Le piège de Thucydide : ce qu’Allison a vraiment écrit

C’est devenu une formule rituelle, passe partout, presque un tic de langage. Dans la confrontation économique et politique entre les États-Unis et la Chine, on parle du « piège de Thucydide », en référence à une expression de Graham Allison. Depuis son ouvrage Vers la guerre (2017), l’expression est devenue un poncif géopolitique comme, auparavant, le choc des civilisations et la fin de l’histoire. Pourtant, à l’image de Samuel Huttington et de Francis Fukuyama, les analyses d’Allison sont réduites et déformées.

 

Loin de décrire une marche inexorable vers la guerre, l’analyse d’Allison est au contraire un plaidoyer pour la diplomatie, une mise en garde contre les dynamiques de crise et une réfutation de l’existence d’un conflit inévitable.

Le résumé qui circule partout est simpliste : quand une puissance montante défie une puissance établie, la guerre est inévitable. Preuve en est, Sparte et Athènes lors de la guerre du Péloponnèse, analysée par l’historien grec Thucydide. Donc, quand la Chine montante défie les États-Unis établis, la guerre est inévitable.

Cette lecture a été reprise par des politiques, des éditorialistes, des stratèges militaires. Elle est brandie tantôt pour justifier la fermeté face à Pékin, tantôt pour appeler à la capitulation préventive. Dans les deux cas, Allison n’est pas convoqué pour son analyse mais pour une analyse réduite au slogan. La formule, sobre et puissante, sonne comme une loi d’airain, un déterminisme géopolitique insurmontable. Elle suggère une mécanique inéluctable, un engrenage dont on ne sort pas. C’est exactement le contraire de ce que Graham Allison a écrit.

 

Une guerre évitable

 

La première phrase de la conclusion de Vers la guerre réfute la lecture dominante qui est faite de l’ouvrage d’Allison : « La guerre entre les États-Unis et la Chine n’est pas inévitable. Je crois que les dirigeants des deux pays peuvent éviter ce piège, mais seulement s’ils comprennent à quel point le danger est grave. »

Graham Allison ne dit pas que la guerre aura lieu. Il dit que la confrontation est forte et réelle, qu’il y a risque de guerre et donc qu’il faut déployer des moyens diplomatiques pour l’éviter. Force est de constater que depuis la sortie de l’ouvrage, soit dix années, la guerre n’a pas eu lieu. Et lors de sa dernière visite en Chine, Donald Trump a lâché Taïwan, ce qui aurait pu être un point d’achoppement, voire de guerre, avec la Chine.

 

La réduction de l’analyse d’Allison repose sur une double mauvaise lecture : celle d’Allison et celle de Thucydide.

Allison s’appuie sur la formule de l’historien grec dans La Guerre du Péloponnèse : « Ce qui rendit la guerre inévitable, c’est la croissance de la puissance d’Athènes et la peur que cela inspira à Sparte. » Il en tire le concept de « piège » : quand une puissance montante défie une puissance établie, la peur, la méfiance et les dynamiques de prestige créent une pression structurelle vers la guerre que les acteurs individuels peinent à contrôler.

Mais Allison ne dit pas que Thucydide a découvert une loi universelle. Il dit que Thucydide a identifié une dynamique récurrente, ce qui est différent.

À quoi il faut ajouter que Graham Allison note ce que ses commentateurs omettent systématiquement : Thucydide lui-même ne croyait pas que la guerre entre Athènes et Sparte était inévitable. Il pensait qu’elle aurait pu être évitée, et que c’est la série de mauvaises décisions prises par des dirigeants enfermés dans leurs peurs et leurs calculs de prestige qui l’avait rendue réelle. La Guerre du Péloponnèse est moins un traité de fatalisme qu’une leçon sur les erreurs humaines. Ce n’est pas le déterminisme qui prime mais le possibilisme des acteurs. Thucydide n’est pas un fataliste, contrairement à Homère. Il ne parle jamais des dieux, absents de son ouvrage, il n’évoque pas le destin et encore moins des interventions divines surprises, qui pourraient déclencher une tempête ou jeter un sort à un héros. L’œuvre de Thucydide abandonne complètement le fatum, c’est-à-dire le destin, que les Romains ont réintégré. C’est une œuvre uniquement humaine, faite de décisions politiques. La guerre aurait pu ne pas avoir lieu, et elle se déclenche à cause d’un conflit périphérique, qui part des colonies grecques. C’est par engrenage d’alliances que Sparte et Athènes sont pris dans la guerre, non par confrontation directe. Exactement comme la Première Guerre mondiale est partie de Serbie, non de la confrontation directe entre la France et l’Allemagne.

Si une guerre entre États-Unis et Chine devait surgir, elle pourrait partir des zones périphériques de leur influence : Taïwan peut-être, l’Asie centrale, l’Europe. Mais pas d’un choc direct.

 

La mécanique du piège

 

Allison identifie les ressorts psychologiques et politiques qui transforment une rivalité structurelle en guerre.

Le premier ressort est la peur. La puissance établie n’a pas peur de la puissance montante parce qu’elle la juge agressive, elle a peur parce qu’elle se sent décliner. Cette peur du déclin produit des réactions défensives disproportionnées, une tendance à interpréter chaque geste de l’adversaire comme une provocation, et une logique de confrontation préventive qui peut déclencher précisément ce qu’elle cherche à éviter.

Le second ressort est l’orgueil. La puissance montante ne veut pas seulement la sécurité et la prospérité, elle veut la reconnaissance. Elle veut que le monde, et en particulier la puissance établie, reconnaisse qu’elle a changé de rang. Cette demande de reconnaissance, que Allison emprunte à Hegel et à Francis Fukuyama, est souvent ignorée ou mal gérée par la puissance établie, qui y voit une provocation plutôt qu’une aspiration légitime.

Le troisième ressort est la dynamique de crise. Une fois que la peur et l’orgueil sont à l’œuvre, les crises, même mineures, même accidentelles, peuvent prendre une ampleur disproportionnée.

 

Le cas chinois

 

Sur la Chine elle-même, le livre est beaucoup plus nuancé que son usage ne le laisse entendre. Allison ne présente pas la Chine comme une puissance agressive animée par une volonté de domination mondiale. Il la présente comme une puissance qui cherche à retrouver la position qu’elle occupait dans son espace régional avant le « siècle des humiliations », de 1839 à 1949. Cette ambition est, à ses yeux, légitime et compréhensible. Le problème n’est pas la Chine : c’est la collision entre cette ambition légitime et les engagements américains dans la région Asie-Pacifique.

Il note que les États-Unis appliquent au Pacifique exactement la doctrine Monroe qu’ils ont imposée dans leur propre hémisphère au XIXe siècle : une zone d’influence exclusive, hors de portée des grandes puissances extérieures. Quand la Chine revendique quelque chose d’analogue en mer de Chine méridionale, Washington s’en indigne. « Imaginez comment les États-Unis réagiraient si la Chine établissait des alliances militaires au Mexique et au Canada » demande Graham Allison.

 

Ce que le piège n’explique pas

 

Allison est suffisamment honnête pour identifier les limites de son propre concept. Le piège de Thucydide ne s’applique pas mécaniquement à toutes les rivalités de puissance. La dissuasion nucléaire change radicalement le calcul stratégique : une guerre directe entre deux puissances nucléaires a une probabilité de destruction mutuelle assurée qui n’existait pas dans le monde grec. L’interdépendance économique sino-américaine crée des coûts à la guerre qui n’avaient pas d’équivalent historique.

