Syrie : le grand fourvoiement

Huit ans après le début de son déclenchement, le conflit syrien est sur le point de se clore. La Syrie est désormais un pays ravagé, avec près de 350 000 morts et des millions de Syriens qui ont quitté le pays pour rejoindre l’Europe, le Liban ou la Turquie. À cela s’ajoutent les blessés, les amputés, les dégâts immenses des villes comme Alep, Mossoul, Palmyre et même Damas. Huit ans de guerre dont le peuple syrien fut le grand perdant et l’Europe, dont la France, le grand vaincu. La Syrie est le lieu du fourvoiement de l’Europe et de la politique otanienne, ayant contribué à déclencher cette guerre, à la faire durer, à s’y enliser et à finalement la perdre. L’historien et essayiste Roland Hureaux vient de publier une remarquable synthèse de cette guerre, La France et l’OTAN en Syrie. Le grand fourvoiement(éditions Bernard Giovanangeli) qui analyse l’action de l’Europe et l’aveuglement de l’OTAN dans ce conflit qui est un drame pour l’Europe.

 

Lorsque des émeutes éclatent dans l’est du pays en mars 2011, les observateurs y voient la continuité des printemps arabes qui sont en train de secouer la région. Enfin, pense-t-on dans les chancelleries, les dictateurs vont tomber et la démocratie va surgir. Focalisés sur la Libye, les Occidentaux ne regardent pas encore la Syrie où Bachar el-Assad réprime les révoltés. Dès le début s’installe un malentendu. Pour Assad, les révoltes sont menées par des islamistes sunnites financés par le Qatar et l’Arabie Saoudite. Elles visent à le renverser pour établir un califat musulman et contrôler le nord de la Syrie pour faire passer un gazoduc qui permettra d’exporter le gaz du Golfe vers la Méditerranée. Assad ayant refusé le passage de ce gazoduc sur son territoire, il estime que les pays du Golfe veulent se venger en le renversant. Les minorités alaouites et chrétiennes se coalisent, car pour elle le renversement du régime et la défaite du gouvernement signent leur arrêt de mort.

 

Pour les Occidentaux, la révolte est due au régime répressif et policier d’Assad qualifié dès le début de tyran. Oubliées les amitiés avec Jacques Chirac et la Syrie invitée d’honneur lors du 14 juillet 2008. Assad devient l’homme à abattre ; il doit partir. Dès le début du conflit, Alain Juppé, sûr de lui et droit dans ses bottes, affirmait avec l’humilité qu’on lui connait : « Assad n’en a plus que pour huit jours. » Quelques mois plus tard, en janvier 2012, Nicolas Sarkozy annonçait qu’Assad devait quitter la Syrie, son départ étant imminent. Il récidiva en juin 2016 en affirmant que « Bachar el-Assad ne peut pas être l’avenir de la Syrie ». On se souvient aussi des propos de Laurent Fabius en août 2012, alors ministre des Affaires étrangères, disant avec beaucoup de gravité après la visite d’un camp de réfugiés syriens à la frontière turque que « le régime syrien doit être abattu et rapidement » et de poursuivre « M. Bachar el-Assad ne mériterait pas d’être sur la terre ».

 

Tant de haine et de fourvoiement ont conduit à une impasse diplomatique et militaire qui s’est soldée par une lourde défaite morale, une des plus graves dans le concert des nations que la France ait connue.

 

Le soutien aux djihadistes

 

Aveuglés par leurs désirs de faire partir Assad, les Occidentaux ont systématiquement défendu les islamistes, les finançant et les armant. Joliment qualifiées de rebelles ou de révolutionnaires, ces bandes djihadistes portaient surtout le combat contre la France et contre la Syrie. La résistance d’Assad a surpris. C’est que l’armée syrienne lui est restée fidèle, le clan alaouite ayant prévalu. Même épuisée et battue, l’armée syrienne a réussi à conserver Damas, qui est toujours restée fidèle à Assad. L’année 2015 a été un tournant. Le régime aurait pu tomber à ce moment-là ; il fut sauvé par l’intervention de la Russie qui n’a pas voulu se faire chasser du Proche-Orient et laisser prospérer un califat musulman dans la région. Aidés par l’armée russe, les loyalistes syriens ont pu conserver leur terrain puis le reprendre. Le moment le plus emblématique fut la reprise de Palmyre, puis la bataille de Mossoul. La guerre de Syrie a rappelé que loin d’être un combat lointain la guerre reste un moment d’affrontement entre les hommes, avec des fusils, des positions à tenir, des rues à prendre.

 

L’Occident perdu

 

L’Occident a cherché à faire croire qu’Assad avait utilisé des armes chimiques afin de justifier une intervention militaire pour le renverser, ce qui n’était pas vrai. En dépit de la propagande et des faux documents cherchant à lui attribuer la responsabilité des gazages, les faits ont toujours été démentis. Après l’Afghanistan, l’Irak et la Libye, il devenait de plus en plus difficile aux Occidentaux de mentir et de répandre des mensonges pour justifier leur guerre. La France était pourtant bien décidée à intervenir en septembre 2013, mais Obama s’est rétracté au dernier moment, lâchant son allié. La victoire de Donald Trump a aussi changé la donne. Si Hillary Clinton l’avait emporté, elle serait partie en guerre contre la Syrie, risquant un choc frontal avec la Russie. Pour la forme, pour ne pas perdre la face et pour contenter l’appareil militaire américain, Trump a bombardé quelques hangars vides et zones désertiques. Mais en sous-main, il a pu éviter un élargissement de la guerre. Il est peut-être moins stupide que ce que l’on cherche à nous faire croire et peut-être plus habile diplomate qu’il n’y parait.

 

La France abandonnée

 

La France est la grande perdante de ce conflit, alors qu’elle avait des liens séculaires avec la Syrie et les chrétiens d’Orient. Elle fut l’un des premiers pays à rapatrier son ambassadeur, ce qui la priva de toute information fiable. Elle ferma aussi le lycée français Charles de Gaulle, qui se maintint grâce à l’action bénévole des Syriens francophones de Damas. Protectrice des chrétiens d’Orient depuis Saint Louis et sans discontinuer, y compris sous la IIIe République maçonnique et anticléricale, la France a abandonné ses alliés et ses amis. Il va être très difficile de retisser le lien rompu de cette amitié. Comme le rappelle Roland Hureaux dans son ouvrage, en soutenant les djihadistes, elle a trahi sa mission et ses soutiens.

 

La guerre des deux France

 

Cette guerre syrienne fut aussi celle de la France et de ses deux jeunesses. Deux types de citoyens français sont partis en Syrie : des musulmans fanatiques partis combattre pour l’État islamique et des Français désireux de mener une action humanitaire auprès de ces populations martyrisées. Entre les jeunes de Lunel partant faire le djihad et ceux de Paris rejoignant l’une des nombreuses associations caritatives travaillant en Syrie, comme l’œuvre d’Orient ou Fraternité en Irak, quoi de commun ? Là aussi, comment concilier ces deux populations si différentes sur un même territoire français ? On s’inquiète beaucoup, et à juste titre, du retour des djihadistes en France, mais le problème est plus profond que la simple question sécuritaire. Car il y a ceux qui ont combattu et ceux qui ont soutenu. Le conflit syrien a révélé les déchirures de la France, et notamment de sa jeunesse, entre une part qui a soutenu, par les armes ou par l’esprit, l’État islamique et une part qui a voulu rester fidèle à la mission de la France et à son message et qui a œuvré ici et là-bas dans l’action humanitaire. Comme la guerre d’Espagne autrefois, la guerre de Syrie éclaire les fractures françaises, mais de façon plus terrible encore. La guerre d’Espagne divisait, sur un seul territoire, un même peuple en deux camps, celui des communistes et celui des partisans de la liberté, comme ensuite face à l’URSS. La guerre de Syrie divise, sur un seul territoire, deux peuples en deux camps, un peuple qui se reconnait fils de Daesh et de l’État islamique et un peuple qui a voulu s’inscrire dans la longue trace de l’histoire de France. Moins visibles, moins béantes qu’en Syrie, les fractures laissées en France par cette guerre seront néanmoins très difficiles à résorber. Comment concilier sur un même territoire un peuple qui s’exalte pour le calife Abou Bakr Al-Baghdadi et un autre qui se reconnaît dans l’action du colonel Arnaud Beltrame ?

 

L’effacement de l’Europe

 

La guerre syrienne a aussi été l’un des moteurs déclenchants des grandes vagues migratoires débutées à l’été 2015, dont les effets n’ont pas fini se faire sentir en France, de l’affaiblissement d’Angela Merkel aux régimes dits populistes d’Europe centrale. L’effacement de l’Europe s’est aussi fait jour dans la soumission servile à l’action de l’OTAN, au lieu de jouer sa propre partition et de suivre ses propres intérêts. Un impérialisme américain qui à bien des égards est un dévoiement du message américain et de l’esprit des pères fondateurs. Il nuit autant à l’Europe qu’aux États-Unis.

