par conséquent, montre Raphaël Baeriswyl, la vraie asymétrie résulte davantage de l’évolution de la société et de ses normes que des méthodes de combat. Les capacités guerrières existent, mais la réticence à les utiliser constitue le véritable obstacle. Dans l’Occident démocratique, la légitimité de l’action militaire est incontournable et tend à primer l’efficacité opérationnelle. La réponse militaire et celle des forces de l’ordre est limitée par la pression des médias et de l’opinion publique. Là réside la véritable asymétrie.

 

Les racines axiologiques des conflits asymétriques

 

La confusion des esprits sur la question de la morale et des valeurs a des conséquences lourdes dans la façon de mener la guerre. L’action militaire est d’abord une question axiologique, c’est-à-dire une question du monde des valeurs, et ensuite une question capacitaire. Les États, les entreprises, les armées créent des chartes éthiques et des comités d’éthique, mais ceux-ci sont creux et vides. C’est une tentative désespérée pour récupérer dans les mots ce qui a été perdu dans les esprits. On parle des valeurs, mais on professe que les jugements de valeur sont subjectifs. Dans le domaine des sciences humaines, on rejette la vérité et on refuse de reconnaitre qu’il y a une vérité objective. D’un côté règne la primauté du subjectivisme et de l’autre, comme pour le contrebalancer, se multiplie les chartes éthiques et la défense des valeurs. Mais sur quoi peuvent reposer ces chartes si la vérité n’existe pas et si règne le subjectivisme ? On prône la supériorité de la démocratie et des droits de l’homme, mais on refuse d’assumer les conséquences de cette supériorité proclamée et de reconnaître les fondements intellectuels et spirituels sur lesquels reposent les droits de l’homme. On se pare de la vertu, disant de nos soldats qu’ils meurent pour défendre nos valeurs, mais on refuse de reconnaître que les islamistes, eux aussi, défendent des valeurs qui leur sont chères, qu’ils placent au-dessus de tout et pour lesquelles ils sont prêts à mourir et à donner leur vie. On veut les réduire à l’état de barbare, refusant de voir que leurs familles les voient comme des héros. La grande confusion règne, car l’on refuse d’aller à la racine des choses et de dire précisément ce qu’est une valeur.

 

Qu’est-ce qu’une valeur ?

 

Une valeur est un critère de décision. Il n’y a pas de décision sans liberté, les valeurs sont donc l’expression de notre liberté. Cela s’applique aux grandes décisions comme aux décisions de tous les instants. À l’inverse, l’homme qui n’est pas libre ou une action qui est contrainte ne rentre pas dans le champ des valeurs. Une fois que le sens réel des valeurs a été compris, il est possible de mener une contre-insurrection pour gagner les guerres asymétriques. Puisque ce ne sont pas des guerres de capacité, mais des guerres de valeur, c’est sur ce terrain-là qu’il faut faire porter le conflit. Par exemple, dans le cas des manifestants violents, occuper le champ de l’opinion en montrant les dégâts causés par les casseurs et en les faisant condamner par la justice. Dans le cas du terrorisme, montrer que ce sont des innocents qui ont été tués et que l’action terroriste est cruelle et donc contraire à nos valeurs.

 

La guerre asymétrique se gagne en occupant l’espace humain. Le champ de la communication relève de deux aspects : le négatif, visant à contrecarrer la communication de l’adversaire en cherchant à le priver des informations dont il a besoin et le positif, ou l’offensif, consistant à prendre l’initiative afin de briser le monopole sur le marché des émotions.

 

Comme le démontre Raphaël Baeriswyl, l’apport de René Girard à la compréhension de ce conflit nouveau est essentiel. En étudiant le désir mimétique et le rôle du bouc émissaire, il a compris le fonctionnement de l’asymétrie et la primauté des valeurs et du champ de l’opinion et de la communication. Son œuvre peut donc servir à nourrir la réflexion stratégique et militaire, ce qui multiplie les facettes de cet auteur majeur.

 

 


L’Égypte, don du Nil et du gaz ?

« L’Égypte est un don du Nil » selon la belle formule du géographe Hérodote, qui décrit les paysages et l’histoire de ce pays dans ses enquêtes. Quiconque s’y est rendu se rend compte que ce pays est une île enlacée autour d’une bande fluviale qui lui apporte son eau et ses fertilisants indispensables au développement du pays. Ce n’est que depuis peu que le tourisme, archéologique et balnéaire, est devenu une autre source de richesse, auquel s’ajoutent les frais de péage du canal de Suez. La mort brutale de l’ancien président Morsi le 17 juin durant son procès au Caire clôture la courte parenthèse des Frères musulmans au pouvoir dans le pays. Le maréchal Al-Sissi a pris la suite, revenant au pouvoir militaire, comme Moubarak, Sadate et Nasser avant lui. L’armée continue de structurer la vie politique et économique de ce pays.

 

La nouveauté provient de la Méditerranée et des champs gaziers qui y sont découverts et qui révèlent des potentiels très importants. La partie est de la Méditerranée est en train de devenir un hub gazier majeur, contrebalançant les pays du Golfe. Israël, l’Égypte, Chypre et la Syrie pourraient ainsi devenir des acteurs de premier plan, ce qui ne va pas sans défi : exporter ses ressources (et donc construire des routes) et éviter les tensions militaires autour de ces champs d’hydrocarbures.

 

Zohr, Léviathan et Aphrodite

 

Les ingénieurs pétroliers se montrent poétiques dans la nomination des champs pétrolifères.

 

Les réserves de Zohr sont aujourd’hui estimées à 850 milliards de mètres cubes de gaz, ce qui en fait l’un des principaux gisements de la Méditerranée. Il est situé à 150 km de la côte, à une profondeur de 1 450 m. L’Égypte a conclu un partenariat avec ENI pour assurer l’exploitation du gisement. Les ressources de Léviathan sont estimées à 620 milliards de m3de gaz. Ce gisement est principalement dans la ZEE d’Israël. Quant à Chypre, c’est le gisement Aphrodite qui a été découvert en 2011. En une dizaine d’années, c’est l’ensemble de la géopolitique gazière de la région qui est changée. La Turquie contrôle toujours le nord de Chypre. L’appât du gaz pourrait rendre plus compliquée encore la question chypriote, surtout si les gazoducs devaient passer par les eaux territoriales turques. La Syrie conteste aussi le partage des eaux et, selon les frontières tracées, pourraient disposer d’une partie des gisements. Un gaz dont elle aurait grand besoin pour financer sa reconstruction, ou sa corruption comme c’est hélas trop souvent le cas. Les géopolitologues glosent beaucoup sur la guerre du pétrole et du gaz, voyant des conflits apparaître partout. Il est aussi possible d’estimer que ces ressources vont nécessiter une collaboration entre les États, afin de les exploiter et de les exporter, et que cela peut donc aussi être un facteur de paix.