Et surtout, les capacités de communication et de gestion de crise entre grandes puissances ont considérablement progressé depuis 1914. Les lignes directes, les mécanismes de désescalade, la diplomatie militaire : autant d’outils qui n’existaient pas quand l’Europe a glissé dans la guerre par somnambulisme.

La grande leçon de Graham Allison est celle de la diplomatie : la guerre peut être évitée si les acteurs sont conscients du danger et qu’ils cherchent à s’en prémunir.

 

 

La Grèce rembourse sa dette : les leçons d’un redressement

Il y a quinze ans, la Grèce était l’exemple type d’un État en faillite : dette massive, chômage de masse, pauvreté importante. Un pays « Club Med », destiné à servir de lieu de villégiature aux retraités européens et à faire de son passé sa seule ressources économiques. Depuis, les choses ont grandement changé. Le pays s’est redressé, la rigueur budgétaire a porté ses fruits, la Grèce a même remboursé sa dette avec avance. D’un pays banni, elle devient un pays modèle.

 

La Grèce revient de loin. Elle était au bord du défaut de paiement, sous perfusion du FMI et de ses partenaires de la zone euro, et ses citoyens descendaient dans la rue contre des plans d’austérité imposés de l’extérieur. En mai 2026, elle annonce le remboursement anticipé de 6,9 milliards d’euros au titre des premiers prêts européens de 2010. Sa dette, qui dépassait 200 % du PIB il y a encore trois ans, devrait tomber à 130 % en 2027. Elle vient de cesser d’être le pays le plus endetté d’Europe ; ce triste record revenant désormais à l’Italie, puis bientôt à la France.

 

D’où vient la dette grecque ?

 

Pour comprendre le redressement, il faut revenir à l’origine du désastre. La crise grecque n’est pas née en 2010 : elle couvait depuis l’entrée du pays dans la zone euro en 2001.

L’adhésion à l’euro avait été obtenue en falsifiant les statistiques de déficit public. Pour des raisons politiques, la Grèce devait intégrer l’euro coûte que coûte, quitte à mentir sur la réalité de son économie. Cette marche forcée vers l’euro a été payée au prix fort par la population.

Une fois à l’intérieur de la zone euro, la Grèce avait bénéficié de taux d’intérêt proches de ceux de l’Allemagne, ce qui lui permettait d’emprunter massivement à bon marché. Cet argent ne finançait pas des investissements productifs, mais des dépenses publiques courantes, des salaires de fonctionnaires et des retraites dont l’âge légal de départ était parmi les plus bas d’Europe.

La fraude fiscale y était structurelle : les professions libérales, les armateurs, l’Église orthodoxe bénéficiaient d’exemptions ou d’arrangements de fait. L’économie souterraine représentait une part considérable du PIB réel. L’État grec dépensait ce qu’il ne collectait pas.

En 2009, quand éclate la crise des subprimes et que les marchés scrutent les bilans souverains, la réalité apparaît. Le déficit grec n’est pas de 3,7 % du PIB comme annoncé, mais de 12,7 %. La note du pays est dégradée en catégorie spéculative — une première pour un État de la zone euro. Les taux d’intérêt s’envolent, rendant le refinancement impossible.

 

Les trois plans de sauvetage : 2010, 2012, 2015

 

En mai 2010, la zone euro et le FMI débloquent un premier plan d’aide de 110 milliards d’euros. En contrepartie, le gouvernement révise sa politique économique. Il annonce la hausse de la TVA à 23 %, il supprime le 13e mois dans la fonction publique, il gèle les recrutements de fonctionnaires, il privatise des mastodontes publics.

Ce premier plan ne suffit pas. En 2012, un deuxième plan de 130 milliards est accordé, assorti cette fois d’une restructuration partielle de la dette privée : les créanciers privés acceptent une décote de 53,5 % sur leurs créances.

 

La facture sociale est lourde : le chômage et la pauvreté augmentent, le mécontentement social est immense. Aucun pays d’Europe occidentale n’a connu, en temps de paix, une destruction économique et sociale comparable à celle que la Grèce a traversée entre 2010 et 2016.

 

Le chômage : de 7 % à 28 % en cinq ans

 

En 2008, le chômage grec s’établissait à 7,2 %. Mais dès 2010, il atteint 12,5 %. En 2012, il dépasse 24 %. En septembre 2013, il culmine à 27,9 % de la population active. Record absolu de l’Union européenne.

Le chômage des jeunes est encore plus brutal. Il atteint 58,3 % en 2013.

Parallèlement, le taux d’emploi global s’effondre de 48,9 % en 2008 à 38,1 % en 2014. Les salaires suivent le même mouvement : la rémunération par salarié baisse entre 1,6 % et 7,1 % par an sur la période 2010-2014. Dans certains secteurs, les coupes vont jusqu’à 50 %. En 2012, les revenus disponibles des ménages baissent de 40 % en un an. Plus d’un million de Grecs vivent dans des foyers privés de tout revenu.

 

Acculé par la dépense publique, le gouvernement doit réduire ou supprimer les prestations sociales. Les petites retraites sont amputées vingt-trois fois en huit ans. Les montants des pensions sont divisés par deux en une décennie. Voilà la réalité d’un pays qui a fait faillite.

En 2013, au plus fort de la crise, un Grec sur trois vit sous le seuil de pauvreté.

Cela a des conséquences sanitaires visibles. Les cas de tuberculose augmentent. Les 2,5 millions de Grecs non assurés ne peuvent plus accéder aux soins. Le nombre de sans-abri s’envole : quelque 20 000 personnes perdent leur logement entre 2011 et 2012.

 

En 2015, le socialiste Alexis Tsipras et Syriza arrivent au pouvoir sur une promesse de renégociation frontale avec les créanciers. Avec son ministre de l’Économie, il est la coqueluche des médias européens, le symbole de la lutte contre « l’ultra-libéralisme » qui a mis le pays à genoux. On ne voit que lui, on ne parle que de lui. Sa politique est un échec et contribue à aggraver la crise. Mais son bilan négatif est passé sous silence.

 

Au total, la Grèce a bénéficié de plus de 260 milliards d’euros d’aide internationale. Elle en aura remboursé la plus grande partie à des conditions négociées : taux très bas, maturités très longues, jusqu’à 32 ans pour certains prêts du mécanisme européen de stabilité. Mais le vrai changement se fait avec l’arrivée au pouvoir de Kyriakos Mitsotakis.

 

Le tournant Mitsotakis

 

Élu en 2019, Kyriakos Mitsotakis rompt avec les chimères de Syriza et revient à une logique de rigueur budgétaire. Son bilan est un succès et il est largement réélu en juin 2023, avec une majorité absolue de 158 sièges sur 300. Curieusement, on parle beaucoup moins de lui que de Tsipras dans les grands médias d’Europe.

 

Sa politique repose sur quatre axes.

 

La rigueur budgétaire est maintenue. Contre toute tentation de relâchement après les années d’austérité, Mitsotakis maintient des excédents primaires proches de 2,5 % du PIB. En 2024, la Grèce est l’un des six seuls pays de l’UE à afficher un excédent budgétaire global, à 1,3 % du PIB. L’excédent primaire atteint 4,8 %.