 

Au Proche-Orient, les Russes sortent grand vainqueur et renforcent leur présence en Syrie. Eux ont soutenu leur allié et ne l’ont pas abandonné. C’est un énième échec de l’OTAN, après les Balkans, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye. De quoi donner des ailes à la Chine et à la Russie et discréditer le rôle des États satellites que sont devenus les États européens. Un siècle après les accords Sykes-Picot qui ont tracé les lignes d’influence entre Anglais et Français en Syrie et en Irak, il semble que les lignes du désert se soient effacées pour ces deux pays.

 


Macron, tout en haut de l’affiche

La lettre commence par une injonction révolutionnaire « Citoyens d’Europe » comme au bon vieux temps de la Convention lorsque le Nouveau monde se tutoyait et se donnait du « citoyen » au lieu du « monsieur ». Ce qui peut apparaître comme des heures glorieuses en France ne le sont pas en Europe où plane encore le souvenir des armées de la Révolution et des guerres révolutionnaires. Comme à chaque fois, on nous enjoint à agir, et vite : « il y a urgence » et « les élections européennes seront décisives ». On sent poindre l’heure du chaos si par mégarde nous venions à faire un mauvais choix, en l’occurrence celui « du repli nationaliste ». Ils sont toujours les ennemis, mais le camp d’en face, celui du Président Macron, n’est pas défini. Il ne se nomme plus progressiste désormais qu’il fait siennes la défense des frontières et la protection des citoyens d’Europe. L’ennemi est vague et le camp du bien flou.

 

Le Brexit est bien évidemment le symbole de cette Europe qui a échoué. Échouée peut-être à bien faire voter le peuple, ce qui est suggéré, mais non dit. Le Brexit survenu ce sont au moins deux cavaliers de l’Apocalypse qui vont s’abattre sur les Anglais : « Qui a dit aux Britanniques la vérité sur leur avenir après le Brexit ? Qui leur a parlé de perdre l’accès au marché européen ? Qui a évoqué les risques pour la paix en Irlande en revenant à la frontière du passé ? » Retour au blocus continental imposé par Napoléon : les Anglais n’auront plus du tout accès au marché européen. Et retour de la guerre en Irlande bien sûr, car les Irlandais seront incapables, sans l’Europe, de trouver un gentleman agreementà leur question frontalière. La famine et la guerre vont foudroyer Londres. Messiers les Français, tirez-vous en premier.

 

Les bienfaits de l’Europe

 

Il faut dire que l’Europe a de belles réussites, que le monde entier nous envie ; comme la sécurité sociale française est enviée dans le monde entier : « C’est un succès historique : la réconciliation d’un continent dévasté, dans un projet inédit de paix, de prospérité et de liberté. Ne l’oublions jamais. Et ce projet continue à nous protéger aujourd’hui : quel pays peut agir seul face aux stratégies agressives de grandes puissances ? Qui peut prétendre être souverain, seul, face aux géants du numérique ? Comment résisterions-nous aux crises du capitalisme financier sans l’euro, qui est une force pour toute l’Union ? »

 

C’est bien connu, c’est la Commission européenne qui a négocié la réconciliation franco-allemande, le Général de Gaule et Konrad Adenauer n’y sont absolument pour rien. Et comme chacun sait, l’Europe est un continent de paix depuis 1945. Elle a été préservée de la guerre froide et la CEE a été fort efficace contre l’URSS, la paix a été maintenue dans les Balkans et en Ukraine, sans compter les marges de l’Europe, Syrie, Libye, Irak, où Bruxelles a fait rayonner la pacification et l’ordre calme. Pax, la déesse de la paix, est d’ailleurs la fille de Jupiter, et l’on sent bien que Jupiter Macron aimerait bien adopter cet enfant.

 

Nous ne remercierons jamais l’Europe de nous protéger des « stratégies agressives de grandes puissances ». Son efficacité dans la guerre économique et la guerre du droit n’est plus à démontrer. Dans le dossier iranien, elle a parfaitement défendu Total et Peugeot et il est incontestable qu’elle fait jeu égal avec la Chine et les États-Unis. Cela, ne le doit-elle pas à l’euro ? Cette monnaie unique qui a enrichi les peuples, renforcé les entreprises, protégé les citoyens des « crises du capitalisme financier ». Emmanuel Macron a raison de lutter contre les fausses nouvelles et de rappeler ici des vérités que tout le monde partage, bien entendu.

 

Mais l’Europe c’est plus que ça, ce sont des projets et des réalisations que jamais les États et les entreprises privées ne pourraient réaliser : « L’Europe, ce sont aussi ces milliers de projets du quotidien qui ont changé le visage de nos territoires, ce lycée rénové, cette route construite, l’accès rapide à Internet qui arrive, enfin. » Sans l’Europe, il eût été impossible de repeindre les salles des lycées dégradés et de construire une autoroute. L’Europe Providence transcende tous ces États impuissants. Emmanuel Macron ne le dit pas, car il est cachotier, mais on le devine entre les lignes de sa belle plume aux alexandrins de Bercy : ce que l’Europe fait est gratuit. Ici un lycée, là une fontaine, là-bas un centre culturel, et tout cela sans impôt, sans redistribution, sans officines et comités européens. Gratuit et provident.

 

Un projet pour l’Europe

 

Emmanuel Macron avait un projet pour la France ; il en a aussi un pour l’Europe. Seulement cette fois il ne le crie pas, il l’écrit. « L’Europe n’est pas qu’un marché, elle est un projet. » Toujours cette idée fixe du mouvement, de la marche forcée, de la précipitation. Tout est projet, réforme, course, mais tout tourne en rond et demeure dans les mots, jamais dans les réalisations. En toute modestie, Emmanuel Macron veut réinventer la civilisation européenne. Aristote, Bernard de Clairvaux et Michel-Ange pourront aller se coucher, de même que Chopin, Lord Acton et Malraux : Manu arrive et il a un projet fulgurant à proposer : « C’est le moment de la Renaissance européenne. Aussi, résistant aux tentations du repli et des divisions, je vous propose de bâtir ensemble cette Renaissance autour de trois ambitions : la liberté, la protection et le progrès. »

 

Ses propositions décoiffent et volent haut. Il fallait bien la pensée complexe d’un président philosophe pour nous proposer de telles idées bouleversantes.

 

La liberté d’une part :

 

« Notre liberté première est la liberté démocratique, celle de choisir nos gouvernants là où, à chaque scrutin, des puissances étrangères cherchent à peser sur nos votes. Je propose que soit créée une Agence européenne de protection des démocraties qui fournira des experts européens à chaque État membre pour protéger son processus électoral contre les cyberattaques et les manipulations. »

 

Quel dommage que cette Agence européenne de protection des démocraties n’ait pas existé lors des présidentielles de 2017, elle aurait pu nous préserver des manipulations d’alors. Les mauvais esprits feront remarquer qu’elle rappelle quelque peu le Komintern et sa ligue mondiale antifasciste qui elle aussi devait défendre la démocratie. Mais selon les mots d’alors de Jules Romain, « C’est peut-être une aurore, c’est peut-être un incendie », celui qui brulera dans les urnes.

 

La protection d’autre part : Emmanuel Macron veut que tous les pays adoptent les mêmes règles en matière d’accueil des réfugiés et de gestion du droit d’asile. Il souhaite aussi créer un « Conseil européen de sécurité intérieure » pour lequel, en cherchant bien, on devrait trouver quelque chose qui s’en apparente déjà.

 

Le progrès enfin, plaçant Emmanuel Macron dans ce camp chéri des progressistes. « L’Europe, où a été créée la sécurité sociale, doit instaurer pour chaque travailleur, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, un bouclier social lui garantissant la même rémunération sur le même lieu de travail, et un salaire minimum européen, adapté à chaque pays et discuté chaque année collectivement. »

 

Créer une sécurité sociale unique et un salaire minimum européen, nul doute que cela fasse chavirer les foules. C’est bien ici l’édification d’un État supranational qu’Emmanuel Macron souhaite bâtir. Car il faudra bien alors établir une fiscalité commune et une redistribution commune. Pour ceux qui luttent contre le monopole de la sécurité sociale et qui comptent sur l’Europe pour avoir le libre choix de leur mutuelle, le projet macronien tue tout espoir. L’unification par l’impôt mettra un terme aux dernières indépendances politiques. Un progrès, vraiment ? Il souhaite également créer une « Banque européenne du climat pour financer la transition écologique ». Le terme même fait rêver et laisse imaginer les pires dérives et la mainmise totale de cette banque sur l’économie et le politique. Rêvons avec Emmanuel Macron : et si Bruno Lemaire était nommé directeur de cette BEC ? Après avoir triomphé des Gafam et des Chinois, il pourrait tout à fait vaincre le climat.