 

Avec ses réserves de gaz, l’Égypte devient un contre modèle de la Libye, qui n’est toujours pas sortie de ses bombardements humanitaires de 2011. Entre 2000 et 2011, l’Égypte a triplé sa production de gaz, exportée essentiellement vers Israël et la Jordanie. Elle dispose aujourd’hui de deux terminaux de liquéfaction (Idku et Damiette). Là, le gaz y est liquéfié (GNL, gaz naturel liquéfié) pour pouvoir ensuite être transporté par des méthaniers. Autre voie d’exportation, les gazoducs. Celui qui relie Israël depuis 2008 et l’Arab Gas Pipeline, qui relie l’Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban. Les gazoducs lient les deux côtés des pays, autant les émetteurs que les récepteurs, créant ainsi une situation de double interdépendance.

 

ENI (Italie) et BP (Royaume-Uni / Pays-Bas) sont les deux compagnies qui se partagent l’exploitation des gisements. Il y a donc ici des possibilités de coopération énergétique entre les pays de l’Est de la Méditerranée, ainsi qu’une diversification pour les pays d’Europe. Ces gisements viennent contrebalancer la diminution d’approvisionnement venant de la Libye et de l’Algérie. C’est aussi un moyen de trouver des sources ailleurs qu’en Russie et ainsi de s’affranchir de la tutelle de Moscou. La Méditerranée redevient intéressante. La France aurait grand intérêt à y remettre son nez et à penser une politique de développement dans ce secteur. Elle dispose pour cela de nombreux atouts : Total pour l’aspect industriel, les réseaux culturels et amicaux, notamment les chrétiens d’Orient, qui sont des leviers qu’elle peut activer. Il lui reste à faire oublier sa politique désastreuse tant en Syrie qu’en Libye.

 

Zohr et ENI : l’amour est dans le gaz

 

C’est la compagnie ENI qui a découvert le gisement Zohr en 2015. C’est donc logiquement qu’elle en assure l’exploitation et qu’elle contrôle l’essentielle des parts (60%), les autres étant détenues par une compagnie russe (Rosneft, 30%) et par BP (10%). ENI a également conclu des accords avec EGPC (Egyptian general petroleum corporation), la compagnie d’État égyptienne pour des projets dans le golfe de Suez, le delta du Nil et la Méditerranée et le désert égyptien. Il est prévu que le gaz de Zohr soit utilisé pour le marché domestique, l’Égypte ayant besoin de lui pour assurer son développement. Mais une exportation gazière n’est pas non plus à exclure, notamment à destination des pays du Moyen-Orient et de l’Europe. Cela mettrait l’Égypte au centre d’un hub gazier, donnant à la région un intérêt stratégique important. Un rapport du Parlement européen souhaite développer le carrefour gazier égyptien afin que le continent soit moins dépendant au gaz russe. Chypre et Israël présentent plusieurs contraintes qui ne sont pas encore levées. Contraintes techniques, les infrastructures de transformation du gaz n’étant pas pleinement opérationnelle, contrainte économique quant aux investissements nécessaires pour développer ces gisements, contraintes politiques avec la fragilité de la région et le fait que plusieurs frontières maritimes sont contestées et ne sont pas encore fixées.

 

À l’inverse, l’Égypte est redevenue un pays stable, l’épisode frères musulmans ayant été évacué et ses infrastructures de transformation et d’exportation du gaz sont de qualité. Les troubles au Sinaï et les attentats réguliers qui frappent autant les Égyptiens que les touristes fragilisent le pays, mais c’est surtout le tourisme qui est touché, les ingénieurs gaziers étant pour l’instant protégés. Le pays a tout intérêt à se diversifier, pour que son économie ne repose plus uniquement sur le coton, le tourisme et le canal.

 

Il est essentiel de regarder la Méditerranée

 

Ces découvertes gazières écornent une nouvelle fois les discours apocalyptiques quant à la fin des ressources. Les géologues sont capables de faire de nouvelles découvertes et de mieux exploiter les gisements en cours. Cela permet aussi beaucoup d’espoir pour les autres pays de la région. L’Algérie par exemple voit arriver la fin de ses gisements actuels. Depuis 1962, elle vit sur l’héritage laissé par la colonisation sans développer de nouvelles stratégies pour son pays. Ouvrir son désert et sa ZEE à la prospection permettrait de peut-être trouver de nouveaux gisements. Une Libye de nouveau stabilisée, sous la conduite du maréchal Haftar et du fils Khadafi pourrait, elle aussi, redevenir un acteur énergétique de premier plan. Quel dommage que les élections européennes se soient limitées à des pugilats verbaux alors qu’il y avait tant de sujet à évoquer et tant d’horizons stratégiques et géopolitiques à ouvrir. La présence de la France en Méditerranée est plus que jamais nécessaire et c’est tout un chantier de réflexion stratégique qu’il faut ouvrir sur le Moyen-Orient et sur le travail des réseaux culturels et historiques afin de permettre le développement de celle qui reste la mer des Romains et de la civilisation.


La peur et la camionnette blanche

Cela pourrait être un conte pour enfants, une histoire d’ogre qu’on leur raconte pour leur faire peur et ainsi les éduquer aux dangers de la vie réelle. Mais c’est ici une histoire vraie. Il se trouve que je suis élu au conseil municipal de Montesson (Yvelines) depuis 2008 et que je m’occupe de la communication de la ville. En novembre 2018, nous recevons un message d’un habitant nous informant qu’une camionnette blanche a été aperçue à proximité du collège. Le conducteur attire les jeunes filles en leur proposant de voir des chiens qui sont installés à l’arrière de la camionnette. Elles les caressent, elles jouent un peu avec eux, puis l’homme les kidnappe. Un tel signalement est effrayant et l’on se doit bien sûr d’en avertir au plus tôt les établissements scolaires et les parents d’élèves pour que les enfants soient prudents. On est donc tenté, de prime abord, de diffuser largement cette information. Information qui a d’ailleurs déjà circulé sur les réseaux sociaux et qui a été annoncée par les groupes officiels des associations de parents d’élèves.

Mais, même si tout est probable, plusieurs choses clochent dans cette histoire. La police municipale contactée nous dit qu’aucune plainte n’a été déposée. Une rapide recherche sur le net nous informe qu’il y a déjà des histoires de camionnette blanche, et qu’elles se sont toutes révélées fausses. Du reste, après deux jours d’enquête, il apparaît que cette histoire est une pure invention. La consultation des bandes de la vidéosurveillance montre qu’il n’y a eu aucune camionnette de ce type à proximité du collège et des écoles. Des enfants reconnaissent avoir menti. Nous sommes donc là en présence d’une rumeur, d’une fausse information. Mais celle-ci est très instructive.

La géopolitique de la peur

Dominique Moïsi a publié un livre très intéressant intitulé La géopolitique de l’émotion. Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde. (Flammarion, 2008). La peur est apparemment irrationnelle. Elle s’empare des personnes et des foules et les amène à commettre des actes qu’elles ne feraient pas si elles pouvaient réfléchir froidement à la situation. En apparence irrationnelle seulement. Car en réalité les décisions prises sont tout à fait logiques au regard des informations captées et des dangers en présence.

