L’islam libéral existe. La politique l’a combattu

C’est en 2015, lors de la remise du prix Conflits pour son ouvrage consacré à l’État islamique, que j’ai fait la connaissance d’Olivier Hanne. Depuis, nous sommes devenus amis et je ne cesse de suivre ses travaux avec grands intérêts.

 

Olivier Hanne est un vrai historien : il travaille sur les sources, sur les textes, il les met en contexte, il les confronte avec d’autres documents et il analyse en se détachant le plus possible des débats contemporains qui polluent l’analyse. Il étudie l’islam et la France médiévale, et les rapports entre les deux. Après un ouvrage magistral consacré au Coran et un autre, tout aussi magistral, portant sur l’histoire du djihad, il vient de publier une somme ambitieuse où il étudie « l’islam des lumières ». Tout en expliquant, dès l’introduction, ce que le terme de « lumières » a d’anachronique et de problématique, car c’est un concept européen que l’on calque sur un autre univers mental.

 

Quoi qu’il en soit, son livre est essentiel pour comprendre l’histoire complexe et non linéaire des mondes musulmans, ainsi que les différents courants de pensée qui le traversent depuis ses origines. Sa thèse est la suivante : l’islam a une tradition intellectuelle de liberté, de mystique, de rationalisme et d’humanisme que quatorze siècles d’histoire documentent abondamment ; mais cette tradition a été régulièrement étouffée par des alliances entre pouvoirs politiques et clergé juridique, et les réformateurs modernes n’ont pas encore trouvé les conditions de sa renaissance. Ou pour le dire autrement : l’islam libéral existe, mais les pouvoirs l’ont tué.

 

Le soufisme, voie de liberté intérieure

 

L’une des contributions les plus originales du livre est la place qu’il accorde au soufisme, trop souvent réduit dans le débat public à ses formes folkloriques ou à ses dimensions ésotériques. Olivier Hanne montre que le soufisme est, depuis ses origines au VIIIe siècle en Irak et en Syrie, une résistance structurelle à deux formes de fermeture : le juridisme normatif des oulémas et l’instrumentalisation politique de la religion par les califes.

 

Les premiers mystiques musulmans portent un nom qui dit l’essentiel de leur programme : le sûf, le froc de laine inconfortable qu’ils portent par ascèse. Ils cherchent à vivre loin des richesses issues des conquêtes, de la cour et du juridisme, dans un abandon à Dieu qui prend ses racines dans une lecture intérieure et symbolique du Coran. Là où les juristes lisent le texte comme une norme sociale, les soufis y trouvent un appel à la transformation personnelle. « La vraie science dont parle le Coran n’est pas intellectuelle, mais spirituelle et affective : la science des cœurs », note Olivier Hanne en résumant cette orientation fondatrice.

 

Ce mouvement produit, entre le Xe et le XIVe siècle, quelques-unes des œuvres les plus ambitieuses de toute la philosophie mondiale. Ibn Arabi (1165-1240) développe son concept d’Unicité de : Dieu est la seule réalité absolue, dont toutes les créatures sont des émanations. Rumi, au XIIIe siècle, construit en persan une spiritualité de l’amour divin qui transcende les frontières confessionnelles. Al-Halladj, mystique bagdadien du IXe siècle, est crucifié en 922 pour avoir proclamé ana l-Haqq — « Je suis la Vérité » — formule que les oulémas interprètent comme un blasphème et qui dit simplement l’expérience de l’union mystique avec Dieu.

Ces figures ne sont pas des marginaux pittoresques. Elles sont centrales dans l’histoire intellectuelle de l’islam. Et leur marginalisation progressive, au profit d’un islam juridique et normatif, n’est pas un phénomène religieux. C’est un phénomène politique.

 

XIXe siècle : le soufisme face à la colonisation et au wahhabisme

La partie du livre consacrée à la période contemporaine est la plus directement utile pour comprendre les débats actuels. Le XIXe siècle voit converger deux forces destructrices pour le soufisme traditionnel : la colonisation européenne, qui le discrédite en l’assimilant à un complice de l’ordre ancien, et le wahhabisme saoudien naissant, qui le combat comme une innovation hérétique.

 

Ces deux attaques sont menées depuis des directions opposées, mais produisent le même effet : dépouiller le soufisme de sa légitimité sociale et intellectuelle. Les élites acquises à la modernité européenne y voient une superstition. Les réformateurs religieux purificateurs y voient une déviance. Le soufisme se retrouve pris en tenaille entre la modernité laïciste et le fondamentalisme scripturaliste.