 

Le Grand débat en Europe

 

Emmanuel Macron a vu le succès du Grand débat. Il a aimé ces réunions spontanées où il pouvait parler à des élus locaux triés sur le volet, à des citoyens ordinaires membres de LaREM autorisés à poser les questions suggérées, à ces retransmissions en direct et à l’improviste de ses prestations théâtrales. Alors Emmanuel Macron souhaite désormais que le Grand débat ait lieu partout en Europe, car c’est probablement là-aussi une chose que le monde entier nous envie : « Et partout les citoyens demandent à participer au changement. Alors d’ici la fin de l’année, avec les représentants des institutions européennes et des États, mettons en place une Conférence pour l’Europe afin de proposer tous les changements nécessaires à notre projet politique, sans tabou, pas même la révision des traités. Cette conférence devra associer des panels de citoyens, auditionner des universitaires, les partenaires sociaux, des représentants religieux et spirituels. Elle définira une feuille de route pour l’Union européenne traduisant en actions concrètes ces grandes priorités. »

 

Notre cher Président est las de ses tournées de province et de ces salles chaleureuses, mais étroites. Fort de ses succès, il se rêve désormais un destin européen et aimerait se produire dans les plus grandes salles du continent. La première séance de ce Grand débat européen pourrait être organisée à la Scala de Milan, dans une mise en scène de ses collaborateurs en communication. Puis la troupe pourrait rejoindre les grands opéras et les grands théâtres et finir en apothéose à Wembley avec les Rolling Stone en ouverture. Quelle chance est-ce d’avoir un président acteur. On comprend que des hommes du futur et qui ont tout réussi le rejoignent, comme Jean-Pierre Raffarin et François Bayrou. On devine la frustration d’Alain Juppé de ne pas pouvoir porter lui aussi ce projet fou, tenu par son devoir de réserve. La grande marche fait vraiment rêver.

 

 

 

 


La guerre sale et ses armes

Les armes de guerre utilisées depuis quelques années sont de plus en plus souvent des armes non conventionnelles. Leur usage ne vise pas à obtenir une victoire stratégique par la destruction de l’ennemi, mais à ébranler la certitude de la victoire en instillant la peur et en annihilant les capacités défensives et offensives. Elles cherchent à stupéfier l’adversaire afin de l’empêcher de combattre. Ces armes ne sont plus dans le champ de la guerre d’affrontement classique, mais dans le champ de la guerre d’intimidation. Il s’agit de provoquer un effroi annihilateur qui bloque les défenses et empêche la riposte. C’est l’arme habituelle du terrorisme : gagner par l’emploi de la terreur contre l’ennemi. Ces armes sont regroupées sous le jargon NRBC pour « arme nucléaire, radiologique, biologique et chimique ». Elles prolifèrent chez les acteurs non étatiques, car elles sont supposées être plus simples d’emploi. Cette prolifération s’effectue soit avec l’aide officieuse de certains États soit par la fabrication de ces armes par les réseaux criminels. Dans tous les cas, elles nécessitent des moyens financiers et logistiques lourds, ce qui limite leur emploi.

 

L’arlésienne du nucléaire

 

Cela fait des années que l’on annonce l’usage d’armes nucléaires sales. Pour l’instant, rien n’est venu. Oussama Ben Laden voulait faire des attentats avec des armes nucléaires, mais il n’a jamais atteint cet objectif. Les attentats à base d’armes sales restent encore du domaine de la peur, mais aussi du possible. Les guérillas et les groupes terroristes ne disposent pas des moyens financiers et logistiques nécessaires à leur emploi. On peut aussi émettre l’hypothèse que la peur est entretenue par les États afin de maintenir un climat de défense nationale et de mobilisation contre un ennemi fugace et invisible. Cela peut ensuite servir à justifier des lois liberticides.

 

Les terroristes ont également envisagé de détourner un avion pour le faire s’écraser sur une centrale nucléaire et provoquer ainsi une réaction en chaîne. D’où la surveillance accrue des sites nucléaires. Mais hormis quelques drones pilotés par des militants écologistes, il n’y a pas eu de piste sérieuse sur ce sujet. Autre possibilité : l’usage d’une bombe sale, c’est-à-dire la dispersion de matériaux radioactifs par un explosif classique. Le dernier acte de ce type remonte à 1995, à Moscou. Il fut provoqué par un Tchétchène. Mais l’attentat a échoué, car il a été arrêté avant de déclencher le détonateur. On oublie néanmoins un peu trop de ce côté-ci de l’Europe que la Russie est le pays d’Europe qui a subi le plus d’attentats et qui a eu le plus de victimes. Les mesures sécuritaires de Moscou ne sont donc pas dénuées de sens.

 

La possibilité des armes bactériologiques

 

Le nucléaire sale ou appauvri étant pour le moment peu d’actualité, ce sont les armes bactériologiques qui rencontrent un certain succès chez les terroristes. Il est possible de faire emploi d’agents biologiques infectieux ou de toxines contre les personnes et les animaux. Abattre un cheptel par exemple en diffusant des virus ou des agents infectieux est une bonne façon de terroriser et d’affaiblir une population. Aux États-Unis, la secte Rajneesh a procédé à un empoisonnement dans des restaurants de l’Oregon en 1984. Le nombre de morts fut heureusement limité, les clients s’en sont tirés avec des gastro-entérites. En 1995, au Japon, c’est l’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo par la secte Aum. Les membres de la secte ont répandu le sarin grâce à des conteneurs en plastique disposés dans 16 stations de métro. Il y eut 12 morts et 5 500 blessés, dont certains avec des séquelles à vie. Al-Qaida a cherché à se procurer de telles armes, sans succès.

 

Le feu, la nouvelle arme des islamistes

 

Dans un numéro de la fin de l’année 2016, le magazine de l’EI préconisait une nouvelle méthode terroriste : provoquer un incendie de grande ampleur. C’est beaucoup plus simple à réaliser qu’un attentat puisqu’il est facile de se procurer des matières inflammables et de déclencher un incendie. Le magazine recommande de créer des départs de feu dans les usines et les entrepôts, lieux fragiles où le feu peut rapidement devenir important. Mais il recommande aussi de mettre le feu aux forêts, notamment l’été. Il est tout à fait probable que cette arme ait été utilisée en Israël par des terroristes palestiniens. À l’été 2017, un migrant irakien a été surpris dans le Latium en train de déclencher un départ de feu, au moment où la région de Rome connaissait une sécheresse de grande ampleur. Des doutes peuvent subsister aussi sur l’identité des pyromanes des incendies du Portugal et du sud de la France. Et le magazine de poursuivre en expliquant les modes opératoires et la façon de revendiquer l’incendie. Il est beaucoup plus facile de détruire un quartier résidentiel et de tuer des personnes en allumant un feu dans une pinède en juillet que de planifier un attentat de grande ampleur dans le métro parisien.

 

Les armes chimiques

 

Enfin, les autres armes non conventionnelles utilisées sont les armes chimiques, dont le premier usage est dû aux Allemands lors de la bataille d’Ypres en 1915. À la fin des années 1970, des Palestiniens ont empoisonné au mercure des agrumes destinées au marché européen ; les résultats avaient été heureusement faibles. Mais c’est durant la guerre de Syrie que les armes chimiques ont été utilisées de façon intense, non par les forces gouvernementales, mais par les djihadistes d’al-Nostra et d’Al-Qaida. Le prétexte de l’usage des armes chimiques peut aussi servir de motif pour attaquer les pays. Ainsi pour l’Irak, où Collin Powel a reconnu que les preuves qu’il avait agité à l’ONU étaient fausses. Ce qui est un cas de mensonge gravissime.

 

Idem pour la Syrie. Le rapport rédigé par la DGSE sur l’usage des armes chimiques par le gouvernement syrien lors de l’attaque d’août 2013 a été modifié par au ministère de la Défense. Là où les services de renseignement ont laissé des interrogations quant à l’identité des auteurs de l’attaque chimique, certains les ont supprimés pour laisser la place à la certitude que l’auteur était Damas et non pas Daech. Le rapport officiel a donc été modifié afin de faire porter la responsabilité de l’attaque chimique sur Assad pour justifier l’intervention armée de la France et des États-Unis. (cf. Roland Hureaux, La France et l’Otan en Syrie. Le grand fourvoiement, 2019). Au moins deux analyses indépendantes (MIT et OIAC, Organisation pour l’interdiction des armes chimiques près l’ONU basée à La Haye, prix Nobel de la paix en 2013) démontrent que ces attaques ont été montées par les rebelles d’al-Nosra. Cette dernière étude a été interdite de publication : seule une fuite parvenue à l’agence Fides, rattachée au Vatican, en a révélé le contenu. Le Saint-Siège avait été l’un des plus virulents opposants à l’intervention armée, sans doute parce qu’il savait, grâce à son nonce resté sur place, que le gouvernement n’était pas responsable de l’attaque. On comprend ensuite qu’il ait contribué à diffuser cette note. Dans ce cas-là, le prétexte de l’usage des armes chimiques fut utilisé afin de justifier une intervention militaire occidentale. L’usage des armes non conventionnelles a tendance à servir davantage la cause de tierce partie que celle des terroristes qui l’emploient et qui sont parfois manipulés par les tiers. On le voit ici avec la tentative de détournement afin de justifier une intervention militaire, on le constate aussi chez les Turcs, qui ont fourni aux islamistes des éléments pour fabriquer des armes chimiques afin d’affaiblir le régime de Damas.