Dans l’exemple de la camionnette blanche, il est logique que les parents d’élèves diffusent rapidement l’information : il faut protéger leurs enfants. Personne ne leur a reproché d’avoir diffusé une fausse information et de ne pas avoir pris le temps de la vérifier. Ici, on parle du principe de précaution. Mieux vaut mettre en branle toute une ville pour rien que de courir le risque d’avoir un enfant enlevé. Dans la panique, les personnes ont agi de façon très rationnelle : il y a moins de risque à propager une rumeur qu’à la vérifier. Imaginons que l’affaire soit vraie, mais que l’on prenne le temps de la vérifier. Comme cela prend un peu de temps si, dans l’intervalle, une jeune fille est enlevée, on reprochera à la mairie de ne pas avoir diffusé l’information. On jugera la mairie, et la personne qui s’occupe de la communication, responsable de l’enlèvement. Personne ne viendra temporiser la chose en disant qu’il fallait vérifier l’information et que propager de fausses rumeurs est quelque chose de grave. Derrière l’émotion et la panique, il y a la rationalité : nous avons intérêt à propager les rumeurs, nous courons un risque important à vérifier les rumeurs.

Dans un tel cas agit aussi le principe de foule. Celui qui va contre la foule est immédiatement jugé coupable. Que valent en effet le doute et le questionnement face à plusieurs témoignages qui affirment avoir vu une camionnette blanche et qui donnent des descriptions très précises de son conducteur ? Ces gens-là se sont auto-intoxiqués : ils sont persuadés d’avoir vu des choses qui n’ont jamais existé. Pour des enquêteurs, c’est ensuite très difficile de démêler l’écheveau, d’autant que personne ne voudra reconnaître qu’il s’est trompé et qu’il a menti, même si c’est involontaire.

C’est ainsi que les rumeurs se propagent, à vitesse accélérée avec les réseaux sociaux. Quiconque combat la rumeur ou bien prend le temps de l’interroger court non seulement le risque de l’accusation d’inertie, mais aussi se met à l’écart de la foule, ce qui n’est jamais bon dans un processus de bouc-émissaire. L’individu a intérêt à se fondre dans la foule et à rugir avec elle : là il sera au calme dans la tempête. Heureusement que, dans notre cas, la langue française dispose du conditionnel. Cela permet de diffuser une information tout en appelant à la vigilance quant à la réalité de celle-ci.

La chasse aux Roms

En mars 2019, la rumeur a pris un tour tragique débordant dans l’affrontement entre bandes roms et magrébines. Le 17 mars, deux hommes de la communauté rom sont accusés d’avoir enlevé un enfant maghrébin à bord d’une camionnette blanche. Le véhicule est stoppé par des membres de la communauté maghrébine et les deux occupants sont roués de coups. Ils parviennent à s’enfuir et à se réfugier dans un pavillon à Colombes (92). L’enlèvement est faux, mais la rumeur se propage. Le 25 mars, des « jeunes » conduisent des expéditions punitives contre les Roms dans plusieurs villes du 93. À Clichy-sous-Bois, une vingtaine de personnes armées de bâtons s’introduisent dans un pavillon squatté par 23 Roms. Ils les accusent d’avoir enlevé des enfants, probablement pour faire du trafic d’organes. À Bobigny, cinquante personnes armées de couteaux et de barres de fer incendient des camionnettes blanches de Roms. Des attaques sont signalées dans d’autres villes du 93. La police est intervenue toute la nuit pour séparer les belligérants. Vingt personnes ont été interpellées.

À l’historien, cela rappelle des textes du Moyen-Âge où déjà l’on trouve des rumeurs d’enlèvements d’enfants et des expéditions punitives. Cela touche au statut de l’enfant, qui est vulnérable et qui doit être défendu par la communauté. Mais il y a aussi un fond de vérité dans cette histoire. Des enfants enlevés, cela existe. Beaucoup sont ensuite utilisés dans le trafic d’organes et dans des réseaux de pédo-criminalité. C’est hélas une triste réalité, qui est menée par les mafias des Balkans et d’Europe centrale. Là aussi, dans ces pogroms, il y a une irrationalité apparente qui cache un fond de rationalité. Cela témoigne aussi d’une faillite de l’État central, qui ne parvient pas à assurer la sécurité de sa population ni à démanteler les mafias. Cela montre aussi que les populations ont besoin de sécurité, et que celle-ci se trouve souvent dans le groupe et dans la foule.


“L’épée est l’axe de l’Histoire” Charles de Gaulle

L’Europe, du moins dans sa partie occidentale a connu la paix depuis le début des années soixante, ce qui veut sans aucun doute dire que nous avons maintenu nos forces militaires dans un état de préparation constant et parfait si l’on en croit le vieux proverbe Romain « Si tu veux la paix, prépares la guerre »

. Il n’en est pourtant rien et tout le monde sait que les troupes françaises en état de combattre ne rempliraient pas le Stade de Saint-Denis.  Il n’en reste pas moins que nous venons de traverser soixante ans sans conflits… sans que nous n’ayons jamais préparé la guerre… Les Romains se seraient ils trompés ?

C’est ce que croient les européens convaincus.

Ils nous expliquent en effet que tout cela est normal et que nous devons cette longue période de paix à la « la construction européenne ». Et leur cri de ralliement est donc « l’Europe, c’est la paix «, ce qui m’a toujours fait sourire, et m’amène à rappeler une fois encore une vieille blague finlandaise : ‘ Dans un pays, il y a toujours une armée. Si ce n’est pas l’armée du pays, c’est l’armée du pays d’à côté «

Et les Finlandais savent de quoi ils parlent, ayant d’un côté la Suède qui fût la grande puissance impériale de l’Europe du Nord avant que d’être remplacée par la Russie, qui se trouve de l’autre côté de la Finlande ….

La seule explication à ce mystère est que nous n’avons eu la paix en Europe que  parce que s’y était installée l’armée du pays d’à côté, c’est-à-dire les forces des Etats-Unis d’Amérique.

Pour faire bref, ce ne sont pas les juristes de Bruxelles qui ont garanti la paix sur le vieux continent mais tout simplement le fait que les forces americaines ne soient jamais parties ni d’Allemagne ni d’Italie, ni de Grèce, ni de Belgique, ni de Grande-Bretagne et nous ont donc empêché de nous taper dessus, en nous protégeant au passage contre les chars soviétiques qui étaient à trois jours de Brest, comme chacun s’en souvient.

Certes, de Gaulle a expulsé les troupes américaines de France au début des années soixante, non sans que John Foster Dulles ne lui ait demandé s’il devait aussi réembarquer ceux qui étaient enterrés en Normandie, mais, sous « Sarkozy-l ‘Atlantique », comme il aimait à se faire appeler, nous avons rejoint le commandement unifié de l’Otan, mettant ainsi notre indépendance militaire à mal, sans d’ailleurs rien obtenir en échange. Cela ne fait jamais qu’une trahison de plus pour cet homme qui refusa les résultats du referendum et transférera la souveraineté politique de la France à l’Europe contre la volonté du peuple, tout en abandonnant notre souveraineté militaire aux USA pour faire bonne mesure …Et cerise sur le gâteau, il a fait sauter le verrou Lybie qui empêchait les Africains de se déverser chez nous. Et il parait que ce génie envisagerait de revenir à la politique, ce qui est vraiment une idée terrifiante…

La réalité géopolitique est donc toute simple et crève les yeux de celui qui veut bien ne pas se cacher la vérité : le grand projet politique de l’Europe a été d’organiser ce que l’on pourrait appeler « La Mort du Soldat » en créant une espèce d’ensemble mou où les nations en voie de disparition n’auraient plus besoin de soldats.