Pourtant, le soufisme résiste et se transforme. Olivier Hanne consacre plusieurs passages saisissants à cette résistance. L’émir Abdelkader, après sa défaite militaire contre la France en 1847 et son exil à Damas, retrouve la veine du mystique qu’il était avant de prendre les armes. Protecteur des chrétiens de Damas lors des massacres de 1860, il multiplie les écrits spirituels dans la tradition d’Ibn Arabi et rédige une lettre aux Français où il les loue pour leur maîtrise intellectuelle tout en défendant l’universalisme de la transcendance.

 

Plus méconnu encore, Tierno Bokar (1875-1939), soufi de la confrérie de la Tidjaniyya au Mali, théologien de l’amour face au fondamentalisme. Tierno Bokar mourut dans la pauvreté en 1939, assigné à résidence par les autorités coloniales françaises qui se méfiaient de son influence.

Ce mouvement illustre une réalité que le livre documente : le soufisme a été, dans les périodes de crise, la tradition au sein de laquelle l’islam a résisté à la fois au fondamentalisme et au repli identitaire. En Afrique subsaharienne, où les confréries soufies restent dominantes (92 % des musulmans sénégalais étaient encore affiliés à une confrérie en 2012), les études de terrain montrent régulièrement que leur présence ralentit la radicalisation. Les groupes terroristes du Sahel, de Boko Haram au GSIM, assassinent systématiquement les cheikhs soufis : ce n’est pas un hasard.

 

Les réformateurs modernes et l’impasse politique

 

Le chapitre final du livre — « Réformateurs et libéraux (de 1800 à nos jours) » — est le plus politique et le plus stimulant pour une audience libérale. Olivier Hanne cartographie cinq réponses islamiques à la modernité, qu’il présente sans hiérarchie normative, mais avec une grande précision analytique.

 

La première, celle du wahhabisme et du salafisme, prétend purifier l’islam de toutes ses adjonctions historiques pour retrouver l’islam des origines. Cette prétention est paradoxale : le salafisme est une invention du XIXe siècle, une réponse à la modernité coloniale habillée en retour aux sources. Comme le note l’auteur, il n’y a pas de rupture nette entre le salafisme et l’islamisme des Frères musulmans : l’islamisme est un modernisme. Hassan al-Banna s’inspire des idéologies européennes : toute-puissance de l’État, rôle des masses, socialisme démocratique, pour construire un projet politique islamique. Sayyid Qutb, exécuté en 1966, en tire la conclusion terroriste. Khomeyni, en 1979, en fait un régime d’État.

 

La deuxième réponse est celle des réformateurs libéraux, dont Olivier Hanne brosse un portrait collectif. Mohammed Abduh en Égypte, Jamal al-Din al-Afghani entre Téhéran et Paris, Mohammed Iqbal dans le Pendjab britannique, Mohammed Arkoun dans le champ francophone : tous cherchent à réconcilier la raison moderne et la foi musulmane sans réduire l’une à l’autre. Arkoun distingue le « fait coranique », le texte et son message spirituel originel, du « fait islamique » : l’édifice juridique et politique construit autour de lui depuis le VIIe siècle. Sa formule est lapidaire : l’histoire du droit islamique est « l’usurpation d’un message ouvert par un code fermé ».

 

Ces penseurs prennent des risques considérables. Nasr Hamid Abu Zayd, théologien égyptien qui proposa une lecture humaniste du Coran, est déclaré apostat en 1995 par la justice égyptienne, son mariage annulé, et il doit s’exiler aux Pays-Bas. Mahmoud Taha, militant pacifiste soudanais qui demandait l’abolition de la charia, est pendu en 1985. Abdolkarim Soroush, philosophe iranien formé à Londres et enthousiaste de la révolution de 1979, finit par déclarer qu’un État islamique est « une série d’interprétations de l’islam » et doit s’exiler à son tour.

 

Pourquoi les réformateurs échouent

 

La question politique centrale que pose le livre est précisément celle-ci : pourquoi ces réformateurs, souvent brillants, souvent courageux, n’ont-ils pas produit de transformation durable ?

La transformation de l’islam ne peut pas venir des seuls intellectuels, aussi brillants soient-ils, si les structures qui rendraient cette transformation possible n’existent pas. Ces structures sont au moins de trois ordres.