 

D’autres attaques chimiques ont suivi celle de 2013. À chaque fois, les accusations se sont portées contre Damas et à chaque fois les enquêtes ont démontré qu’elles étaient le fait des islamistes. Mais évidemment le temps de l’enquête est beaucoup plus tardif que le temps de l’émotion médiatique. Ainsi l’armée syrienne fut-elle accusée d’avoir bombardé à l’arme chimique la ville de Khan Cheikhoun le 4 avril 2017, tuant une centaine de civils. Dès le 6 avril, le nouveau président Trump envoyait, en représailles, cinquante-neuf missiles Tomahawk sur la base syrienne d’Al-Chaayrate, après avoir fait prévenir les Syriens par les Russes. Des missiles dont la date d’usage était par ailleurs dépassée et qu’il fallait détruire. Les lancer contre une base vide coutait moins cher qu’assurer leur élimination. Quelques mois plus tard, le général James Mattis, alors secrétaire d’État américain à la Défense, devait reconnaître qu’il n’y avait aucune preuve qu’Assad avait utilisé des armes chimiques contre son peuple.

 

Le 4 avril 2018, Assad fut accusé d’avoir opéré une attaque chimique dans le faubourg de Damas appelé Douma, ultime réduit djihadiste, faisant une cinquantaine de victimes. Dans la nuit du 6 au 7 avril, les avions de l’OTAN (États-Unis, Royaume-Uni, France) lançaient cent dix projectiles sur de supposés sites chimiques du régime, en fait dans le désert. Il fallait montrer que l’on n’acceptait pas le franchissement de la ligne jaune chimique et que l’on était prêt à intervenir.

 

Si la menace de l’usage des armes conventionnelles est donc réelle, celles-ci servent autant les groupes terroristes que les États qui peuvent ainsi maintenir un climat de défense ou justifier d’interventions armées. Pour l’instant, ces armes non conventionnelles n’ont jamais été utilisées à grande ampleur dans le cadre d’une guerre sale. Heureusement, même si les armes dites conventionnelles sont finalement plus meurtrières.

 

 

 


De l’oppression fiscale à l’oppression générale

Les auteurs libéraux ne cessent de le répéter : les libertés marchent ensemble. Là où il y a la liberté politique, il y a aussi la liberté économique, la liberté religieuse, la liberté de pensée, etc. À l’inverse, là où l’on réduit, voire où l’on supprime, l’une de ces libertés, ce sont les autres aussi qui sont touchées. L’exemple de la crise sociale que nous connaissons depuis quelques mois l’illustre parfaitement.

 

L’oppression fiscale

 

Que la France connaisse une oppression fiscale qui va en s’accroissant est connue de tous. Ce sont non seulement les taux qui augmentent, mais aussi l’assiette et les matières taxées. Or, comme l’a brillamment démontré Philippe Nemo dans son ouvrage Philosophie de l’impôt, la question fiscale n’est pas une question technique, mais d’abord une question anthropologique. La vision que l’on a de l’impôt découle de la vision que l’on a de l’homme et de la place de la personne dans la société. Soit on considère que la personne est centrale et que l’État est à son service, soit on considère que l’État est premier, et que la personne lui appartient. Dans le second cas, il apparaît normal de faire payer et de faire payer cher. Une réduction d’impôt est alors nommée une « dépense fiscale », considérant que l’argent des personnes appartient à l’État, qui peut tout prendre et ne laisser que ce qu’il estime nécessaire. C’est la vision classique de l’État providence.

 

Cette vision est fondée sur une conception détournée de la justice et de la solidarité, car sont ainsi nommés des actes qui s’apparentent à du vol, certes légalisé, et donc nullement à la justice et à la solidarité qui, en tant que vertus, reposent sur la liberté et l’acte libre.

 

Non seulement le vol déguisé devient le fondement de la société, mais la spoliation et la restriction des libertés deviennent monnaie courante. L’absence de liberté économique conduit alors à une absence de liberté politique.

 

Les gardes à vue, symptôme d’un effacement de l’homme

 

Puisque la personne est soumise à l’État et qu’elle lui appartient, pourquoi lui accorderait-on des libertés politiques ? Ce qu’on lui dénie dans le domaine économique lui est dénié dans le domaine politique. Je discutais samedi après-midi avec un avocat qui depuis quelques mois accompagne des gilets jaunes gardés à vue. Le nombre d’arrestations est impressionnant. Plus de 8 000 gardes à vue depuis le début du mouvement, et plus de 2 000 personnes jugées et condamnées. Soit près de 5 000 personnes arrêtées puis relâchées sans rien, sans qu’il y ait par ailleurs de réels motifs d’interpellation. Il me racontait l’histoire de ce client arrêté dans le métro lors d’une fouille de son sac dans lequel la police avait trouvé un gilet jaune et des gants de moto. Ceux-ci furent considérés comme une arme par destination. Il a subi vingt-quatre heures de garde à vue plus vingt heures de dépôt, pour être finalement relâché le lundi matin. Un autre de ses clients fut interpellé alors qu’il marchait sur le trottoir et qu’il s’était arrêté pour regarder la manifestation. Lui aussi passa près de deux jours passés dans une cellule de commissariat. Ces deux exemples peuvent se reproduire par milliers.

 

Dans ces cas-là, c’est bien l’arbitraire de la loi qui s’impose à la personne. Nous sommes très loin de l’esprit libéral de l’habeas corpus : Habeas corpus ad subjiciendum et recipiendum, que l’on peut traduire par « Il faut que vous ayez le prisonnier pour le déférer devant la Cour ». Cette liberté fondamentale énonce le fait que nul ne peut être emprisonné de façon arbitraire, sans jugement, et qu’il faut un motif valable pour être arrêté. Dans la répression contre les gilets jaunes, l’arbitraire est de mise.

 

De la même façon qu’il existe un arbitraire fiscal qui pense que la personne appartient à l’État et qu’il est donc possible de lui prendre tout son avoir, il existe un arbitraire policier qui considère que la personne ne compte pas et qu’il est donc possible de lui prendre son être. Nous sommes très loin d’une société ultralibérale, et les cris d’orfraie des réactionnaires qui ne cessent de dénoncer le libéralisme montrent qu’ils n’ont rien compris à ce qui se passe. À cet égard, la multiplication des caméras de surveillance est inquiétante, car bien loin de protéger les populations elles les oppressent en restreignant leur liberté de circulation et de mouvement. Que l’on combatte les voyous et les criminels, par le rétablissement d’une police et d’une justice efficace, plutôt que de transformer les villes en goulags ouverts couvertes de caméras de vidéosurveillance.

 

Il y a un véritable combat à mener en faveur des libertés publiques, que l’on sacrifie trop souvent pour la sécurité.

 

Trop de lois émotives

 

Ce qui permet aujourd’hui aux policiers d’arrêter des manifestants statiques, ce sont des dispositions juridiques prises en 2005, lors des émeutes des quartiers sensibles. Sous le coup de l’émotion, les députés de l’époque ont pris des mesures législatives qui étaient inutiles, car l’appareil répressif étant déjà suffisant. Mais les lois adoptées alors peuvent désormais être utilisées pour arrêter les manifestants d’aujourd’hui, soit quinze ans plus tard. Le député Charles de Courson a bien raison de s’opposer avec la virulence qui fut la sienne contre la loi anti casseur, qui permet aux préfets d’arrêter des personnes sur simple soupçon. Inutile pour régler la crise actuelle, qui sait comment cette loi sera utilisée dans quinze ans, en 2035, avec un autre régime et un autre gouvernement ? Trop de lois sont votées à la légère, sous le coup de l’émotion, sans s’interroger sur les conséquences à long terme de celles-ci. Cette inflation législative désordonnée est-là aussi contraire à la tradition libérale. Là non plus, nous ne sommes pas dans une société ultralibérale, mais dans une société où la personne compte peu.

 

Le déchirement du tissu social

 

La conséquence de cette oppression, c’est le déchirement du tissu social. Face à l’oppression fiscale, beaucoup de Français s’exilent vers des pays plus cléments, qu’ils soient travailleurs ou retraités. D’autres, intelligents et diplômés, comprennent qu’il vaut mieux aller voir d’autres cieux pour créer et développer leurs entreprises. Il n’y a plus de consentement au désir de vivre ensemble par le paiement de l’impôt.

 

La répression policière et judiciaire conduit à un second déchirement, tout aussi grave, celui du consentement au monopole de la violence légitime. Les personnes qui sont arrêtées font partie de cette catégorie de Français qui respectent les forces de l’ordre et qui ont de la déférence à l’égard de l’uniforme. Désormais, ils ne l’auront plus, eux et leurs proches qui compatissent à leur malheur. Le grand risque pour la sécurité de l’État et la cohésion nationale est que les classes moyennes se détournent de ce qui fait le fondement d’un État, à savoir l’acceptation de la force de la loi et de la police. Surtout quand ils ont face à eux des contre-exemples. Ainsi, Christophe Dettinger, condamné à 12 mois de prison ferme pour avoir frappé des policiers, alors qu’Alexandre Bennalla, qui a frappé des manifestants, est pour l’instant libre. Nombreux sont les commentaires sur les réseaux sociaux qui dénoncent cette variation des peines. La même chose vaut pour ces manifestants pacifiques arrêtés de façon arbitraire, qui constatent que d’autres populations, en d’autres lieux du territoire, beaucoup plus violentes et dangereuses, ne sont pas inquiétées. Comment justifier la détention des gilets jaunes quand des criminels et des trafiquants de drogue agissent en toute impunité dans les résidences ou les gares que fréquentent les gilets jaunes ? L’image de la police et de la justice ainsi que l’acceptation du vivre ensemble en sortent abîmées. Et cela est très inquiétant pour l’avenir.