Si j’en juge par la citation que j’ai mise en exergue de ce petit papier, de Gaulle ne serait pas vraiment d’accord avec ce projet tant il croyait que l’épée que porte un soldat à son côté était l’axe du monde.

Loin de moi l’idée de faire dire à notre Général national ce qu’il n’a pas dit, mais je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il pensait sans doute que le soldat était littéralement l’accoucheur de l’Histoire.

Et en disant cela, il aurait rejoint l’un des grands intellectuels de ma jeunesse, Georges Duby, professeur à Bordeaux, grand spécialiste du moyen âge qui écrivit il y a fort longtemps un livre remarquable « le chevalier, la femme et le prêtre » qui montre à quel point l’église a enfanté l’Europe moderne en s’appuyant sur l’alliance de la femme et du soldat pour créer la Nation.

Je me méfie des correspondances historiques qui peuvent être le fait du hasard, mais j’ai vraiment l’impression que quand le soldat disparait, la natalité s’écroule, un peu comme si les femmes se disaient qu’il n’y a plus personne pour défendre leurs enfants dans le futur et venaient à la conclusion qu’il ne fallait plus avoir d’enfants.

Sans soldats donc, plus d’enfants, plus d’avenir pour la Nation, plus de volonté de vivre ensemble, et les germes des guerres civiles commencent à apparaitre.

Avec le Soldat disparait le futur commun.

C’est ce que nous avons vu à la fin de la Grèce antique, pendant les derniers siècles de l’empire romain, à Venise à partir du XVII -ème siècle, c’est ce que nous voyons aujourd’hui avec le suicide programmé des ‘’Caucasiens en Europe » (Voir mon article sur « la peste blanche », sur ce site)

Et ici, je voudrais faire une distinction essentielle entre soldat et militaire.

Militaire est un métier, soldat est une vocation.

Personne ne parle des « militaires » de l’an II, chacun évoque les « soldats » de l’an II.

Personne n’a jamais dit de Leclerc, de Bigeard, de Massu, du Marechal Lannes, de Vercingétorix qu’ils étaient des « grands militaires » mais ils ont toujours été décrits comme de « grands soldats » par ceux qui les ont approchés.

Je peux me tromper bien sûr, mais je crois très profondément que le projet de détruire l’âme de la France, si tant est qu’une telle chose existe (ce que personne au gouvernement ne croit), implique de détruire le soldat, pour le remplacer par des techniciens de la Défense Nationale, un peu comme les professeurs de ma jeunesse aux lycées de Pau ou d’Auch (où j’ai ramé pour passer mon bac) ont été remplacé par des enseignants…ce qui a détruit l’école républicaine de mon enfance.

Être soldat, être professeur était une vocation.

Être militaire, être enseignant, une occupation…

Détruire le soldat, détruire le clerc, c’est à terme détruire le récit de l’histoire commune du peuple de France et donc la France.

Et c’est là le cœur du projet europeen que porte monsieur Macron.

Mais pourquoi le retour du soldat serait-il nécessaire ?

L’explication est simple : il me semble de plus en plus évident que l’Histoire, pleine de bruits et de fureur, se remet en route et qu’il va falloir que quelqu’un sorte Excalibur de son rocher.

Comme le disait Goethe » L’ombre des grands évènements à venir se profile toujours devant eux ». En termes simples, il me semble évident que nous retournons vers un temps où nous allons avoir de plus en plus besoin de soldats tant l’on peut déjà entendre la vibration sourde et profonde des conflits à venir.

Regardons les faits.

Le monde, comme je ne cesse de le répéter, est en train de se scinder en trois zones, la première autour des Etats-Unis d’Amérique, la deuxième autour de la Chine et la troisième autour de… rien du tout

Les deux premières zones ont des appareils militaires gigantesques, la troisième n’a… rien.

Qu’attendre du futur ?

  • Un affrontement militaire direct entre les deux zones militarisées apparait peu probable tant il risquerait de monter directement aux extrêmes (Clausewitz). Guerre impossible, paix improbable disait Raymond Aron.
  • Et donc, ces deux zones vont essayer d’entretenir des conflits de basse intensité aux frontières de la troisième zone, (Tchétchénie, Syrie, Afghanistan, Yémen …) tout en pourrissant autant que faire se peut la « volonté de vivre ensemble » des différents peuples européens. Le but ici n’est pas de faire tomber la troisième zone dans son escarcelle à soi, mais de l’empêcher de tomber chez l’adversaire.
  • Inutile de dire que dans cette troisième zone vont émerger non pas un mais deux partis de l’étranger, le premier cherchant à se vassaliser encore plus auprès des USA, le second expliquant que se rapprocher de la Russie (et donc de la Chine) est absolument indispensable.
  • Voilà qui promet des débats politiques intéressants à l’intérieur de chaque pays européen. Déjà on voit se profiler la rupture politique entre ceux qui veulent se rapprocher encore plus des USA (les europhiles, les globalistes) et ceux qui veulent se rapprocher de la Russie (les europhobes, nationalistes).
  • En bon citoyen que je suis, j’aimerais que se lève un parti représentant ceux qui aiment la France et de ce parti viendraient les soldats dont nous aurons besoin. Je n’en vois guère les prémisses quand je vois Versailles voter pour monsieur Macron, leur ennemi juré, ce qui va se confirmer lors des votes sociétaux sur la PMA et la GPA. Mais je crois que l’attente d’un tel mouvement est forte, très forte. Nous verrons bien…

Bref, l’Europe est et va devenir le champ de bataille des deux zones qui visent à l’hégémonie mondiale et ce dans tous les domaines, économiques, politiques, militaires …

Qui plus est, un conflit éternel et insoluble est en train de s’y transporter, celui du fameux « choc des civilisations » qu’avait fort bien prévu Huttington puisque le champ de bataille du conflit millénaire entre le monde musulman et le monde chrétien est en train de se déplacer du Moyen-Orient, où la souveraineté militaire occidentale l’avait placé, au cœur même du vieux monde européen lui-même où la démographie est en train de le ramener.

Ma conclusion politique est toute simple.

On est mal barrés.

En ce qui concerne notre cher et vieux pays, seul un retour de la vieille alliance entre le chevalier, la femme et le prêtre, sous la conduite du chevalier peut renverser le cours des choses.

J’ai des doutes.

Nous verrons bien, mais je crains qu’à 75 ans, je ne puisse pas voir la fin de l’histoire.

Ce qui me fait râler, tant elle sera surement passionnante.


La guerre juste aujourd’hui

Nous évoquions la semaine dernière la pensée de la guerre juste à l’époque de la République puis d’Auguste. L’apport de cette réflexion est essentielle dans la constitution de notre vision de la guerre juste aujourd’hui, laquelle fut enrichie de l’apport chrétien.

 

 

Un chrétien peut-il tenir l’épée ?