La lutte contre la fraude fiscale. C’est peut-être le changement structurel le plus significatif. La numérisation des transactions, l’obligation de paiement électronique pour bénéficier de déductions fiscales, le renforcement de l’administration fiscale ont produit des résultats tangibles. Les recettes fiscales ont augmenté sans hausse des taux, ce qui en dit long sur l’ampleur de la fraude antérieure.

L’attractivité aux investissements étrangers. Mitsotakis a fait de l’image internationale de la Grèce une priorité. Réduction de l’impôt sur les sociétés, simplification administrative, développement du marché des capitaux, privatisations partielles, notamment 30 % de l’aéroport international d’Athènes introduits en bourse en 2024. Les investissements directs étrangers ont atteint des niveaux historiques.

Le remboursement anticipé comme stratégie. Plutôt que de conserver ses réserves de liquidités accumulées, le gouvernement choisit de les utiliser pour rembourser par anticipation les créanciers officiels. Chaque remboursement anticipé réduit le stock de dette, améliore la note souveraine, et réduit les charges futures d’intérêts. C’est une boucle vertueuse que Mitsotakis a délibérément enclenchée.

 

Le résultat est visible dans les agences de notation : depuis 2024, Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch ont toutes rehaussé la note grecque en catégorie investissement. La Grèce emprunte désormais à de meilleures conditions que l’Italie, ce qui était inconcevable en 2012.

 

Les chiffres du redressement

 

Le ratio dette/PIB est passé de plus de 200 % en 2020 à 153 % en 2024, puis 137 % prévu pour 2026, et 130 % visé pour 2027. Soit une réduction de près de 70 points en sept ans, que le FMI qualifie d’« une des plus fortes baisses jamais observées en Europe ». La réduction de la dette est donc possible, n’en déplaise à Bruno Lemaire.

 

La croissance est revenue : 5,9 % en 2022, au-dessus de la moyenne européenne, et 2 % prévu pour 2026 malgré la conjoncture internationale dégradée. Le chômage, qui culminait à 27 % en 2013, est redescendu à 11 % ; son niveau le plus bas depuis plus de dix ans. Le tourisme, moteur de l’économie grecque, bat des records chaque année depuis 2022.

En mai 2026, l’annonce du remboursement de 6,9 milliards d’euros aux créanciers européens vient couronner ce parcours. Le directeur de l’Organisme grec de gestion de la dette estime que d’ici à la fin 2026, la Grèce ne sera plus le pays le plus endetté d’Europe. D’ici à 2030, la dette devrait atteindre 113 à 115 % du PIB, ce qui la placerait au quatrième ou cinquième rang européen, derrière la France, la Belgique et l’Italie.

À ces chiffres macroéconomiques s’ajoute la baisse du chômage et de la pauvreté. Les terribles années 2013-2015 appartiennent au passé, même si les conséquences sont encore visibles pour le pays, notamment à cause des départs de très nombreux jeunes diplômés. Ce sont entre 500 000 et 600 000 jeunes Grecs qui ont quitté le pays, ingénieurs, médecins, chercheurs. Une perte humaine colossale qui obère l’avenir. L’un des enjeux du gouvernement est de parvenir à les faire revenir et à rendre la Grèce attractive, et pas seulement pour les touristes.

 

Le cas grec prouve qu’un pays en faillite peut s’en sortir. Les solutions sont connues. Le remède est long, douloureux, mais c’est une nécessité pour redresser le pays. Le soleil peut de nouveau briller sur la Grèce, qui peut désormais servir de modèle pour ses voisins du sud.

 

 

 

L’hôpital, un monde à part

La semaine dernière, d’un seul coup, je me suis mis à tousser et à cracher du sang.

Panique générale, et en moins de deux je me suis retrouvé à Pompidou, le grand hôpital du xv -ème à Paris, aux urgences et en plus un jour férié.

Y régnait un aimable chaos.

Après cinq heures, j’ai compris que j’étais le premier sur la liste, sauf si quelqu’un de plus urgent que moi arrivait dans les cinq minutes suivantes, ce qui semble avoir été le cas puisque je suis arrivé à 15 h et suis passé au scanner à 22h

L’infirmière en charge du scanner était tout à fait ravissante et donc, je rentrais mon ventre, je montrais mon meilleur profil, la routine quoi…

A la fin de l’examen, elle décrocha le téléphone pour appeler le brancardier et lui dit : » Tu viens chercher le vieux monsieur ? «

Dur, dur…

Apparemment, je n’ai rien de grave mais je n’écris pas ces lignes pour vous parler de ma santé

J’écris pour vous décrire un monde que je ne connaissais pas du tout, ayant toujours eu une santé de fer.

Ma première constatation est que le monde de l’hôpital est rempli de gens gentils.

D’après ce que j’ai vu, il y a quatre strates de personnel qui s’occupent de vous quand vous êtes à l’hôpital.

  • Les aides-soignants.

Ceux qui font les lits, vous nettoient si besoin est, vous amènent les plateaux repas, vous proposent une couverture de plus.

Je vais être franc. A l’évidence, ils n’ont pas tous 150 de QI, mais ils ont tous 200 de QE (quotient émotionnel).

Plus gentil, tu meurs.

Serviables, doux, patients… Ils m’ont fait comprendre la phrase du Christ : « heureux les doux et les humbles de cœur, car le Royaume des Cieux leur appartiendra »

Et voilà un domaine où le racisme et le sexisme n’existent pas.

Toutes les couleurs étaient représentées ainsi que toutes les tendances sexuelles. L’un de ceux qui s’occupaient de moi était un quadragénaire, noir, à l’évidence homosexuel et toujours souriant et content.  Il avait l’air d’être extrêmement populaire dans le service et venait souvent dans ma chambre papoter, et il était toujours le bienvenu.

  • Venaient ensuite les infirmières et les infirmiers

Là, nous rentrons dans le monde des vrais professionnels, qui, à l’évidence, ont un métier, un vrai.

Leur approche professionnelle est extrêmement sérieuse car c’est d’eux que dépend la santé des malades au jour le jour. Et ils sont organisés un peu comme une armée en temps de guerre. Chacun sait ce qu’il a à faire. Là encore, une bienveillance extraordinaire, mais cette fois-ci, opérant dans une discipline de fer.

Je ne suis pas certain de ce que je vais écrire, mais il doit y avoir, cachée quelque part, une chef infirmière avec laquelle il vaut mieux ne pas plaisanter. En parlant d’infirmière, j’ai été surpris de constater le nombre d’infirmiers hommes qui étaient présents.

Mais homme ou femme, ils étaient là à 10 heures du soir,  à minuit,  à deux heures du matin si et quand vous aviez besoin de quelque chose, toujours souriants, toujours efficaces.

  • Plus rarement mais entre une et deux fois par jour, vous aviez les (jeunes) docteurs, internes, en général maigres comme des coucous (la cuisine de l’hôpital ne doit pas faire grossir) et très chevelus (sans doute, pas le temps d’aller chez le coiffeur).

Ceux que j’ai vu étaient non seulement très aimables mais  à l’évidence très désireux de m’expliquer ce que j’avais, tout persuadé qu’ils étaient que je savais comment s’appelaient les différentes parties de mes poumons.