 

Une nation repose sur un consensus : la population accepte les règles et les contraintes si elle en retire un bienfait objectif. Comment désormais justifier la fiscalité et la contrainte policière si elles apparaissent comme des arbitraires qui n’ont pas pour finalité l’amélioration des conditions de vie des personnes, mais de vivre sur leur dos et en dépit de ce qu’elles ressentent ? La crise des gilets jaunes provoque une faille profonde dans la société qui à terme menace la cohésion nationale.


Italie : les brutes et les truands

Nous allons finir par croire que la diplomatie est une chose beaucoup trop sérieuse pour être laissée aux politiques. Ainsi de chaque côté des Alpes, nous assistons depuis quelques mois à des jeux puérils d’enfants en mal de quête de voix, qui prennent à partie leur population et font usage de leur diplomatie à des fins électorales. L’échéance à venir des élections européennes, importante autant pour le président Macron que pour la coalition italienne fait que ceux-ci instrumentalisent leurs différends pour remporter le scrutin.

 

Le premier à dégainer a été Emmanuel Macron, qui a tiré la ligne de partage des eaux en Europe : d’un côté les populistes de l’autre les progressistes ; ou comment rejouer le camp du bien face au camp du mal. Désigner le gouvernement romain comme faisant partie de « la lèpre nationaliste » n’était pas chose à réchauffer les relations entre Paris et Rome. Avoir fait de Matteo Salvini son ennemi européen afin de s’opposer à lui et de prendre la tête de la ligue des progressistes n’était pas non plus très habile. Sur la scène européenne, Emmanuel Macron est aujourd’hui seul. Plus personne ne le suit, ni le Royaume-Uni qui va bientôt partir, ni l’Espagne, ni l’Europe centrale, ni l’Allemagne qui ne veut pas se couper de l’Europe centrale. Il a beau faire, en Europe c’est un homme seul. Il cherche alors à surjouer le différent qui l’oppose avec Rome afin de remobiliser derrière lui le camp du bien contre la lèpre qui menace encore et toujours.

 

Le match entre la Ligue et Cinque stelle

 

En Italie, la coalition au pouvoir est hétéroclite et fragile tant les programmes et les électorats de la Ligue et du mouvement cinq étoiles sont différents. Le M5S est arrivé en tête des dernières législatives, mais, de façon habile, la Ligue l’enserre et capte une partie de ses voix, si bien que M5S recule et que la Ligue progresse. Pour Luigi Di Maio, l’enjeu est de conserver un grand score lors des Européennes et, si possible, d’arriver devant la Ligue. Il renoue donc avec la rhétorique de son mouvement, anticapitaliste et antifrançais. D’où son opposition à la construction du TGV Lyon-Turin et sa visite aux gilets jaunes. Quant à Salvini, il est ravi de pouvoir se placer en opposant de Macron et il accepte tout à fait le rôle imposé par le metteur en scène français, jouant à merveille son personnage de populiste. Dans ce trio infernal, difficile de répartir les rôles entre le bon, la brute et le truand. Sûrement jouent-ils en même temps ces trois rôles, mais davantage encore la brute et le truand que le bon.

 

Dans le match qui oppose la Ligue à M5S, c’est la première qui est en train de prendre l’ascendant, comme en témoignent les élections régionales dans les Abruzzes. C’est certes une petite région, 1.3 million d’habitants, mais l’élection du 10 février dernier montre une chute de M5S et une montée de la ligue. En effet, cette région gouvernée par M5S depuis 2014 a été perdue par elle, au profit de la coalition de droite regroupant trois parties : Fratelli d’Italia, Forza Italia et la Ligue. M5S a perdu 200 000 voix entre 2014 et 2019, alors que la Ligue est passée de 2 000 voix en 2014 à 165 000 dimanche dernier. C’est la première fois que la coalition de droite remporte une élection dans le sud de l’Italie, qui était jusqu’à présent la chasse gardée de M5S. La dynamique est en faveur de la Ligue alors que Luigi Di Maio et son mouvement sont en régression. Pour ne pas perdre le pouvoir, Di Maio est donc contraint de faire de la surenchère afin de remobiliser son électorat. Et c’est la diplomatie qui en fait les frais.

 

La diplomatie en otage

 

Il a donc fallu cette rencontre entre Di Maio et une poignée de gilets jaunes pour que le président Macron décide de rappeler notre ambassadeur. Salvini a temporisé et Di Maio a laissé faire. D’un fait divers banal, nous entrons dans une crise diplomatique majeure à cause de trois enfants qui se chamaillent les voix électorales des Européennes à venir. Le jeu de rôle et de tartuffe risque de durer encore jusqu’en mai. Mais la crise est néanmoins d’importance. C’est la première fois depuis 1940 que l’ambassadeur français est rappelé à Paris. Ce n’est pas rien. On ne peut quand même pas aller jusqu’à la rupture des relations diplomatiques. Il faudra donc que l’ambassadeur revienne, sans rien avoir obtenu. Cette bravade risque de se terminer en Canossa. Quand M. Erdogan est venu en France et en Europe faire la tournée des mosquées turques en enjoignant sa diaspora de rester fidèle à Ankara, Paris n’a pas cru bon de rappeler son ambassadeur. Quand M. Bouteflika crache sur la France, avant et après être venu se faire soigner au Val de Grâce, il n’y a pas plus de soubresauts diplomatiques. Quand Riad et le Qatar financent les islamistes qui sévissent en France, il n’y a pas de protestation. Là où il faudrait réagir et témoigner de sa désapprobation, il n’y a rien. Pour un incident mineur, on déclenche une crise grave. La diplomatie est prise en otage par des politiques qui semblent avoir perdu le sens des réalités et des enjeux réels de leur civilisation.

 

La France s’efface de Rome

 

Mais il y a plus grave. En retirant l’ambassadeur du palais Farnèse, la France n’a plus de représentant diplomatique à Rome. Voici plus de six mois que l’ambassadeur de France près le Saint-Siège n’a pas été pourvu. L’ancien, Bruno Joubert, est parti en juillet 2018 et le siège est depuis vacant. Son départ était prévu et annoncé, il y avait donc tout le temps nécessaire pour pourvoir à son remplacement. Plus d’ambassadeur au palais Farnèse, plus d’ambassadeur à la villa Bonaparte, cette situation ne s’était pas vue depuis 1870. À cela s’ajoute le fait que la villa Médicis n’a plus de président, l’ancien n’ayant pas, lui non plus, été remplacé. C’est donc tout l’appareil de la diplomatie culturelle et étatique qui se retrouve sans tête et sans commandement. Or Rome est une place hautement stratégique, étant donné le réseau d’information dont dispose le Saint-Siège et l’ensemble des personnes qu’il est possible de rencontrer grâce à l’art et aux échanges culturels. La présence française s’efface à Rome et avec elle la puissance de la France. C’est le sens même de la diplomatie qui est perdu. Depuis que Laurent Fabius a restreint l’action diplomatique sur son volet économique, tout le reste a été effacé : action culturelle, politique d’influence, réseau d’informations, etc. Ce rétrécissement de la diplomatie cause son affaiblissement et, à Rome, sa disparition. Comment peut-on laisser aussi longtemps vacant le siège de la villa Bonaparte, alors que c’est l’un des plus importants du réseau diplomatique français ? Cela témoigne d’un très grand amateurisme au sommet de l’État, amateurisme inquiétant pour la puissance française.

 

L’Italie va mal

 

Quant à l’Italie, elle va mal. Ses problèmes structurels ne sont nullement réglés par l’actuelle coalition, ni la dette, ni la réforme des retraites, ni l’amélioration du tissu économique. Beaucoup de jeunes diplômés savent qu’ils n’ont pas d’avenir dans la péninsule et émigrent en France et aux États-Unis. Les infrastructures sont dans un état déplorable. Les autoroutes sont abîmées et vieillies, le réseau d’adduction d’eau est obsolète, comme en témoigne la pénurie d’eau de l’été 2017 à Rome. À Rome, de nombreuses rues sont trouées et défoncées et les déchets ne sont pas ramassés, comme dans un grand nombre de villes du sud. La gestion des déchets est un mal chronique du pays. Salvini peut accuser l’Europe et Bruxelles d’être la cause de ces maux, il n’en est rien et il faudra bien prendre les mesures essentielles au redressement du pays. Jusqu’aux Européennes il ne devrait pas y avoir grand-chose ; autant de mois de perdus. Et après, la coalition risque d’éclater et le pays de retomber dans l’incertitude politique. Il y a donc plus urgent et mieux à faire pour le bien des peuples que de se livrer à des chamailleries puériles entre brutes et truands.