 

Lorsque le christianisme se diffuse dans l’Empire, à partir du 1ersiècle et surtout au IIeet IIIesiècle, se pose la question de la légitimité de porter les armes pour un chrétien. Peut-on porter l’épée, peut-on tuer lorsque l’on est disciple du Christ ? Dieu n’a-t-il pas ordonné, dans le Décalogue, « Tu ne tueras point » ? Le Christ n’a-t-il pas désarmé saint Pierre qui sortait l’épée de son fourreau lorsque les soldats romains sont venus l’arrêter ? Il y a un pacifisme original qui s’appuie sur la lecture de ces textes. Ce pacifisme est doublé d’un autre problème. Être soldat romain signifie sacrifier aux dieux païens, rendre un culte à l’empereur et porter sur sa tête une couronne, qui est un symbole païen. Ainsi, à la première restriction, celle de ne pas tuer, s’en ajoute une seconde, celle de rejeter l’idolâtrie. Être soldat, pour un chrétien, signifie non seulement porter la mort, mais aussi rendre un culte aux dieux païens. Les deux ne sont pas possibles. On trouve donc des auteurs qui interdisent aux disciples chrétiens de porter les armes. Une autre lecture est néanmoins proposée, se fondant là aussi sur les textes sacrés. Les Hébreux ont défendu leur terre contre les multiples attaques des peuples. Le Christ lui-même compte des soldats parmi ses disciples, dont le centurion Corneille, et il ne leur a pas demandé de changer de métier. L’histoire sainte comme la pratique du Christ n’interdisent donc pas le port des armes. À condition que la guerre soit juste et que cela se fasse sans acte d’idolâtrie.

 

Les choses évoluent à partir du IVe siècle, d’une part parce que les chrétiens deviennent majoritaires, d’autre part parce que l’Empire est de plus en plus attaqué. Les rites religieux païens disparaissent de l’armée ; cet obstacle est donc levé. Et l’Empire étant attaqué, il faut le défendre, exactement comme les Hébreux ont défendu la Terre sainte. La doctrine chrétienne s’approfondit donc davantage et les auteurs développent une réflexion plus approfondie sur la pratique militaire. Ambroise, évêque de Milan (339-397), est l’un de ceux qui ont approfondi cette question. Les invasions barbares sont des atteintes à l’intégrité territoriale de l’Empire. Les Romains ont donc le devoir de défendre et de sauvegarder la patrie menacée, comme l’ordonne le 4ecommandement : « Tu honoreras ton père et ta mère ». La patrie est notre père commun, et notre culture et notre civilisation notre mère partagée. Le chrétien a donc le devoir de la défendre. Il s’agit ici de légitime défense, appliquée à l’échelle de l’Empire. La guerre juste est la guerre qui vise à se défendre et à protéger ce bien commun qu’est la patrie. C’est aussi une défense de la propriété privée, garantie par le droit romain.

 

 

Augustin et la cité de Dieu

 

Augustin d’Hippone (354-430), disciple de saint Ambroise, a approfondi lui aussi le corpus romain. Il ferrailla pour démontrer que la défaite de l’Empire n’est pas due à l’adhésion au Christ et donc à la punition des divinités païennes. La défaite est une épreuve, une purification, par lesquelles Dieu veut faire passer Rome pour lui redonner un nouveau souffle. Il justifie que le chrétien puisse prendre les armes pour se défendre et pour repousser l’agresseur et l’envahisseur. Défendre sa patrie correspond au quatrième commandement du Décalogue, celui d’honorer son père et sa mère. Il est licite de combattre et de tuer si c’est pour rétablir la justice. Dans une lettre adressée au comte Boniface, lequel lui demandait s’il était licite pour un chrétien de porter les armes, Augustin a répondu de façon positive. Lui aussi rappelle que de nombreux soldats étaient disciples du Christ.  Jésus n’a jamais condamné les soldats en raison de leur métier. Mais il leur a demandé de ne pas commettre de violences inutiles, notamment de pillages, en se contentant de vivre de leur solde.

 

Le métier des armes est donc licite, mais également la guerre. Les hommes d’armes et les hommes de prière poursuivent le même but : établir le royaume de Dieu. Les uns combattent des hommes de chair et d’os, les « barbares », les autres des esprits, les « démons ». Chacun a un rôle à jouer dans la société et chacun doit le mener pleinement. En revanche, il est nécessaire que la guerre soit encadrée et qu’elle réponde à des lois et à des règles, afin d’être ordonnée et ne pas devenir une occasion de chaos.

 

Cluny et la paix de Dieu

 

Ce corpus intellectuel est enrichi au Xeet XIesiècle. Les temps ont bien changé par rapport à saint Augustin. Les royaumes chrétiens se sont installés en Europe et la féodalité organise les structures sociales. La société est divisée en trois catégories : les oratores, les bellatores et les laboratores, ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent. Chacun contribue à l’édification de la société et à la mise en place d’un ordre juste. Certains par la prière, d’autres par la sécurisation et la protection, d’autres enfin par la production. Ce schéma tripartite structure toute l’époque médiévale. Du moins en théorie, car de la construction intellectuelle à la réalité des hommes, il y a souvent un fossé. La guerre et les violences sont récurrentes, avec leurs lots de destructions, de violences et d’attaques contre les civils.

 

Les moines de Cluny décident d’établir la paix. Pour cela, ils défendent ce qui fut nommé la paix de Dieu, lors du concile de Charroux (989, Auvergne). Puis ce fut la trêve de Dieu. Dans la campagne de Charroux, les chefs militaires jurèrent sur les reliques apportées en procession de ne pas porter les armes contre les civils, les femmes et les clercs, de ne pas piller et voler les bâtiments religieux et civils. La guerre devait être cantonnée à l’espace militaire et se faire uniquement entre militaires. Un vœu pieux, bien sûr, qui ne fut pas vraiment respecté, mais une tentative de chasser la violence et d’établir la guerre dans la justice. La trêve de Dieu établit des jours pendant lesquels il était interdit de combattre : du jeudi au dimanche, ce qui correspond aux jours du triduum pascal. Cela n’empêcha pas non plus des guerres le dimanche, dont la fameuse bataille de Bouvines (1214).

 

Cette paix et cette trêve de Dieu ne sont possibles que si tous les belligérants les respectent. Le droit trouve là une limite : il ne peut exister que s’il est partagé et accepté par tous. Le concile de Charroux correspond au moment où cessent les attaques des Normands qui, remontant les fleuves et les rivières, ont pillé une grande partie du nord de la France. À cela s’ajoutent les raids des Hongrois en Europe centrale et les attaques des Sarrasins sur les côtes de Méditerranée, que nous rappellent les drapeaux corses et sardes. Il ne peut y avoir de guerre respectueuse de la justice que dans le cadre chrétien, c’est-à-dire conduit par des hommes qui partagent la même vision humaine. Si les Normands ou les Sarrasins décident de combattre le dimanche, il sera inutile de leur expliquer que c’est interdit ; il faudra bien prendre les armes. La justice ne peut avoir lieu que dans le cadre de l’isonomie, c’est-à-dire d’un système judiciaire valable par tous.