Je me gardais bien de leur avouer ma totale incompétence dans tous les domaines qui touchaient à ma santé.

  • Et enfin, tout en haut, le Chef, celui qui sait, le Professeur, souvent suivi par une cohorte de jeunes loups affamés qui se tournent vers lui car c’est de lui que viendra la Connaissance du réel

Pourquoi je vous raconte tout ça ?

Pour une raison très simple

Le professeur Raoult a eu un jour une remarque que j’ai trouvé très profonde.

Dans les sociétés humaines, il y a deux sortes de groupes

  1. Ceux qui fonctionnent sur la compétence.
  2. Ceux qui fonctionnent sur l’obéissance.

L’hôpital Pompidou fonctionne à l’évidence sur la compétence et emploie des gens de tous niveaux intellectuels.

Et ces gens ont l’air d’être heureux et encore plus, heureux d’être ensemble et de servir au bien commun. Et je crois très profondément que la hiérarchie dans une société de compétence est très légère à supporter et les ordres très faciles à suivre et à respecter. Chacun est heureux parce qu’il fait bien ce qu’il sait faire et que le travail de chacun est reconnu comme indispensable.

Dans une société fonctionnant à l’obéissance, il en va tout autrement, et celui à qui l’on doit obéir n’est pas toujours celui à qui l’on a envie d’obéir.  Les nominations de chefs viennent d’en haut.

Ce deuxième genre de société fonctionne de ce fait sur la contrainte plus que sur l’adhésion.

Si je devais résumer, je dirais que l’hôpital Pompidou ne fonctionne pas sur un modèle économique capitaliste mais beaucoup plus sur un modèle qui ressemblerait aux grands ordres monastiques du moyen âge.

Il me semble qu’une partie importante de la population veut rendre service aux autres et y trouvent leur bonheur mais sans avoir à obéir à des gens qu’ils ne respectent pas

Et cette remarque est sans doute valable pour les écoles, les universités, les enseignements professionnels….

Et notre organisation sociale actuelle traite très mal ceux qui veulent rendre service aux autres.

J’ai toujours dit qu’il y avait trois sortes de personnes dans la vie

  1. Ceux qui veulent commander aux autres
  2. Ceux qui veulent s’occuper des autres
  3. Ceux qui veulent faire ce qui leur plaît et qu’on leur foute bien la paix.

Sur les premiers, je n’ai rien à dire.

Sur les troisièmes, encore moins, puisque j’en fais partie,

L’Eglise Catholique a très bien rempli son rôle  et a su utiliser au mieux ceux qui faisaient partie de la deuxième catégorie, et cela pendant des siècles.

Et puis, l’horrible socialisme aux dents vertes et à l’haleine fétide a dit que les deuxièmes devaient obéir aux premiers en pillant les troisièmes.

Ce qui n’a pas marché et ne marchera jamais.

 On ne peut pas bâtir une société juste en enlevant tous leurs droits à ceux qui veulent qu’on leur foute la paix.

Audiard disait qu’il manquait une béatitude aux dix énoncées par le Christ

« Heureux les fêlés parce que c’est par eux que passe la Lumière »

Je ne peux pas m’empêcher de penser que l’Eglise faisait un bien meilleur boulot que le socialisme et que le grand raté de notre histoire moderne est de ne pas savoir utiliser intelligemment ceux qui veulent s’occuper des autres.

L’Eglise devrait peut-être se remettre au boulot ?

 

 

Tsunami en Grande-Bretagne

Les résultats des élections locales qui ont eu lieu en Grande-Bretagne jeudi dernier sont stupéfiants.

Voici pourquoi.

Il y a maintenant une dizaine d’années, j’avais émis l’hypothèse que la séparation politique entre droite et gauche qui datait de la Révolution Française était obsolète et qu’elle allait être remplacée par une séparation toute aussi drastique entre « hommes des arbres » et « hommes des bateaux ».

En Polynésie Française, les hommes des arbres sont ceux qui vivent dans leur île, sous leur arbre, (auprès de mon arbre, je vivais heureux… disait Brassens), et les hommes des bateaux qui coupaient les arbres pour en faire des pirogues et aller voir si l’île d’à côté n’était pas mieux.

La même idée fut reprise par d’autres commentateurs sous des noms différents tels localistes et globalistes.

Or, le personnel politique dominant dans quasiment toutes nos démocraties se trouvait être « globaliste » pour des raisons que j’ai longuement expliqué dans mon avant dernier livre, [1]et nos pays depuis deux décennies au moins ont été gouvernés par une alliance objective entre hommes des bateaux « de gauche » et homme des bateaux « de droite », les hommes des arbres étant de facto interdits d’élection.

Cette alliance entre soi -disant gauche et soit – disant droite donnait l’illusion qu’un choix existait (du style choisir entre Juppé et Fabius) et assurait à ce groupe le contrôle de tous les leviers de pouvoir médias, parlements, exécutifs, tribunaux nationaux ou internationaux, armée, police, etc…

Assurés qu’ils étaient de leur contrôle du pouvoir, ils ont bien entendu fait preuve d’un total mépris pour les hommes des arbres locaux[2] qui « roulaient au diesel et fumaient des clopes » et se sont mis à gouverner pour sauver la planète.

Et c’est ce contrôle, soigneusement organisé depuis des lustres par les thuriféraires de Jean Monnet qui vient de voler en éclats en Grande-Bretagne.

Je m’explique :

Les Britanniques élisent leur parlement, d’où est issu leur exécutif selon un système électoral appelé « uninominal majoritaire à un tour «

Sous ce nom barbare, une réalité toute simple : des élections se tiennent et celui qui est arrivé en tête est élu

Ce qui amène automatiquement  à un bipartisme.

S’il existe deux partis de droite et un parti de gauche, la droite sera majoritaire dans le pays et la gauche gouvernera jusqu’à la fin des temps[3].

C’est ce qui s’est produit aux dernières élections législatives en Grande-Bretagne..

Reform, le nouveau parti, celui des hommes des arbres britanniques, qui s’était allié aux Conservateurs dans l’élection précédente, et qui avait été trahi comme au coin du bois, avait choisi cette fois-là de courir sous ses propres couleurs.

Du coup, le parti Travailliste, mené par monsieur Starmer enregistra le plus petit pourcentage de voix jamais enregistré par ce parti depuis 1945…et le plus grand nombre de députés de l’histoire du parti,[4]

Et monsieur Starmer, en bon homme des bateaux qu’il était et qui s’était toujours opposé au Brexit commença bien sûr à trahir avec célérité toutes ses promesses.

En plus de son extraordinaire incompétence dans les domaines économiques et budgétaires, mais aussi sur l’immigration mais encore sur la police, sur la Défense Nationale et sur à peu près tous les sujets qui touchaient au gouvernement, il semblerait que Starmer ait mené des négociations « secrètes » avec madame Van der Leyen pour ramener la Grande-Bretagne sous le contrôle de la Commission Européenne, sans en parler ni au Parlement, ce qui est une erreur, ni au Roi, ce qui est encore bien pire.

Pour ce faire, il se serait appuyé sur un précédent juridique datant de Henri VIII et donnant au pouvoir en place des pouvoirs exorbitants dans les domaines régaliens en cas de nécessité absolue.