 

 


Le piège américain : la guerre économique en action

 

L’usage que les Américains font de l’extraterritorialité juridique leur permet de prendre le contrôle des entreprises européennes en leur imposant leurs normes de compliance et en les espionnant. La guerre économique fait usage de la guerre du droit pour imposer sa victoire : gagner des marchés, racheter des entreprises. L’ancien directeur d’une branche d’Alstom, Frédéric Pierucci, a raconté son aventure dans un livre qui vient de paraître Le piège américain, qui est un témoignage de première main sur cette guerre économique qui échappe encore à trop d’acteurs. Il est arrêté en avril 2013 à New York, au moment où il descend de l’avion qui arrive de Singapour, la ville où il réside et où il travaille. Il ne le sait pas encore, mais il passera plus d’un an en prison, à Wyatt, un pénitencier hautement sécurisé. Il découvre que des faits de corruption lui sont reprochés, qui remontent au début des années 2000, lors de la signature d’un contrat d’Alstom en Indonésie. Il découvre surtout que son arrestation est une prise d’otage qui sert à faire pression sur Patrick Kron, alors PDG d’Alstom, pour accélérer la vente de l’entreprise à General Électrique. Resté plusieurs jours sans information, il apprend les événements au compte-goutte et découvre sur le tas le fonctionnement du système judiciaire américain, très différent du nôtre. Alors que le système judiciaire français est l’héritier de l’Inquisition, qui repose sur l’enquête (inquisitio), la recherche de preuves, la confrontation de l’accusé et de l’accusateur et la présomption d’innocence, le système américain est accusatoire. Il faut donc se reconnaître coupable pour pouvoir ensuite négocier sa peine.

 

L’extraterritorialité, une arme de guerre

 

La guerre du droit que mènent aujourd’hui les États-Unis découle de la loi Foreign corrupt practices act (FCPA), édictée en 1977 à la suite du Watergate. Cette histoire est certes celle du cambriolage de l’immeuble de campagne des démocrates, mais aussi le financement occulte et la corruption d’agents publics étrangers. De nombreuses entreprises américaines ont versé des pots-de-vin à des intermédiaires et à des responsables étrangers pour obtenir des contrats. Le nouveau président élu, Jimmy Carter, décide donc d’agir et de faire voter une loi pour interdire cela. Les compagnies américaines se voient interdites de payer des commissions à des agents publics étrangers. Deux agences sont chargées de faire respecter cette loi : le DOJ (Department of justice) et la SEC (Security exchange commission), qui attaque les entreprises soupçonnées d’avoir falsifié leurs comptes pour masquer les dépenses liées aux pots-de-vin. La SEC n’intervient que si l’entreprise est cotée sur un marché américain. Le projet est tout à fait louable : il s’agit de lutter contre la corruption, de rendre les affaires davantage éthiques et morales, de mettre un terme à l’usage de « consultants », c’est-à-dire d’agents corrompus et corrupteurs chargés de payer des responsables publics pour obtenir des contrats. Le problème, c’est que la loi ne vaut que si tout le monde la respecte. Les entreprises américaines ne peuvent pas être les seules à refuser la corruption si des entreprises d’autres pays la pratiquent.

 

Les majors américaines critiquent donc cette loi, considérant qu’elle les handicape sur le marché mondial, les autres pays n’étant pas soumis aux mêmes règles de lutte contre la corruption. En France, il était possible de déclarer les pots-de-vin à un service du ministère des Finances afin de pouvoir les déduire de l’impôt sur les sociétés, ce qu’a fait Alstom jusqu’au milieu des années 2000. De fait, très peu d’entreprises américaines sont sanctionnées par le FCPA : vingt et une entre 1977 et 2001.

 

En 1998, le Congrès modifie la loi afin de la rendre extraterritoriale. Les États-Unis peuvent désormais poursuivre toute entreprise qui a commercé en dollar, qui a fait usage de mail via des serveurs basés aux États-Unis (type Gmail et Hotmail), ou stocké des données sur des serveurs US (le cloud). Avec cet amendement, cette loi qui pouvait fragiliser l’économie américaine devient un outil d’ingérence et de guerre économique. Au cours des années 2000, le DOJ et la SEC testent l’extraterritorialité et attaquent de plus en plus d’entreprises, en commençant par celles du secteur pharmaceutique.

 

Le Patriot Act de 2003 donne de nouvelles compétences aux agences américaines. La NSA, la CIA et le FBI ont désormais le droit d’enquêter et d’espionner les salariés des entreprises étrangères, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Les grandes entreprises du numérique partagent leurs informations avec les agences de renseignement américaines (affaire PRISM, 2013).

 

Les États-Unis militent aussi auprès de l’OCDE pour que les États membres se dotent d’une législation anticorruption. Mais les pays d’Europe n’ont pas les moyens de promulguer des lois extraterritoriales. Ils sont donc piégés. En ayant adhéré à la convention anticorruption de l’OCDE, ils ont autorisé de facto les États-Unis à poursuivre leurs propres entreprises, sans s’être dotés de moyens juridiques pour attaquer en représailles les industries américaines. La Chine et la Russie, n’étant pas membres de l’OCDE, ne sont pas tenues par ces mesures. Les lois anticorruptions deviennent des moyens de contrôle de l’Europe par les États-Unis.

 

C’est aussi un moyen de financement du Trésor américain. Sur 26 amendes supérieures à 100 millions de dollars, 21 concernent des sociétés non américaines. En réalité, le DOJ n’est pas indépendant, il est tenu par les intérêts des entreprises américaines et par ceux du gouvernement.

 

Sortir de la naïveté

 

Les Européens ont fait preuve d’une grande naïveté et ont longtemps nié l’existence de la guerre économique. Ils l’ont découverte à leurs dépens. La BNP a reçu une amende de près de 9 milliards de dollars, Total et Peugeot ont été contraints de quitter l’Iran, laissant leur place à leurs concurrents chinois. Mais c’est aussi l’ensemble des cadres qu’il faut responsabiliser. Dans trop d’entreprises, les données confidentielles sont mises sur le cloud, sans s’interroger sur le lieu réel des serveurs. Les salariés font usage des clefs USB et des téléphones portables sans aucune précaution, et se servent de la messagerie Gmail pour leurs envois professionnels. Les choses changent un peu, mais pas assez vite. Pour ma part, j’utilise désormais la messagerie Protonmail qui, basée en Suisse, stocke les messages dans des serveurs situés dans les anciens abris nucléaires suisses. De quoi limiter l’espionnage de la NSA et du FBI. Dans l’ouvrage, Frédéric Pierucci raconte comment les juges disposent des courriels qu’il a envoyés via Gmail, certains remontant à une dizaine d’années. L’arme du droit est utilisée par les entreprises américaines comme d’autres font usage de l’arme du terrorisme pour mener à bien leur guerre et pour la gagner.

 

 

 

Alstom et la corruption

 

Alstom a pratiqué la corruption a grande échelle, ce qui a accéléré sa perte. Si l’on suit les propos rapportés par Frédéric Pierucci, les Américains ont exploité les failles éthiques et financières d’Alstom pour s’en emparer. Patrick Kron a cru être plus malin que le DOJ en faisant semblant de coopérer avec lui pour mieux tenter de le berner. La manœuvre a raté. En arrêtant un cadre secondaire du groupe, le DOJ voulait remonter la chaîne de décision et surtout faire pression sur Patrick Kron, qui a compris que c’est lui qui risquait de finir en prison. Dès l’été 2013, il a ouvert des négociations secrètes avec GE pour planifier la vente d’Alstom à l’Américain. Celle-ci n’a été rendue publique qu’à la fin de l’année 2014. Vendre Alstom était une façon d’éponger les dettes et de mettre un terme aux poursuites. C’est là que l’on peut douter de l’indépendance de la justice américaine. Il est fort probable que le DOJ et GE aient travaillé de concert pour affaiblir Alstom et ainsi le racheter.

 

Le témoignage de Frédéric Pierucci montre les pressions psychologiques subies, la façon dont fonctionne la justice américaine et la corruption interne de certaines entreprises mondiales. Il apporte aussi une réflexion sur le système carcéral, qui détruit et dissout les personnes plus qu’il n’assure leur rachat et ne garantisse le succès de leur sortie. Puisse-il faire prendre conscience de la réalité de la guerre économique et conduire les cadres et les entreprises à s’armer face à la guerre du droit.

 

 

 

 

 

 

 

 


L’Afghanistan, pivot géostratégique du monde

 

 

L’Afghanistan demeure ce qu’Halford Mackinder a appelé « le pivot géostratégique du monde » ; une zone incontrôlée autour de laquelle se déploient les enjeux contemporains. Ce pays de montagnes et de vallées profondes a été le tombeau de nombreux empires. Les États-Unis ont échoué dans le contrôle du pays, comme les Soviétiques avant eux entre 1980 et 1988. Ils auraient pu méditer la défaite subie par les Anglais en juillet 1880 à la bataille de Maiwand, durant la seconde guerre anglo-afghane, où fut blessé le célèbre docteur Watson, alors médecin militaire. Zone tampon entre l’Empire russe et l’Empire britannique, l’Afghanistan n’a jamais été contrôlé par une puissance occidentale. Les armées se sont arrêtées au nord et au sud, en faisant une marche, une zone grise, servant de glacis sécuritaire entre les empires. En 1885, cinq ans après Maiwand, les Russes ont achevé leur expansion militaire dans l’oasis de Panjdeh, dessinant alors la frontière turkméno-afghane. De l’autre côté de l’Afghanistan s’ouvrait l’Empire britannique, qui contrôlait le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh actuels. Cette frontière de confins est toujours dessinée aujourd’hui. Les lignes fixées par l’histoire n’ont pas été effacées au cours des dernières décennies.