 

L’arbalète interdite

 

Ce cas est confirmé par le concile de Latran II (1139), dont le canon 29 interdit l’usage de l’arbalète entre chrétiens. Le soldat peut en revanche en faire usage contre les Sarrasins. Le droit de la guerre ne vaut que si toutes les parties le respectent. On ne peut interdire l’arbalète, c’est-à-dire défendre le désarmement, que si l’ensemble des belligérants reconnaissent cette interdiction. Sinon, c’est favoriser l’adversaire non chrétien qui dispose d’une arme que le combattant chrétien se refuse d’avoir. Ce canon ne vaut donc qu’en terre chrétienne. En cette époque de croisade, il est permis aux chevaliers francs de faire usage de l’arbalète contre leurs adversaires de Terre sainte, afin d’établir un équilibre entre les belligérants. Loin d’être irénique, la pensée de la guerre est virile et réaliste.

 

Saint Bernard de Clairvaux a complété cette réflexion, notamment dans une lettre écrite aux Templiers : Louange de la nouvelle milice, dans laquelle il défend l’idée que ces moines soldats puissent combattre et tuer. Ce faisant, ils ne commettent pas un homicide, qui est prohibé, mais un malicide. C’est-à-dire qu’ils tuent le mal et donc rétablissent le bien : « Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide, mais malicide. » Le droit de tuer est ainsi justifié et défendu, s’il est mené dans le but d’établir le bien. C’est là aussi un cas de légitime défense.

 

Notre droit d’aujourd’hui, notamment la convention de Genève, est l’héritière de la pensée juridique des moines de Cluny. Ils établirent une vision réaliste du droit, mais qui visait aussi à s’étendre et à s’imposer au plus grand nombre afin d’établir un ordre juste. Au-delà du droit, il y a aussi la morale personnelle. La convention de Genève oblige à bien traiter les prisonniers. Si un adversaire ne le fait pas, rien ne nous autorise pour autant à maltraiter les nôtres.

 

Thomas d’Aquin et la guerre juste

 

Le docteur angélique a repris et développé la réflexion des siècles précédents pour fixer le cadre de la guerre juste. La guerre est toujours illicite, dit-il, mais il y a une justice de la guerre si celle-ci reprend quatre conditions : que le dommage infligé par l’agresseur soit grave et durable, que tous les autres moyens pour y mettre fin se soient révélés inefficaces, que soient réunies les conditions sérieuses du succès, que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. Si ces conditions sont réunies, il s’agit d’une légitime défense par la force militaire. Les militaires qui se vouent au service de la patrie sont des serviteurs de la sécurité et de la liberté des peuples.

 

Autant d’éléments qui ont été introduits dans le droit international et qui demeurent encore aujourd’hui au fondement de la légitimité des interventions militaires. Comme à l’époque de Tite-Live et de Bernard de Clairvaux, le droit ne vaut que s’il est respecté par l’ensemble des belligérants. L’Europe se livrant désormais à des guerres à l’extérieur de son territoire, donc de son aire culturelle et intellectuelle, elle doit exporter son droit et l’imposer aux autres nations si elle souhaite pouvoir s’y rapporter encore. La victoire du droit de la guerre juste passe donc par une guerre du droit et par la victoire du droit romain sur les autres conceptions de l’encadrement de la violence et de la légitimation de la force.

 

Pour en savoir plus sur la guerre juste à l’époque romaine voir Jean-François Chemain, Bellum iustum. Aux origines de la conception occidentale de la guerre juste, 2018.

 


Qu’est-ce qu’une guerre juste ?

Les Grecs et les Romains ont été parmi les premiers à se poser cette question et à tenter d’y trouver une réponse convenable. Le fait que l’on ait besoin de se poser la question de la guerre juste montre que la légitimité de cette activité humaine ne va pas de soi. À la guerre, on détruit et on tue. Au nom de quoi donc, et pour quelle fin ? Les penseurs grecs ont tenté de codifier la guerre et de l’organiser afin que de ce chaos apparent surgisse un nouvel ordre. Les Romains sont ceux qui ont posé et défini la réflexion philosophique et morale sur le droit de la guerre et sur la guerre juste. Éléments de réflexion repris et développés par les penseurs chrétiens.

 

Le javelot et les mots

 

Tite-Live (59-17) a laissé des descriptions des rites guerriers dans son Histoire romaine. C’est grâce à lui que nous connaissons bien l’histoire de Rome, des débuts de la République à celui du Principat. La guerre s’insère dans un contexte religieux et liturgique. Avant les combats, les devins pratiquent les haruspices, c’est-à-dire l’art divinatoire de lire dans les entrailles d’un animal sacrifié. Le foie est notamment étudié, car il représente l’univers. Cette pratique est héritée des Étrusques, ce peuple au fondement de Rome. Les Romains pratiquent aussi les augures, également hérités des Étrusques. Il s’agit ici de lire et d’interpréter le vol des oiseaux. Nul ne prend la décision de partir en guerre si les haruspices ou les augures ne s’y sont pas montrés favorables. Le bellum iustum, la guerre juste, est donc d’abord celle qui s’inscrit dans le respect du cadre magique et divinatoire. Le rituel a lieu aussi dans la déclaration de guerre. Tout d’abord, un prêtre fétial lance un javelot trempé dans le sang d’un animal et prononce des paroles de malédiction à l’égard de l’ennemi. Il n’y a pas de guerre juste sans respect scrupuleux de la procédure de déclaration de la guerre, au risque sinon de s’attirer les foudres des dieux. Les lecteurs de René Girard reconnaissent ici le lien avec le sacrifice humain, présent dans chaque culture. Nous aurions tort de balayer cela d’un revers de main comme pratiques anciennes et archaïques. Nos déclarations de guerre d’aujourd’hui, qui passent par l’ONU et ses longs discours à l’utilité douteuse, reprennent, sous une forme modernisée, les rituels romains. Là aussi on discute, on cherche à justifier la guerre, on respecte des codes et des liturgies, notamment le vote dans l’enceinte des Nations unies. La guerre juste, chez les Romains, est donc une guerre déclarée selon les rites prescrits et qui respecte les formes de ces rites. À voir la façon dont la guerre a été déclarée contre la Libye en 2011, nous avons bien l’impression que pour beaucoup le fait de respecter les formes et les codifications suffit à déclarer une guerre comme étant juste.

 

Les danses des saliens

 

Les saliens sont des prêtres qui ouvrent par leurs danses la saison de la guerre. Ils dansent le 19 mars et le 19 octobre, en ouverture et en fermeture de la saison des combats. D’où le nom de Mars donné au mois de la guerre, qui est aussi celui du printemps et donc des terrains plus praticables. Celle-ci s’arrête en octobre, quand vient le temps des moissons. En théorie bien sûr, car il est arrivé dans l’Antiquité que la guerre se fasse en dehors de ces périodes d’ouverture. Les prêtres saliens sont composés de deux équipes de douze, l’une dédiée à Mars, l’autre à Quirinus, le dieu de la paix armée. En alternant les danses, chaque équipe préparait le retour de l’autre saison. Les saliens nous rappellent que la danse est essentiellement religieuse, même si nous avons oublié cela en Europe, tant nos danses, valse ou quadrille, sont sécularisées. On trouve aujourd’hui les pratiques rituelles religieuses de la danse chez les Africains et, dans une mesure différente, dans les transes et les danses solitaires pratiquées dans certains concerts.