 

D’abord, des institutions d’enseignement indépendantes, ni contrôlées par l’État, ni soumises au monopole des oulémas traditionnels. Là où l’université européenne a permis le libre examen philosophique des textes sacrés, y compris les textes chrétiens, la madrasa classique a fonctionné comme un outil de reproduction normative. L’Université de théologie d’Ankara, dans les années 1990, est l’une des rares exceptions à ce modèle ; elle traduit en turc les penseurs critiques, intègre un cursus de philosophie et d’histoire, et produit des oulémas capables de distinguer le message coranique de ses relectures juridiques médiévales.

 

Ensuite, une classe moyenne urbaine suffisamment large et autonome pour constituer une base sociale à la réforme. Le christianisme s’est appuyé sur des imprimeurs, des humanistes, des princes territoriaux, une bourgeoisie urbaine, la concurrence des ordres religieux et des universités. C’est ce qui a contribué au travail de la raison et au développement intellectuel.

 

Enfin, et c’est le point le plus directement politique, des régimes qui tolèrent la dissidence intellectuelle religieuse. Le réformisme islamique s’épanouit dans les rares espaces où l’État n’écrase pas la pensée critique : en Turquie dans les années 1990, en Tunisie brièvement après 2011, dans les minorités musulmanes d’Europe, où le pluralisme ambiant crée des conditions inédites. La mosquée Sîmorgh, fondée en région parisienne en 2019, accueille deux imams formés dans le soufisme. C’est une expérience minoritaire. Mais c’est précisément dans ces marges que l’histoire intellectuelle de l’islam s’est le plus souvent renouvelée.

 

L’Islam des Lumières n’est pas un plaidoyer politique. C’est un travail d’historien qui donne les outils pour penser correctement une question mal posée.

Il démontre que l’islam n’est pas une essence figée, mais une tradition vivante, plurielle, traversée de contradictions fécondes. Réduire une civilisation de quatorze siècles à ses manifestations les plus fermées est une erreur analytique.

Il dit ensuite que le soufisme — cette voie mystique longtemps ignorée ou méprisée dans le débat occidental — est probablement la ressource intellectuelle interne la plus précieuse pour une réforme libérale de l’islam. Non pas parce qu’il serait inoffensif ou folklorique, mais précisément parce qu’il a, depuis le VIIIe siècle, défendu la liberté intérieure contre les prétentions du pouvoir à contrôler les consciences.

 

Mais cette liberté ne se décrète pas. Et ce que l’islam n’a que très rarement réussi à faire, c’est gagner en indépendance face aux pouvoirs politiques. Or, cette concurrence entre monde politique et monde de la pensée est indispensable pour que s’épanouissent les libertés.

 

Olivier Hanne, L’Islam des Lumières. Histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle), Tallandier, 2026.

 

Quelques images sur les marchés Chinois

Un croquis vaut mieux que cent discours disait Napoleon.

Je vais donc vous montrer quatre graphiques touchants aux valeurs financières chinoises.

  1. Le cours de change de la monnaie chinoise contre l’euro

 

 

L’Euro baisse de 2007 a 2015 de 11y à  7.5y, puis se stabilise ce niveau pendant 10 ans.

En dépit de cette hausse sur les vingt dernières années, le renminbi est très sous-évalué comme le montre les excédents de sa balance commerciale qui dépassent 1000 milliards de dollars par an, ce qui ne s’était jamais vu dans l’histoire

A mon avis, la seconde vague de hausse du renminbi contre l’euro a commencé Logiquement le niveau de 7 y /e devrait être enfoncé dans les trimestres qui viennent.

 

II Obligations Chinoises contre obligations allemandes

Historique

Jusqu’en 2020, les obligations allemandes et chinoises ont des performances similaires

Depuis 2020, les obligations chinoises continuent de monter de 4 % par an alors que les  colligations allemandes ont perdu 20 % en termes nominaux et environ 35 % en termes réels.

Si le renminbi continue de monter, il est très probable que les obligations chinoises vont continuer à surperformer.

Quant aux obligations allemandes, elles devraient continuer à baisser

La recommandation que j’ai depuis des années selon laquelle, s’il quelqu’un veut avoir des obligations dans son portefeuille, il doit les avoir en Chine, reste valable

 

III Rentabilité du marché des actions chinois en renminbi

 

Historique

Depuis 2020, les indices chinois, qui avaient beaucoup baissé dans les années précédentes, se sont stabilisés (au-dessus de 11000), et une nouvelle phase haussière semble avoir commencé à la fin 2024. Le marché chinois est le seul marché des actions aujourd’hui dont le rendement est supérieur à celui des obligations ce qui, historiquement a presque toujours été un fort signal d’achat pour les actions.