Il n’y avait aucune nécessité pressante et rien ne justifiait un tel secret.

Le Roi et le Parlement seraient ivres de rage et il est possible, voir même certain, que monsieur Starmer soit débarqué, peut être même inculpé pour tentative de coup d’Etat et, donc que de nouvelles élections législatives aient lieu immédiatement (le calendrier officiel pour de nouvelles élections, sauf dissolution du Parlement, est en 2029…)

Mais je n’y crois guère.

Pourquoi ?

Ce qu’ont montré ces dernières élections locales, c’est qu’en Grande Bretagne, les hommes des arbres non seulement sont maintenant majoritaires (comme un peu partout dans le monde), mais ils ont maintenant un parti, Reform, un leader charismatique, Farage et un programme (J’y reviendrai).

Et donc, il est très probable que le prochain parlement en Grande-Bretagne sera dominé par le nouveau parti, Reform, que le prochain premier ministre sera Nigel Farage et que les deux anciens rivaux, Conservateurs et Travaillistes vont être laminés et rejoindront les Libéraux (ancien parti de gouvernement au XIX -ème, remplacé par les Travaillistes au XX -ème) dans les oubliettes de l’Histoire.

Il ne s’agit donc pas d’un changement de gouvernement, il s’agit d’un changement de régime politique et c’est ce qu’il me faut expliquer maintenant en déroulant certaines des conséquences logiques de ce changement.

Il y quatre nations en Grande- Bretagne (Angleterre, Écosse, Pays de Galles, Irlande du Nord) et les trois dernières ont chacune leur parti indépendantiste.

Jamais il n’y avait eu un Grande Bretagne un parti nationaliste Anglais crédible.

Maintenant il y en a un.

Les axes forts de la politique de ce parti sont déjà connus.

  1. Les Anglais ont une conscience très forte de la nécessité que leur Parlement soit souverain. Un parlement mené par Reform annulera automatiquement tous les abandons de souveraineté consentis pas les hommes des bateaux depuis cinquante ans.
  2. Tous ceux qui ne voudront pas ou ne pourront pas accepter la suprématie du Droit Anglais sur un autre Droit seront invités à partir.
  3. Dans le domaine de la politique étrangère, la diplomatie Britannique, depuis la crise de Suez en 1956, s’est toujours alignée sur la politique américaine.

Voilà qui va changer. Un rapprochement avec la Russie et/ou la Chine, et donc une sortie de l’Otan est tout à fait envisageable, ce qui aiderait beaucoup la City, que Farage connait bien.

En conclusion, je crois qu’il est tout à fait raisonnable de dire que le prochain premier ministre sera Farage.

La question importante est : quand le sera-t-il ?

Cette décision est dans les mains  de ceux qui ont mis Starmer au pouvoir.

Il y a deux solutions

Mettre un homme de paille au pouvoir et essayer de tenir jusqu’à 2029.

Difficile.

  • La popularité du gouvernement actuel est  à moins de 10 % du corps électoral et ce gouvernement a toujours été un gouvernement minoritaire ne devant son élection qu’à la présence de candidats Reform ».

Il est donc légal, mais non légitime et ne peut demander aucun sacrifice à la population.

  • La situation économique et financière de la Grande- Bretagne est désastreuse, une crise du marché obligataire peut arriver à n’importe quel moment. Le déficit budgétaire est aussi sérieux qu’en France, l’économie ralentit, les rentrées fiscales s’effondrent, les dépenses explosent, les taux d’intérêts sur la dette à 10 ans sont au-dessus de 5 % tandis que la croissance nominale est inférieure à  3 % par an et donc la Grande-Bretagne est en train de rentrer dans une trappe à dettes.
  • La situation sociale est très dangereuse, avec une partie de la population en quasi révolte contre une autre partie de la population qui refuse d’obéir aux lois du pays.
  • L’immigration est hors de tout contrôle et ses coûts explosent.

Deuxième solution.

La solution honorable serait de retourner devant le peuple, que Farage soit elu, en espérant bien sûr qu’il allait échouer, que les choses redeviendraient normales, que le duopole sur le pouvoir avec les conservateurs serait rétabli et que le cauchemar Reform allait se dissiper.

Difficile aussi.

SI par hasard, Farage réussissait, comme Milei et en train de réussir, alors il est évident que l’AFD serait élu en Allemagn, que l’Italie suivrait, que la Hollande et la Hongrie ne serait pas loin, que la construction européenne disparaîtrait, chaque pays étant gouverné à terme par les hommes des arbres locaux.

Je ne sais donc pas quelle sera la solution choisie.

Mais je sais  que la décision ne sera pas prise par lui.

 Il est tout à fait évident qu’il existe une une superstructure mondiale où se réunissent les hommes des bateaux les plus importants, à Davos par exemple.

Pour les gens dirigeant cette structure, laisser le pouvoir à Farage maintenant représente un risque immense de voir bien d’autres pays Européens leur échapper soudainement .

Tout va donc être fait pour essayer de maintenir le Peuple Anglais sous le contrôle des hommes des arbres mondiaux et un nouveau pantin va être désigné chargé de tenir le plus longtemps possible.

Les décisions nécessaires au redressement ne seront pas prises et la crise en sera d’autant plus dure.

Mais les citoyens anglais savent aujourd’hui que ce groupe existe, et savent que les anciennes élites les ont trahi

Les anglais savent qu;ils sont en guerre et savent qui sont leurs ennemis

La lutte entre les hommes de Davos et le peuple anglais a donc commencé.

Je ne mettrai pas un kopeck sur les hommes de Davos tant aujourd’hui ils se heurtent au peuple qui a inventé la Démocratie et toujours défendu l’idée de la supériorité de la Liberté Individuelle sur le pouvoir étatique.

Comme me disait mon cher père : « l’embêtant avec les anglais c’est qu’ils perdent toutes les batailles et qu’ils gagnent toutes les guerres »

Entre les hommes de Davos et le peuple anglais , je choisis et je choisirai toujours le peuple anglais.

[1] La Vérité vous rendra libre, chez Pierre de Taillac

[2] Voir le non-respect du vote des français par Sarkozy ou le fait que 10 ans après le référendum anglais, l’Angleterre n’était toujours pas sortie de l’infâme CEDH

[3] C’est ce qui se passe en France depuis l’anathème Mitterrandien sur le FN puis le RN

[4] La presse de gauche en France titra sur un raz-de -marée socialiste.

L’islam libéral existe. La politique l’a combattu

C’est en 2015, lors de la remise du prix Conflits pour son ouvrage consacré à l’État islamique, que j’ai fait la connaissance d’Olivier Hanne. Depuis, nous sommes devenus amis et je ne cesse de suivre ses travaux avec grands intérêts.

 

Olivier Hanne est un vrai historien : il travaille sur les sources, sur les textes, il les met en contexte, il les confronte avec d’autres documents et il analyse en se détachant le plus possible des débats contemporains qui polluent l’analyse. Il étudie l’islam et la France médiévale, et les rapports entre les deux. Après un ouvrage magistral consacré au Coran et un autre, tout aussi magistral, portant sur l’histoire du djihad, il vient de publier une somme ambitieuse où il étudie « l’islam des lumières ». Tout en expliquant, dès l’introduction, ce que le terme de « lumières » a d’anachronique et de problématique, car c’est un concept européen que l’on calque sur un autre univers mental.