 

La justification morale de la guerre

 

Tite-Live a aussi voulu donner une justification morale supérieure à la guerre, expliquant par là le succès et le triomphe de Rome. Si la Ville s’est imposée dans le bassin méditerranéen, c’est parce que les Romains étaient culturellement et moralement supérieurs et qu’ils étaient portés par les dieux. Une idée qui n’est pas très éloignée de la destinée manifeste américaine.  Le but de la guerre, pour Tite-Live, est donc la pax romana, c’est-à-dire la domination de Rome sur les territoires conquis et l’infusion de la romanité chez les nations et les peuples. Les villes romaines qui ornent le pourtour méditerranéen, comme Carthage, Éphèse, Leptis Magna… sont les fruits heureux de la paix romaine et de la juste guerre ; celle qui permet de faire reculer la barbarie au profit de l’humanitaset de la romanitas.Encore une fois, et pour faire des parallèles avec notre époque, c’est ce que nous faisons quand nous déclarons la guerre pour diffuser la démocratie. Une guerre juste, à notre époque, consiste à renverser Bachar Al-Assad et Saddam Hussein. Diffuser la démocratie semble une justification tout à fait acceptable pour provoquer une guerre. Le droit d’ingérence, devenu devoir d’ingérence lorsqu’il s’agit d’intervenir dans des zones où la population civile se fait massacrer, n’est qu’une forme actualisée du bellum iustum romain.

 

Les loups-garous

 

Les loups-garous, ou lycanthropes, ont toute leur place dans la guerre juste. Il s’agit ici de la folie et de la démesure qui s’emparent des guerriers lorsqu’ils sont sur le champ de bataille. Yeux exorbités, bouches bavantes, cris et visages défigurés, les soldats romains développent la furor, qui tétanisent leurs adversaires et les mettent en déroute. Ce sont des guerriers assoiffés de combats et désireux de tuer, ayant parfois ingérés des substances hallucinogènes. Les auteurs latins nous présentent ces guerriers comme possédant une nature animale. Ils sont au contact du sang et des cadavres, ce qui leur retire une partie de leur humanité pour les placer à part dans le genre humain. On leur attribue aussi des pratiques de sorcellerie et des contacts avec les esprits. Les rites de passage des jeunes hommes à l’âge adulte comportaient fréquemment une assimilation du guerrier au chien ou au loup, sous le patronage du dieu de la guerre, assimilation d’autant plus totale qu’elle s’accompagnait de l’ingestion de substances enivrantes ou hallucinogènes. Les hommes loups dévalent le champ de bataille à la recherche de leurs proies et s’abattent sur les soldats ennemis comme le loup sur la brebis.  Ils sont enivrés par le sang et l’odeur de la mort. Les textes les présentent souvent comme étant à la frontière de l’humanité et de l’animalité. Les combats eux-mêmes se déroulent toujours dans les zones frontières : entre les limites de deux cités ou de deux États. Ce sont des zones grises, ni la zone urbanisée ni la nature sauvage et dangereuse. Le champ de bataille est une zone mixte entre la civilisation et la barbarie, entre l’homme et le loup.

 

C’est d’une louve que Rome est née et s’est en s’abreuvant à ses mamelles que Romulus et Rémus ont pu survivre. Romulus est fils de la louve, mais aussi fils de Mars. Cette filiation réunit en lui la triple puissance du dieu, du loup et du roi. Il est roi de Rome, fils de dieu et fils de la louve. Les soldats du roi de Rome sont donc les loups-garous, comme les prêtres de Rome sont les prêtres du loup : les luperci. Ceux-ci, tous les 15 février, lors de la fête des Lupercales, courent autour du Palatin couverts de peaux de bêtes et pourchassant les femmes et les enfants. C’est dans une grotte au pied de ce mont que la louve avait allaité les deux enfants abandonnés. Fête des guerriers et de la fécondité, les lupercales dérivent toujours dans des pratiques violentes. Absorption de produits hallucinogènes, pratiques sexuelles débridées, sacrifices d’enfants démembrés et mangés. Les luperci quittent la ville après y avoir couru pour se rendre dans les champs à l’extérieur de l’Urbs pour y pratiquer leurs débauches. Ces fêtes furent interdites sous Auguste et pratiquées ensuite de façon souterraine. Le pape Gélase 1ertenta à son tour de les supprimer. Il en interdit la pratique en 495 et la remplaça par la fête de saint Valentin, patron des fiancés et des amoureux. Une fête toujours liée à la fécondité, mais beaucoup plus ordonnée et assagie que les débauches des hommes loups.

 

 

 

 


La société est bien un marché

« La main invisible du marché » est le reproche constant adressé aux libéraux pour dénigrer cette philosophie du droit. Ce qui amène à s’interroger sur ce qu’est véritablement un marché, dont les incidences économiques comme géopolitique sont fortes. Attaquons d’abord une idée reçue : Adam Smith n’a jamais utilisé l’expression « main invisible du marché ». Il parle, dans son œuvre, de la main invisible de Dieu, qui ordonne les sociétés, mais sans faire de lien avec le marché. L’expression a été créée a posterioriet fait florès depuis.

 

Ni l’État ni le marché n’existent

 

Le marché est attaqué de toute part, car pourvu de tous les maux : créateur d’inégalité, d’injustice, de pauvreté, etc. Il faudrait donc forcément réguler le marché, grâce à une intervention extérieure (l’État) qui serait nécessairement bonne. Ainsi, à un marché producteur de mal s’oppose l’État, par essence vecteur de bien. Demeure ancrée dans l’idée collective que si l’État fait quelque chose, il le fait nécessairement bien. L’État, par essence, est tourné vers le bien commun, vers l’intérêt général, vers l’amélioration de la société. L’État stratège est bon quand le marché libre est mauvais. Au regard de l’histoire économique, rien ne permet d’étayer une telle thèse. Aucune des entreprises gérées par l’État ou par une administration n’a jamais réussi. Aucune invention, aucun progrès technique, ne fut le fait de l’État ou de l’administration. Croire en la bonté innée et naturelle de l’État est un mythe. Tout comme croire en l’existence du marché. En réalité, ni l’État ni le marché n’existent. Ce sont au mieux des fictions juridiques, au pire des mythes oniriques.

 

Les adversaires des libertés cèdent bien souvent au panthéisme social. Ils parlent de l’État, des riches, des pauvres, du peuple, du marché, toutes choses qui n’existent pas. Ce qui existe, ce sont des personnes. Certaines de ces personnes travaillent dans des administrations, et cela contribue à créer une entité qui a une valeur juridique au niveau international et que l’on appelle l’État. D’autres personnes s’insèrent dans une organisation humaine de marché. Ces personnes ont des revenus différents et, selon les classements effectués, on va en déduire que certaines sont riches et d’autres pauvres. Ces personnes forment des groupes sociaux et culturels variés et hétérogènes, que l’on regroupe souvent sous le vocable unique de « peuple », alors que l’unicité n’est pas de mise. Le panthéisme social du socialisme fonctionne par synecdoque ; ses penseurs ayant tendance à projeter sur les groupes ainsi définis leurs propres pensées.