Commentaire

Le marché a déjà rebondi deux fois sur sa moyenne mobile, ce qui un signe positif

A part ça, rien à signaler. Tout va bien.

 

IV Marché des actions chinois contre marché américain.

 

 

 

Historique

De 2021 au début de 2024, le marché chinois sous performe le marché US (-50 %).

Depuis 2024 les performances sont équivalentes, et pour l’instant nous sommes restés au-dessus de la moyenne mobile, ce qui est un bon signe.

Commentaire

Le ratio ci-dessus a comme dénominateur l’indice S&P 500 calculé à partir des capitalisations boursières. Si je remplace cet indice par le S&P 500 « equally weighted » chacune des 500 valeurs représentant 1/ 500 du portefeuille, alors le ratio aujourd’hui n’’est pas à 97,67 mais à 113. Ce qui signifie que la surperformance américaine s’explique en grande partie par l’évolution boursière de très peu de valeurs (NVIDIA). Ce qui peut être très dangereux.

 

Conclusion générale : Vous n’avez pas assez d’actifs financiers en Chine.

Oléoduc Droujba : l’amitié sème la zizanie

Un oléoduc construit à l’époque soviétique a structuré la dépendance des pays d’Europe centrale au pétrole russe. Plusieurs décennies après, l’oléoduc de l’Amitié (Droujba en russe), sème la zizanie en Europe.

 

L’oléoduc de l’Amitié. C’est ainsi que les Soviétiques avaient baptisé, en 1964, cet oléoduc de 5 500 kilomètres reliant la Sibérie à l’Europe centrale. Il s’agissait d’approvisionner ces pays en pétrole russe et de marquer ainsi leur dépendance énergétique à l’égard de l’Union soviétique. La chute de l’URSS n’a pas changé la donne : les pays ont continué à s’approvisionner via le Droujba. Notamment parce que les raffineries présentes en Hongrie et en Slovaquie ont été adaptées au pétrole russe, plus lourd et plus acide que celui du Moyen-Orient. Pour changer de pétrole, il ne suffit pas de construire un nouveau tube : il faut revoir toutes les infrastructures pétrolières, notamment les usines. Ce qui nécessite des millions d’euros d’investissement, que les pays concernés n’ont jamais jugé utile d’engager : il y avait plus urgent et plus important à faire. Mais avec la guerre en Ukraine et la question des sanctions contre la Russie, l’oléoduc de l’amitié avec les Soviétiques est devenu celui de la discorde avec les autres Européens.

 

Une frappe malheureuse

 

Droujba ne faisait pas parler de lui depuis mars 2022, chacun s’étant accommodé à ce que les pays d’Europe centrale continuent de s’approvisionner en hydrocarbures russes : ils n’avaient guère le choix.

Mais, en janvier 2026, une frappe russe endommage un tronçon du Droujba à Brody, dans l’ouest de l’Ukraine. Les livraisons s’interrompent vers la Hongrie et la Slovaquie. S’ensuit un bras de fer qui révèle les fractures au sein de l’UE. Viktor Orbán bloque le 20e paquet de sanctions contre Moscou et, lui qui s’opposait de longue date au prêt européen de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine, saisit l’occasion pour conditionner la levée de son veto à la reprise des livraisons de pétrole. C’est tout autant un geste politique de défiance à l’égard de l’UE qu’un geste économique de nécessité : la Hongrie a un besoin vital de ce pétrole pour maintenir son économie. Et alors même que l’inflation et le chômage frappent durement le pays (ce qui causa en partie la défaite d’Orban).

Quant à Robert Fico, le Premier ministre slovaque, il décrète l’état d’urgence pétrolier. Pendant trois mois, un bout de tuyau percé en Ukraine paralyse la diplomatie européenne.

Le 23 avril, le flux repart et entre temps Orban a été vaincu aux législatives. Le 24, l’UE débloque le prêt.

 

La géopolitique d’un tuyau

 

Le Droujba ne transporte pas seulement du pétrole : il transporte de la dépendance et Moscou le sait depuis toujours. C’est même en partie pour cela qu’il a été construit dans les années 1960. Les Soviétiques ont tissé délibérément des interdépendances, des cordons ombilicaux énergétiques qui rendaient les pays satellites structurellement dépendants du centre, c’est-à-dire de Moscou. Avec impossibilité de varier leurs approvisionnements.