 

La horde et la ville

 

Parmi les classiques de la géopolitique, il y a l’étude de l’affrontement entre les nomades et les sédentaires. Les sédentaires habitent les villes et contrôlent le plat pays, c’est-à-dire les environs de la ville, d’où ils tirent leur puissance agricole. La ville est le lieu des échanges, des marchés, des confrontations intellectuelles. C’est là que se développent les universités, mais aussi l’imprimerie, les librairies et les cafés. Les nomades vivent de razzias, de vols, mais aussi de commerce, à travers leurs caravanes. Les nomades enrichis s’installent dans les villes, comme le démontre l’exemple des Arabes. L’Asie centrale est bien le pays de la steppe, de la végétation rase qui permet de voir à des centaines de kilomètres, le pays des vents et des grandes amplitudes thermiques : très chaud l’été et très froid l’hiver. Elle conjugue à la fois l’hostilité et la beauté fascinante des paysages. C’est le territoire de l’ordre et de la horde. L’écrivain anglais Rudyard Kipling, qui est né aux Indes, a popularisé l’expression « Grand jeu » dans son roman Kim (1901) pour désigner la rivalité entre les Russes et les Anglais dans ce ventre mou que personne n’a réussi à tenir. Depuis, le Grand jeu est devenu l’une des expressions de la géopolitique pour désigner les rivalités de puissances dans un espace donné.

 

L’opium de la guerre

 

Les Américains partis, l’Afghanistan est redevenu le premier pays producteur d’opium, avec plus de 90% de la production mondiale. Le pavot est la principale source de richesse des paysans et des réseaux criminels qui peuvent ainsi financer leurs combats grâce à cette source d’argent. La lutte idéologique pour le djihad et le califat musulman se mêle à la criminalité classique pour le contrôle des flux de drogue et l’enrichissement par sa vente. La guerre révolutionnaire devient un prétexte à poursuivre les combats pour continuer à produire et à écouler la drogue. Partout dans le monde on observe ce mélange entre islamisme et criminalité classique, que ce soit dans les banlieues françaises, au Mali ou ici en Afghanistan. Depuis cinq ans, c’est le nord de l’Afghanistan qui est devenu la principale zone de production d’opium. La frontière avec le Turkménistan étant poreuse, la marchandise peut être écoulée sur le marché mondial après avoir traversé celle-ci. D’autant que le Turkménistan dispose d’une économie essentiellement fondée sur le pétrole. La baisse des cours a donc appauvri l’économie nationale, faite de redistribution sociale et d’étatisme économique. Le trafic d’opium devient une économie de substitution.

 

Le nouveau droit de la guerre

 

Quoiqu’ils se rattachent à une idéologie identique, Daech et les talibans s’opposent en Afghanistan pour le contrôle du pays et la mainmise sur le territoire. Leur rivalité s’accompagne de combats et d’escarmouches. Le terrorisme est un mode d’action parmi d’autres, c’est une arme de la guerre révolutionnaire. Or la guerre terroriste modifie les règles classiques de la guerre. Le combattant régulier s’inscrit dans le jus in bello qui lui permet de bénéficier d’une décriminalisation de l’homicide. Dans la guerre classique, il est possible de tuer, le meurtre n’est plus un crime, à condition que le conflit respecte les critères de la guerre juste.

 

Dans la guerre sainte, le soldat est assassin au nom de sa religion et il doit tuer pour la défendre. Dans la guerre classique, l’adversaire est un être humain, il y a des règles et un droit de la guerre que le militaire doit respecter. Dans la guerre révolutionnaire, il n’y a plus de règle et de droit. Il y a une dissymétrie juridique, qui est préjudiciable à celui qui continue de respecter le droit. La guerre révolutionnaire est celle de l’islamisme aujourd’hui, celle des armées de la Révolution française ou des communistes hier. Elle ne se fonde pas sur l’égalité des combattants armés, mais sur la supériorité des révolutionnaires à l’égard des opposants à qui est retirée leur humanité. C’est tout autant la démocratie contre les systèmes totalitaires que le Vietminh contre les Américains. Puisque l’adversaire n’est pas mon égal et qu’il n’a pas d’humanité, il est possible de mener contre lui tous les actes et toutes les actions qui peuvent servir à la victoire. Les villes peuvent être bombardées, les civils attaqués, les militaires torturés. Cela ne contrevient pas à la morale puisque la morale suppose l’égalité en humanité ; égalité suspendue lors de ces guerres. Le changement juridique du droit de la guerre des luttes révolutionnaires implique donc des transformations dans les actions militaires menées et l’usage des armes.

 

Que peut alors faire l’adversaire qui refuse la guerre révolutionnaire et qui souhaite rester dans la guerre classique et respecter le jus in bello ? Il est systématiquement en position d’infériorité puisqu’il s’interdit l’usage d’armes et de méthodes que son adversaire emploie néanmoins contre lui. Cette infériorité risque de lui être préjudiciable et de lui faire perdre la guerre. Mais ne pas respecter le droit de la guerre pour s’aventurer sur le terrain de la guerre révolutionnaire s’est s’en prendre à l’éthique militaire, ce qui à terme pose de sérieux problèmes de conscience. Il faut donc, dans ce contexte, pouvoir faire évoluer le droit de la guerre classique sans tomber dans l’immoralité de la guerre révolutionnaire. Une situation qui est loin d’être simple à tenir.

 

La guerre révolutionnaire voit aussi l’émergence du partisan, qui lutte pour défendre son territoire par la tactique du harcèlement et de l’escarmouche, inefficace à court terme, mais redoutable pour épuiser un adversaire. Les talibans s’inscrivent dans un territoire, ils défendent un sol et une terre, qui est la leur. Leur engagement est lié à une délimitation du sol. Ils luttent pour l’Afghanistan et pour la mise en place d’un système islamiste dans ce pays. Daech à l’inverse s’inscrit dans un projet global, qui n’est pas lié à un territoire, mais à une idée. Daech nie toute limite territoriale et se trouve dans une optique conquérante, et non pas défensive. Cette vision de la guerre est renforcée par la perte des territoires en Syrie et en Irak. Le califat a une valeur absolue au sein d’une révolution globale.

 

Aux défaites stratégiques, le partisan recherche les victoires symboliques. La clandestinité rend les opérations armées conventionnelles quasi impossibles, ce qui éloigne d’autant la victoire militaire. Très rares sont les partisans qui ont perdu la guerre. Les Espagnols ont chassé Napoléon, la résistance a brisé l’Allemagne, les Vietnamiens ont vaincu les Américains et les talibans ont défait les Soviétiques. Mais le partisan ne peut pas lutter seul, il a besoin du soutien logistique et financier d’une puissance extérieure : Angleterre, États-Unis, URSS. Pour vaincre le partisan, il faut donc l’enserrer dans un filet, bloquer ses communications, arrêter les têtes et empêcher la venue de l’aide extérieure. Non pas l’attaque frontale, mais l’étouffement.

 

Souvent, le partisan mute dans l’hybridation, à la frontière du soldat et du gangster. C’est un combattant et un trafiquant. C’est une nouvelle forme de guerre, informelle, atomisée et fugace. Un acte terroriste pose un problème de sécurité. Mais il faut beaucoup d’actes de criminalité pour que cela pose un problème de sécurité. Le rapport à la sécurité n’est pas le même selon les crimes et les actes commis. Criminalité et terrorisme se mêlent, rendant difficiles la compréhension et la distinction des deux.

 

Demain la Chine ?

 

            Après le départ des États-Unis, est-ce la Chine qui va occuper l’espace laissé vacant ? Certes, l’Asie centrale a toujours été une zone tampon, mais elle a surtout toujours été une zone sous tutelle d’un Empire, qu’il soit anglais, russe, soviétique ou américain ; et donc demain chinois ? Pékin commence à installer ses pions avec son projet de nouvelles routes de la soie. L’Empire n’a souvent pas le choix : il doit contrôler une zone pour assurer sa sécurité. Rome a dû contrôler la partie orientale de la Méditerranée pour éviter la résurgence de la puissance carthaginoise. Les États-Unis ont dû intervenir en Europe pour briser la puissance allemande. La Chine devra peut-être s’installer en Asie centrale et en Afghanistan pour protéger ses marges et assurer sa sécurité. Mais aucun empire n’a vaincu en Afghanistan. Pékin sera peut-être contraint de s’y rendre pour sauvegarder sa sécurité, au risque de la perdre dans une guerre sans issue.