 

Quoi qu’il en soit, son livre est essentiel pour comprendre l’histoire complexe et non linéaire des mondes musulmans, ainsi que les différents courants de pensée qui le traversent depuis ses origines. Sa thèse est la suivante : l’islam a une tradition intellectuelle de liberté, de mystique, de rationalisme et d’humanisme que quatorze siècles d’histoire documentent abondamment ; mais cette tradition a été régulièrement étouffée par des alliances entre pouvoirs politiques et clergé juridique, et les réformateurs modernes n’ont pas encore trouvé les conditions de sa renaissance. Ou pour le dire autrement : l’islam libéral existe, mais les pouvoirs l’ont tué.

 

Le soufisme, voie de liberté intérieure

 

L’une des contributions les plus originales du livre est la place qu’il accorde au soufisme, trop souvent réduit dans le débat public à ses formes folkloriques ou à ses dimensions ésotériques. Olivier Hanne montre que le soufisme est, depuis ses origines au VIIIe siècle en Irak et en Syrie, une résistance structurelle à deux formes de fermeture : le juridisme normatif des oulémas et l’instrumentalisation politique de la religion par les califes.

 

Les premiers mystiques musulmans portent un nom qui dit l’essentiel de leur programme : le sûf, le froc de laine inconfortable qu’ils portent par ascèse. Ils cherchent à vivre loin des richesses issues des conquêtes, de la cour et du juridisme, dans un abandon à Dieu qui prend ses racines dans une lecture intérieure et symbolique du Coran. Là où les juristes lisent le texte comme une norme sociale, les soufis y trouvent un appel à la transformation personnelle. « La vraie science dont parle le Coran n’est pas intellectuelle, mais spirituelle et affective : la science des cœurs », note Olivier Hanne en résumant cette orientation fondatrice.

 

Ce mouvement produit, entre le Xe et le XIVe siècle, quelques-unes des œuvres les plus ambitieuses de toute la philosophie mondiale. Ibn Arabi (1165-1240) développe son concept d’Unicité de : Dieu est la seule réalité absolue, dont toutes les créatures sont des émanations. Rumi, au XIIIe siècle, construit en persan une spiritualité de l’amour divin qui transcende les frontières confessionnelles. Al-Halladj, mystique bagdadien du IXe siècle, est crucifié en 922 pour avoir proclamé ana l-Haqq — « Je suis la Vérité » — formule que les oulémas interprètent comme un blasphème et qui dit simplement l’expérience de l’union mystique avec Dieu.

Ces figures ne sont pas des marginaux pittoresques. Elles sont centrales dans l’histoire intellectuelle de l’islam. Et leur marginalisation progressive, au profit d’un islam juridique et normatif, n’est pas un phénomène religieux. C’est un phénomène politique.

 

XIXe siècle : le soufisme face à la colonisation et au wahhabisme

La partie du livre consacrée à la période contemporaine est la plus directement utile pour comprendre les débats actuels. Le XIXe siècle voit converger deux forces destructrices pour le soufisme traditionnel : la colonisation européenne, qui le discrédite en l’assimilant à un complice de l’ordre ancien, et le wahhabisme saoudien naissant, qui le combat comme une innovation hérétique.

 

Ces deux attaques sont menées depuis des directions opposées, mais produisent le même effet : dépouiller le soufisme de sa légitimité sociale et intellectuelle. Les élites acquises à la modernité européenne y voient une superstition. Les réformateurs religieux purificateurs y voient une déviance. Le soufisme se retrouve pris en tenaille entre la modernité laïciste et le fondamentalisme scripturaliste.

Pourtant, le soufisme résiste et se transforme. Olivier Hanne consacre plusieurs passages saisissants à cette résistance. L’émir Abdelkader, après sa défaite militaire contre la France en 1847 et son exil à Damas, retrouve la veine du mystique qu’il était avant de prendre les armes. Protecteur des chrétiens de Damas lors des massacres de 1860, il multiplie les écrits spirituels dans la tradition d’Ibn Arabi et rédige une lettre aux Français où il les loue pour leur maîtrise intellectuelle tout en défendant l’universalisme de la transcendance.

 

Plus méconnu encore, Tierno Bokar (1875-1939), soufi de la confrérie de la Tidjaniyya au Mali, théologien de l’amour face au fondamentalisme. Tierno Bokar mourut dans la pauvreté en 1939, assigné à résidence par les autorités coloniales françaises qui se méfiaient de son influence.

Ce mouvement illustre une réalité que le livre documente : le soufisme a été, dans les périodes de crise, la tradition au sein de laquelle l’islam a résisté à la fois au fondamentalisme et au repli identitaire. En Afrique subsaharienne, où les confréries soufies restent dominantes (92 % des musulmans sénégalais étaient encore affiliés à une confrérie en 2012), les études de terrain montrent régulièrement que leur présence ralentit la radicalisation. Les groupes terroristes du Sahel, de Boko Haram au GSIM, assassinent systématiquement les cheikhs soufis : ce n’est pas un hasard.

 

Les réformateurs modernes et l’impasse politique

 

Le chapitre final du livre — « Réformateurs et libéraux (de 1800 à nos jours) » — est le plus politique et le plus stimulant pour une audience libérale. Olivier Hanne cartographie cinq réponses islamiques à la modernité, qu’il présente sans hiérarchie normative, mais avec une grande précision analytique.

 

La première, celle du wahhabisme et du salafisme, prétend purifier l’islam de toutes ses adjonctions historiques pour retrouver l’islam des origines. Cette prétention est paradoxale : le salafisme est une invention du XIXe siècle, une réponse à la modernité coloniale habillée en retour aux sources. Comme le note l’auteur, il n’y a pas de rupture nette entre le salafisme et l’islamisme des Frères musulmans : l’islamisme est un modernisme. Hassan al-Banna s’inspire des idéologies européennes : toute-puissance de l’État, rôle des masses, socialisme démocratique, pour construire un projet politique islamique. Sayyid Qutb, exécuté en 1966, en tire la conclusion terroriste. Khomeyni, en 1979, en fait un régime d’État.

 

La deuxième réponse est celle des réformateurs libéraux, dont Olivier Hanne brosse un portrait collectif. Mohammed Abduh en Égypte, Jamal al-Din al-Afghani entre Téhéran et Paris, Mohammed Iqbal dans le Pendjab britannique, Mohammed Arkoun dans le champ francophone : tous cherchent à réconcilier la raison moderne et la foi musulmane sans réduire l’une à l’autre. Arkoun distingue le « fait coranique », le texte et son message spirituel originel, du « fait islamique » : l’édifice juridique et politique construit autour de lui depuis le VIIe siècle. Sa formule est lapidaire : l’histoire du droit islamique est « l’usurpation d’un message ouvert par un code fermé ».

 

Ces penseurs prennent des risques considérables. Nasr Hamid Abu Zayd, théologien égyptien qui proposa une lecture humaniste du Coran, est déclaré apostat en 1995 par la justice égyptienne, son mariage annulé, et il doit s’exiler aux Pays-Bas. Mahmoud Taha, militant pacifiste soudanais qui demandait l’abolition de la charia, est pendu en 1985. Abdolkarim Soroush, philosophe iranien formé à Londres et enthousiaste de la révolution de 1979, finit par déclarer qu’un État islamique est « une série d’interprétations de l’islam » et doit s’exiler à son tour.