 

Il en va ainsi du marché, qui n’est ni invisible ni omniscient. Le marché n’existe pas. Ce qui existe, ce sont des personnes, qui font des échanges, qui développent des activités bénévoles ou lucratives et qui interagissent entre elles. Pour ordonner ces personnes et pour régler les conflits qui ne manquent pas de surgir, il est nécessaire de créer des règles et de nommer des arbitres chargées de les faire respecter. D’où la naissance du droit. C’est là le clivage principal qui existe entre les socialistes et les libéraux. Les premiers croient dans le panthéisme social et nient l’existence des personnes ; les seconds au contraire affirment la primauté de la personne et comprennent l’importance d’établir une société de droit, garante du bon fonctionnement du marché.

 

 

Les marchés urbains

 

Les marchés urbains sont de bons exemples de ce qu’est véritablement un marché. Ils sont organisés dans un lieu restreint, souvent central, pour faciliter la venue des acheteurs. Ils contribuent donc à façonner l’organisation spatiale des villes. Loin d’être uniformes, ils s’expriment dans la diversité. On y trouve des marchands de fruits, de viandes, de pain, des vendeurs d’outils, de vêtements, etc. Le marché permet l’épanouissement des qualités de chacun : les commerçants sont libres de vendre tels ou tels produits et ils le font en fonction de leurs appétences et de leurs goûts. Le marché est donc le reflet de la variété et de la diversité des personnes humaines. Loin de produire de l’uniformisation, il favorise au contraire l’éclosion de tous les talents et de toutes les expressions humaines.

 

Si le droit garantit le bon fonctionnement du marché, c’est sur la confiance qu’il repose. Un primeur pourra bien vendre une fois des fruits gâtés, l’information se propageant à partir des clients floués, il ne pourra pas voler une seconde fois ses clients ; l’image de marque étant beaucoup plus difficile à construire qu’à détruire. En permettant la concurrence et la compétition, le marché encourage le plein développement des personnes. Du fait de la concurrence et de la responsabilité, il tire les hommes vers le haut et donc contribue au développement des sociétés. Ce n’est pas un hasard si les régions les plus riches et les plus développées sont celles qui possèdent des marchés de grande valeur. Dans l’histoire, on retrouve les foires de Champagne, qui ont contribué au développement économique, matériel et culturel de Troyes et de Châlons-en-Champagne. Si Paris est devenue puis restée la capitale de la France, c’est entre autres grâce à la présence de lieux de marchés de premier plan : la foire du Lendit à Saint-Denis, le quartier des halles, Rungis aujourd’hui.

 

Le marché favorise la diversité

 

Le marché contribue ainsi à la mise en place de ce double phénomène, apparemment contradictoire, mais en réalité lié : l’ouverture vers des horizons de plus en plus larges et l’approfondissement des cultures locales. Plus un marché est important, plus il a des ramifications vers des zones géographiques éloignées. Les foires de Champagne étaient ainsi en contact avec la Lombardie et la région de Sienne, avec les Flandres et l’Angleterre, et même l’Orient avec les marchands de Gênes. Rungis est aujourd’hui en contact avec le monde entier, recevant des produits aussi bien d’Afrique que d’Amérique latine. Cette ouverture au monde n’éteint pas les terroirs locaux, au contraire. Ce qui fait la richesse des terroirs d’Île-de-France, c’est la présence du marché parisien. Pour satisfaire un marché de qualité, possédant l’avoir et le savoir, les producteurs ont dû et ont pu se surpasser dans la réalisation de leurs produits. D’où les vins de Champagne et du Val de Loire, les céréales de Beauce, les fromages de Normandie et de Brie et aujourd’hui les technologies de Saclay. Dans son Histoire de la vigne et du vin en France, le géographe Roger Dion a bien démontré comment la présence d’un centre urbain important, donc d’un marché, est primordial dans la naissance et le développement d’un grand cru. S’il n’y a personne pour acheter et consommer des vins de qualité, alors il n’y aura aucun vigneron pour en faire.

 

La diversité des personnes humaines regroupées en marché contribue donc à créer et à développer la diversité culturelle et sociale de la société. On voit bien comment, dans leurs typicités et organisations, les marchés de Provence sont différents de ceux de Bretagne et d’Auvergne. Le marché ne signifie pas la primauté de l’argent, comme le croient encore les socialistes de droite. Il assure la pleine expression des talents de chaque personne et les échanges entre elles. Pour fonctionner correctement, il a besoin de règles de droit claires, compréhensibles par tous et défendables par tous. S’il favorise l’inégalité des talents, il ne peut donc que promouvoir l’égalité juridique, condition sine qua nonde son existence et de son développement. C’est cela qui constitue la véritable justice.

 

Le trou noir de l’administration

 

Pourquoi est-ce qu’une administration ne peut, par essence, que faire moins bien qu’un marché ? Parce que dans un marché les personnes sont regroupées entre elles selon les principes du respect des libertés, de la responsabilité et de l’ordre juridique. Dans une administration, les libertés des personnes sont fortement réduites, la responsabilité est presque inexistante et l’ordre juridique est souvent bafoué. Dans l’Éducation nationale, par exemple, les professeurs ne peuvent pas choisir les villes et les établissements où ils souhaitent travailler, tout comme les chefs d’établissements ne peuvent pas choisir leurs personnels, contrevenant ainsi aux libertés de base de l’ordre social. La responsabilité est inexistante également puisque l’on progresse non en raison de ses talents, mais de son âge. Rien ne pousse à être meilleur, c’est même souvent l’inverse puisque les meilleurs se distinguent et une administration ne supporte pas la distinction. Une administration n’est donc pas une organisation optimale pour les personnes, contrairement à une organisation en marché. Il n’y a nulle main invisible du marché, il y a des personnes qui s’organisent et échangent entre elles, parfois dans la coopération, parfois dans la violence. Les étatistes croient au contraire en la main supérieure et infaillible de l’État stratège, sorte de dieu sauvage qui a toujours raison. Celui-ci bafoue souvent le droit et ne respecte pas ses propres lois. Il n’est donc pas étonnant que les États ou les villes qui refusent l’organisation humaine en marché soient les plus pauvres et les moins développés. Ce n’est pas un accident de l’histoire, c’est inhérent à leur structuration.

 

Il est donc curieux de reprocher à la société d’être un marché, c’est-à-dire un lieu d’échanges, d’innovations, de rencontres, de diversités. Il faut espérer, au contraire, que les personnes humaines puissent s’organiser en marché, car seule cette organisation permet de sortir des rivalités mimétiques de la tribu et d’assurer un ordre de paix et une concorde commune. L’organisation humaine en administration a plus à voir avec l’ordre tribal qu’avec l’ordre juridique. Refusant les libertés et les inégalités humaines (c’est-à-dire les différences humaines), elle ne peut que faire preuve de violence et de coercition pour contraindre les personnes à adopter les modes de vie imposés par ceux qui ont le pouvoir. C’est le propre du socialisme urbain d’aujourd’hui, qui a décidé de contrôler et de diriger les modes de vie en choisissant pour les personnes les lieux où elles doivent habiter, travailler et comment elles doivent vivre. Les imperfections du marché sont les imperfections des personnes. On n’améliore pas une société en transformant ses structures, mais en développant les vertus chez les personnes. Loin de la chimère dirigiste, c’est d’abord une œuvre d’éducation qu’il faut mener.