 

 


La tour de Gourze, pivot stratégique du Léman

 

Heureux êtes-vous si vous connaissez la tour de Gourze ; c’est que vous êtes familier du canton de Vaud, qui s’étire des rives du Léman aux sommets alpestres. Cette tour carrée de grosses pierres de neuf mètres de haut fut bâtie au IXe siècle. Son sommet offre une vue panoramique sur le lac Léman, la rive et les sommets français ainsi que les vignes du Valais et de Lavaux qui s’accrochent aux coteaux. Intéressante tour de Gourze, qui fut édifiée par la reine Berthe pour assurer la protection de la région contre les invasions de Sarrasins. Ceux-ci ont certes attaqué les côtes de la Méditerranée, y faisant de nombreux raids et razzias, mais ils ont aussi remonté la vallée du Rhône et ont attaqué les points centraux des cols alpestres.

 

Les Sarrasins et les bénédictins

 

En 906, les Sarrasins ravagent les abbayes bénédictines de Novalaise et de Borgo San Dalmazzo, situées dans le Piémont. C’est un schéma classique en géopolitique : l’affrontement entre le sédentaire et le nomade. La sédentarisation aide à produire de la richesse, qui excite la convoitise et l’envie du nomade, plus mobile et doté d’un esprit guerrier. La razzia, c’est-à-dire le vol armé, est son mode opératoire pour vivre et se développer. Le sédentaire, lui, se développe grâce à la production et à l’inventivité. Les abbayes ont toujours été à la fois des lieux de prière et de recueillement, mais aussi des foyers intellectuels et des centres de hautes technologies. De quoi donc exciter l’âme guerrière des Sarrasins et leur volonté de rapt, comme le firent aussi les Normands et les Hongrois.

 

Poursuivant leurs attaques lémaniques, les Sarrasins lancèrent un raid contre l’abbaye de Saint-Maurice en 940. En 972, ils capturèrent l’abbé de Cluny, Mayeul, lors d’une embuscade au Grand-Saint-Bernard. À la suite de quoi, les moines bénédictins mobilisèrent les armées de la région qui, regroupées sous l’autorité du comte Guillaume de Provence, vainquirent les Sarrasins en 973 lors de la bataille de Tourtour. Ceux-ci furent chassés des Alpes puis de la vallée du Rhône et de la Provence. S’ils ont laissé des souvenirs en Méditerranée, notamment dans les drapeaux corses et sardes, leur passage sur les bords du Léman et dans les cols des Alpes est quelque peu oubliée, hormis la présence de la tour de Gourze.

 

La stratégie des cols

 

Cela témoigne de l’importance de ces lieux de passage et du rôle crucial des cols et des sommets pour tenir une région. L’abbaye Saint-Maurice, située dans le Valais, dans la ville éponyme, est l’une des plus anciennes d’Europe, ayant été fondée en 515 par le roi burgonde saint Sigismond. Une communauté monastique y est encore présente, qui suit la règle de saint Augustin depuis 1128. Avec Lérins (fondée en 400), en Méditerranée, c’est l’une des plus anciennes abbayes d’Europe occidentale encore en activité. L’abbaye semble certes perdue au milieu des montagnes, mais elle est surtout située sur l’une des routes qui conduisent vers Rome et les plaines piémontaises. Elle est donc au centre des lieux de communication, en faisant un pivot stratégique majeur pour la région du Léman, dont elle constitue un verrou. Léman qui est tout autant un lac qu’une mer intérieure débouchant sur le Rhône, d’où ses nombreuses villes côtières : Lausanne, Genève, Évian, Thonon, etc. De cette situation de pivot et de centre spirituel, l’abbaye a tiré une grande richesse dont témoigne son trésor, qu’il faut absolument voir si vous passez dans la région. Il illustre le raffinement et l’état de perfection d’une époque, le Ve-VIIIe siècle, que l’on juge souvent barbare. Le vase de saint Martin, en émaux et pierres précieuses, l’aiguière de Charlemagne ou encore le reliquaire de saint Candide. Autant d’objets témoins d’une grande maîtrise artistique et qui démontrent que l’Europe n’a pas attendu le XVIesiècle et la Renaissance pour développer un art fécond.

 

Quant à Mayeul de Cluny, qui fut enlevé par les Sarrasins, c’est l’une des grandes figures de l’Europe médiévale. Né à Forcalquier, en Provence, il est le quatrième abbé de Cluny. Ami et conseiller des princes du Saint-Empire romain germanique tout autant qu’Hugues Capet, il a contribué à l’expansion des monastères clunisiens en Europe ; ces monastères ayant œuvré à l’une des premières unifications culturelles et intellectuelles du continent. Bien que Bourguignon du fait de sa charge d’abbé, il conserva de nombreux liens familiaux en Provence. Raison pour laquelle les Sarrasins l’enlevèrent en 972 : ils espéraient en tirer une lourde rançon. Ils l’obtinrent en effet, les clunisiens payant pour sa libération. Mais une fois celui-ci sorti de captivité, il rassembla les armées autour de Guillaume de Provence afin d’en chasser les Sarrasins. Ce fut une victoire à la Pyrrhus pour ces derniers qui, appâtés par l’or, ne virent pas le danger politique et militaire qu’il y avait à s’attaquer à Mayeul.

 

Les secrets du développement

 

De nombreuses universités proposent à leurs étudiants des masters en économie du développement où ceux-ci cherchent à comprendre quelles sont les meilleures politiques publiques à mettre en place pour assurer le développement matériel d’un pays. Généralement ces formations se limitent à expliquer qu’il faut davantage de dépenses publiques et de subventions internationales. On ne peut que conseiller à ces étudiants, et à tous les autres, de venir sur les bords du Léman pour comprendre quels sont les secrets du développement et la différence fondamentale entre les pays développés et ceux qui ne le sont pas : du travail et de l’inventivité. Les paysages de vignes en sont l’archétype, que ce soit en Bourgogne, terres froides et incultes qui donnent de très grands vins, en Porto, terres arides et pierreuses, ou dans le Médoc, terres de marécages drainés qui produisent des vins d’excellence.

 

Les vignes de Lavaux

 

On trouve le même secret et le même résultat sur les bords du Léman, dans les vignobles du Lavaux et du Velay. Ici, tout est fait pour que la région soit pauvre : le sol est très pentu et très pierreux, les conditions climatiques sont rudes (froid l’hiver et chaud l’été) et l’enclavement est grand. Et c’est pourtant l’une des régions les plus riches du monde. Dès le XIIesiècle, les moines cisterciens, toujours eux, ont épierré le sol pour y bâtir des murets. Ils ont planté des plants de vigne, qui bénéficient de la chaleur réfléchie par le lac et de la déclivité du sol pour capter au maximum les rayons du soleil. Ils ont sélectionné les cépages les plus adaptés et ils ont travaillé la vigne et le jus. Cette tradition est reprise aujourd’hui par de nombreuses familles qui perpétuent le savoir-faire des vignes du Lavaux, justement classées au patrimoine mondial de l’humanité. Les paysages de vignes m’ont toujours paru les plus beaux paysages agricoles, fruits d’un travail de Romain intense, changeant au fil des saisons, du soleil et de la neige, des feuilles vertes et des feuilles d’or. Dans le Lavaux le chasselas y est roi, mais on y trouve aussi de la syrah et du gamay, bien différents en goût de la vallée du Rhône et du Beaujolais.

 

La géopolitique du vin est la géopolitique du capitalisme, du travail, des défis relevés et de l’imagination. Il faut oser faire des vignes ici, se persuader que le vin pourra être bon, et il faut avoir le courage de travailler dur, sur des sols si pentus que la machine ne passe pas, si bien qu’il faut tout faire à la main.

 

Les bisses et les tubes

 

Même travail de titans dans les alpages avec les bisses. Ce sont des canaux d’irrigation, une tranchée ouverte, qui acheminent l’eau des torrents jusque dans les prairies sèches. Certains serpentent, d’autres sont consolidés pour ne pas s’effondrer. Cela a permis de développer la culture des vergers, des légumes et aussi d’irriguer les alpages pour y élever les bovins et en tirer le lait et la viande. Là encore, le développement est dû au travail et à l’inventivité, bref au capitalisme. Si leur intérêt stratégique est aujourd’hui moindre, car on peut apporter l’eau autrement, ils offrent de beaux trajets de balades et de randonnées.

 

Les bisses inaugurent la géopolitique des tubes et des tuyaux, qui est à l’ordre du monde ce que le fil est à la tapisserie : un envers certes invisible à l’œil, mais essentiel au fonctionnement de celui-ci. Et nous retrouvons donc la tour de Gourze. Non loin de celle-ci, à une vingtaine de kilomètres, est située la raffinerie de Colombey, aujourd’hui fermée. Elle était alimentée par pipe-line depuis Gènes, les pipes circulant dans les antiques voies de communication alpestres. Gênes est raccordé, là aussi par tube, au pétrole de Libye, qui passe sous la Méditerranée. La raffinerie de Colombey appartient à Tamoil, une entreprise libyenne qui raffinait son pétrole en Suisse. Depuis Gourze nous retrouvons nos Sarrasins et nos rives de la Méditerranée puisque l’essence qui nous a permis d’y venir provenait d’un puits de pétrole libyen, situé quelque part en Cyrénaïque et transitant par Benghazi. Là encore, le travail, l’inventivité, la capacité d’innover pour assurer le développement d’une région et de ses hommes.