 

Pourquoi les réformateurs échouent

 

La question politique centrale que pose le livre est précisément celle-ci : pourquoi ces réformateurs, souvent brillants, souvent courageux, n’ont-ils pas produit de transformation durable ?

La transformation de l’islam ne peut pas venir des seuls intellectuels, aussi brillants soient-ils, si les structures qui rendraient cette transformation possible n’existent pas. Ces structures sont au moins de trois ordres.

 

D’abord, des institutions d’enseignement indépendantes, ni contrôlées par l’État, ni soumises au monopole des oulémas traditionnels. Là où l’université européenne a permis le libre examen philosophique des textes sacrés, y compris les textes chrétiens, la madrasa classique a fonctionné comme un outil de reproduction normative. L’Université de théologie d’Ankara, dans les années 1990, est l’une des rares exceptions à ce modèle ; elle traduit en turc les penseurs critiques, intègre un cursus de philosophie et d’histoire, et produit des oulémas capables de distinguer le message coranique de ses relectures juridiques médiévales.

 

Ensuite, une classe moyenne urbaine suffisamment large et autonome pour constituer une base sociale à la réforme. Le christianisme s’est appuyé sur des imprimeurs, des humanistes, des princes territoriaux, une bourgeoisie urbaine, la concurrence des ordres religieux et des universités. C’est ce qui a contribué au travail de la raison et au développement intellectuel.

 

Enfin, et c’est le point le plus directement politique, des régimes qui tolèrent la dissidence intellectuelle religieuse. Le réformisme islamique s’épanouit dans les rares espaces où l’État n’écrase pas la pensée critique : en Turquie dans les années 1990, en Tunisie brièvement après 2011, dans les minorités musulmanes d’Europe, où le pluralisme ambiant crée des conditions inédites. La mosquée Sîmorgh, fondée en région parisienne en 2019, accueille deux imams formés dans le soufisme. C’est une expérience minoritaire. Mais c’est précisément dans ces marges que l’histoire intellectuelle de l’islam s’est le plus souvent renouvelée.

 

L’Islam des Lumières n’est pas un plaidoyer politique. C’est un travail d’historien qui donne les outils pour penser correctement une question mal posée.

Il démontre que l’islam n’est pas une essence figée, mais une tradition vivante, plurielle, traversée de contradictions fécondes. Réduire une civilisation de quatorze siècles à ses manifestations les plus fermées est une erreur analytique.

Il dit ensuite que le soufisme — cette voie mystique longtemps ignorée ou méprisée dans le débat occidental — est probablement la ressource intellectuelle interne la plus précieuse pour une réforme libérale de l’islam. Non pas parce qu’il serait inoffensif ou folklorique, mais précisément parce qu’il a, depuis le VIIIe siècle, défendu la liberté intérieure contre les prétentions du pouvoir à contrôler les consciences.

 

Mais cette liberté ne se décrète pas. Et ce que l’islam n’a que très rarement réussi à faire, c’est gagner en indépendance face aux pouvoirs politiques. Or, cette concurrence entre monde politique et monde de la pensée est indispensable pour que s’épanouissent les libertés.

 

Olivier Hanne, L’Islam des Lumières. Histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle), Tallandier, 2026.

 

Quelques images sur les marchés Chinois

Un croquis vaut mieux que cent discours disait Napoleon.

Je vais donc vous montrer quatre graphiques touchants aux valeurs financières chinoises.

  1. Le cours de change de la monnaie chinoise contre l’euro

 

 

L’Euro baisse de 2007 a 2015 de 11y à  7.5y, puis se stabilise ce niveau pendant 10 ans.

En dépit de cette hausse sur les vingt dernières années, le renminbi est très sous-évalué comme le montre les excédents de sa balance commerciale qui dépassent 1000 milliards de dollars par an, ce qui ne s’était jamais vu dans l’histoire

A mon avis, la seconde vague de hausse du renminbi contre l’euro a commencé Logiquement le niveau de 7 y /e devrait être enfoncé dans les trimestres qui viennent.

 

II Obligations Chinoises contre obligations allemandes

Historique

Jusqu’en 2020, les obligations allemandes et chinoises ont des performances similaires

Depuis 2020, les obligations chinoises continuent de monter de 4 % par an alors que les  colligations allemandes ont perdu 20 % en termes nominaux et environ 35 % en termes réels.

Si le renminbi continue de monter, il est très probable que les obligations chinoises vont continuer à surperformer.

Quant aux obligations allemandes, elles devraient continuer à baisser

La recommandation que j’ai depuis des années selon laquelle, s’il quelqu’un veut avoir des obligations dans son portefeuille, il doit les avoir en Chine, reste valable

 

III Rentabilité du marché des actions chinois en renminbi

 

Historique

Depuis 2020, les indices chinois, qui avaient beaucoup baissé dans les années précédentes, se sont stabilisés (au-dessus de 11000), et une nouvelle phase haussière semble avoir commencé à la fin 2024. Le marché chinois est le seul marché des actions aujourd’hui dont le rendement est supérieur à celui des obligations ce qui, historiquement a presque toujours été un fort signal d’achat pour les actions.

Commentaire

Le marché a déjà rebondi deux fois sur sa moyenne mobile, ce qui un signe positif

A part ça, rien à signaler. Tout va bien.

 

IV Marché des actions chinois contre marché américain.

 

 

 

Historique

De 2021 au début de 2024, le marché chinois sous performe le marché US (-50 %).

Depuis 2024 les performances sont équivalentes, et pour l’instant nous sommes restés au-dessus de la moyenne mobile, ce qui est un bon signe.

Commentaire

Le ratio ci-dessus a comme dénominateur l’indice S&P 500 calculé à partir des capitalisations boursières. Si je remplace cet indice par le S&P 500 « equally weighted » chacune des 500 valeurs représentant 1/ 500 du portefeuille, alors le ratio aujourd’hui n’’est pas à 97,67 mais à 113. Ce qui signifie que la surperformance américaine s’explique en grande partie par l’évolution boursière de très peu de valeurs (NVIDIA). Ce qui peut être très dangereux.

 

Conclusion générale : Vous n’avez pas assez d’actifs financiers en Chine.

Oléoduc Droujba : l’amitié sème la zizanie

Un oléoduc construit à l’époque soviétique a structuré la dépendance des pays d’Europe centrale au pétrole russe. Plusieurs décennies après, l’oléoduc de l’Amitié (Droujba en russe), sème la zizanie en Europe.

 

L’oléoduc de l’Amitié. C’est ainsi que les Soviétiques avaient baptisé, en 1964, cet oléoduc de 5 500 kilomètres reliant la Sibérie à l’Europe centrale. Il s’agissait d’approvisionner ces pays en pétrole russe et de marquer ainsi leur dépendance énergétique à l’égard de l’Union soviétique. La chute de l’URSS n’a pas changé la donne : les pays ont continué à s’approvisionner via le Droujba. Notamment parce que les raffineries présentes en Hongrie et en Slovaquie ont été adaptées au pétrole russe, plus lourd et plus acide que celui du Moyen-Orient. Pour changer de pétrole, il ne suffit pas de construire un nouveau tube : il faut revoir toutes les infrastructures pétrolières, notamment les usines. Ce qui nécessite des millions d’euros d’investissement, que les pays concernés n’ont jamais jugé utile d’engager : il y avait plus urgent et plus important à faire. Mais avec la guerre en Ukraine et la question des sanctions contre la Russie, l’oléoduc de l’amitié avec les Soviétiques est devenu celui de la discorde avec les autres Européens.

 

Une frappe malheureuse

 

Droujba ne faisait pas parler de lui depuis mars 2022, chacun s’étant accommodé à ce que les pays d’Europe centrale continuent de s’approvisionner en hydrocarbures russes : ils n’avaient guère le choix.

Mais, en janvier 2026, une frappe russe endommage un tronçon du Droujba à Brody, dans l’ouest de l’Ukraine. Les livraisons s’interrompent vers la Hongrie et la Slovaquie. S’ensuit un bras de fer qui révèle les fractures au sein de l’UE. Viktor Orbán bloque le 20e paquet de sanctions contre Moscou et, lui qui s’opposait de longue date au prêt européen de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine, saisit l’occasion pour conditionner la levée de son veto à la reprise des livraisons de pétrole. C’est tout autant un geste politique de défiance à l’égard de l’UE qu’un geste économique de nécessité : la Hongrie a un besoin vital de ce pétrole pour maintenir son économie. Et alors même que l’inflation et le chômage frappent durement le pays (ce qui causa en partie la défaite d’Orban).

Quant à Robert Fico, le Premier ministre slovaque, il décrète l’état d’urgence pétrolier. Pendant trois mois, un bout de tuyau percé en Ukraine paralyse la diplomatie européenne.

Le 23 avril, le flux repart et entre temps Orban a été vaincu aux législatives. Le 24, l’UE débloque le prêt.

 

La géopolitique d’un tuyau

 

Le Droujba ne transporte pas seulement du pétrole : il transporte de la dépendance et Moscou le sait depuis toujours. C’est même en partie pour cela qu’il a été construit dans les années 1960. Les Soviétiques ont tissé délibérément des interdépendances, des cordons ombilicaux énergétiques qui rendaient les pays satellites structurellement dépendants du centre, c’est-à-dire de Moscou. Avec impossibilité de varier leurs approvisionnements.

Quarante ans après la chute de l’URSS, ces cordons n’ont pas tous été coupés. La Hongrie et la Slovaquie en sont l’illustration la plus nette. Leur dépendance n’est pas idéologique : elle est industrielle. Leurs raffineries ont été conçues pour traiter le brut de l’Oural, dont les caractéristiques chimiques diffèrent de celles du pétrole de la mer du Nord et du Golfe persique. Impossible donc de s’affranchir aisément du pétrole russe.

L’autre dimension géopolitique vient du Kazakhstan. Environ 40 000 barils par jour en provenance du Kazakhstan transitent via le Droujba vers la raffinerie de Schwedt, près de Berlin. La Russie a annoncé la fin de ces livraisons au 1er mai. Moscou contrôle non seulement son pétrole, mais aussi les routes d’acheminement des hydrocarbures de ses voisins d’Asie centrale. Toujours la permanence de la dépendance. Le Kazakhstan, qui s’est éloigné de Moscou à la suite de l’invasion de l’Ukraine, et rapproché de l’UE, constate qu’il demeure lié à la Russie par la permanence des infrastructures industrielles. Là aussi, il faudrait plusieurs années et beaucoup d’investissements pour construire un oléoduc indépendant. Ce qu’Astana veut faire. Et pour cela, il n’y a qu’une seule route possible : celle du Caucase, qui passe par la mer Caspienne, Bakou, la Géorgie et la Turquie.

Le Kazakhstan veut s’affranchir de sa géographie, dont Moscou a fait un levier de pression et de dépendance.

 

Les acteurs en présence

 

Dans cette géopolitique des tubes, il y a les États, mais aussi de nombreuses entreprises.

Transneft, qui détient le monopole des oléoducs russes. C’est une entreprise d’État dont l’État russe détient 78 % et qui est cotée à Moscou (TRNFP). Elle opère physiquement le réseau, perçoit les droits de transit, et dépend directement du Kremlin pour ses décisions stratégiques. C’est elle qui gère le tronçon sibérien et le flux jusqu’à la frontière ukrainienne.

 

Rosneft et Lukoil sont les principaux producteurs qui alimentent le Droujba. Rosneft, contrôlée à 50 % par l’État russe, est cotée à Moscou (ROSN). BP en détient encore 19,75 % depuis son rachat de TNK-BP en 2013. Lukoil (LKOH) est la plus grande société pétrolière privée de Russie. Ces deux groupes sont sous sanctions occidentales depuis 2022 et donc inaccessibles pour les investisseurs européens et américains.

 

MOL est le grand gagnant discret de cette confrontation. Le groupe pétrolier hongrois, coté à Budapest (MOL HB) et partiellement détenu par l’État hongrois (24 %). Il exploite les raffineries de Slovaquie et de Hongrie qui traitent le brut de l’Oural. C’est MOL qui a formellement demandé à l’Ukraine la reprise du transit en avril. Sans Droujba, ses raffineries tournent à perte. Ce qui en dit long sur la marge de manœuvre réelle de la Hongrie : derrière le discours souverainiste, il y a la nécessité industrielle d’un groupe coté en Bourse et d’une économie dépendante du pétrole russe.

 

KazMunayGaz (KMG), la compagnie nationale du Kazakhstan, alimente quant à elle via l’oléoduc Ouzen-Atyraou-Samara les quelque 40 000 barils quotidiens qui transitent vers la raffinerie allemande de Schwedt. KMG n’est pas accessible aux investisseurs occidentaux, mais ses difficultés de transit créent de la demande pour les routes alternatives, notamment les terminaux de la mer Baltique et les oléoducs vers la Turquie. Et devraient donc profiter aux entreprises qui exploitent ces routes et ces terminaux.

 

La raffinerie de Schwedt, opérée en grande partie par Rosneft Deutschland, filiale allemande de l’entreprise russe, placée sous tutelle de l’État allemand en 2022, produit l’essentiel du carburant de la grande région de Berlin. Elle représente le cas le plus aigu de la dépendance : une infrastructure stratégique que l’État allemand contrôle politiquement, mais dont la dépendance au brut russe n’a pas encore été résolue. Or, c’est là qu’arrive le pétrole kazakh que la Russie veut couper le 1er mai. Si cette menace est mise à exécution, la région de Berlin va être privée d’une grande partie de son pétrole. De quoi menacer tout le secteur industriel allemand, notamment l’automobile.

L’oléoduc Droujba révèle un fonctionnement essentiel de la géopolitique : derrière les discours (notamment politiques), derrière les symboles, il y a des réalités, qui sont celles de la géoéconomie, de l’énergie et des dépendances. Orban et consorts peuvent dire ce qu’ils veulent : il faut du pétrole pour nourrir les ventres et maintenir le niveau de vie. Et il faut donc des espaces géographiques par où le pétrole doit passer. La politique peut s’affranchir de la géographie, mais elle ne peut pas complètement s’en passer. Cette guerre d’Ukraine est, pour l’Europe, une revanche de la géographie et de l’économie.