Quarante ans après la chute de l’URSS, ces cordons n’ont pas tous été coupés. La Hongrie et la Slovaquie en sont l’illustration la plus nette. Leur dépendance n’est pas idéologique : elle est industrielle. Leurs raffineries ont été conçues pour traiter le brut de l’Oural, dont les caractéristiques chimiques diffèrent de celles du pétrole de la mer du Nord et du Golfe persique. Impossible donc de s’affranchir aisément du pétrole russe.

L’autre dimension géopolitique vient du Kazakhstan. Environ 40 000 barils par jour en provenance du Kazakhstan transitent via le Droujba vers la raffinerie de Schwedt, près de Berlin. La Russie a annoncé la fin de ces livraisons au 1er mai. Moscou contrôle non seulement son pétrole, mais aussi les routes d’acheminement des hydrocarbures de ses voisins d’Asie centrale. Toujours la permanence de la dépendance. Le Kazakhstan, qui s’est éloigné de Moscou à la suite de l’invasion de l’Ukraine, et rapproché de l’UE, constate qu’il demeure lié à la Russie par la permanence des infrastructures industrielles. Là aussi, il faudrait plusieurs années et beaucoup d’investissements pour construire un oléoduc indépendant. Ce qu’Astana veut faire. Et pour cela, il n’y a qu’une seule route possible : celle du Caucase, qui passe par la mer Caspienne, Bakou, la Géorgie et la Turquie.

Le Kazakhstan veut s’affranchir de sa géographie, dont Moscou a fait un levier de pression et de dépendance.

 

Les acteurs en présence

 

Dans cette géopolitique des tubes, il y a les États, mais aussi de nombreuses entreprises.

Transneft, qui détient le monopole des oléoducs russes. C’est une entreprise d’État dont l’État russe détient 78 % et qui est cotée à Moscou (TRNFP). Elle opère physiquement le réseau, perçoit les droits de transit, et dépend directement du Kremlin pour ses décisions stratégiques. C’est elle qui gère le tronçon sibérien et le flux jusqu’à la frontière ukrainienne.

 

Rosneft et Lukoil sont les principaux producteurs qui alimentent le Droujba. Rosneft, contrôlée à 50 % par l’État russe, est cotée à Moscou (ROSN). BP en détient encore 19,75 % depuis son rachat de TNK-BP en 2013. Lukoil (LKOH) est la plus grande société pétrolière privée de Russie. Ces deux groupes sont sous sanctions occidentales depuis 2022 et donc inaccessibles pour les investisseurs européens et américains.

 

MOL est le grand gagnant discret de cette confrontation. Le groupe pétrolier hongrois, coté à Budapest (MOL HB) et partiellement détenu par l’État hongrois (24 %). Il exploite les raffineries de Slovaquie et de Hongrie qui traitent le brut de l’Oural. C’est MOL qui a formellement demandé à l’Ukraine la reprise du transit en avril. Sans Droujba, ses raffineries tournent à perte. Ce qui en dit long sur la marge de manœuvre réelle de la Hongrie : derrière le discours souverainiste, il y a la nécessité industrielle d’un groupe coté en Bourse et d’une économie dépendante du pétrole russe.

 

KazMunayGaz (KMG), la compagnie nationale du Kazakhstan, alimente quant à elle via l’oléoduc Ouzen-Atyraou-Samara les quelque 40 000 barils quotidiens qui transitent vers la raffinerie allemande de Schwedt. KMG n’est pas accessible aux investisseurs occidentaux, mais ses difficultés de transit créent de la demande pour les routes alternatives, notamment les terminaux de la mer Baltique et les oléoducs vers la Turquie. Et devraient donc profiter aux entreprises qui exploitent ces routes et ces terminaux.

 

La raffinerie de Schwedt, opérée en grande partie par Rosneft Deutschland, filiale allemande de l’entreprise russe, placée sous tutelle de l’État allemand en 2022, produit l’essentiel du carburant de la grande région de Berlin. Elle représente le cas le plus aigu de la dépendance : une infrastructure stratégique que l’État allemand contrôle politiquement, mais dont la dépendance au brut russe n’a pas encore été résolue. Or, c’est là qu’arrive le pétrole kazakh que la Russie veut couper le 1er mai. Si cette menace est mise à exécution, la région de Berlin va être privée d’une grande partie de son pétrole. De quoi menacer tout le secteur industriel allemand, notamment l’automobile.

L’oléoduc Droujba révèle un fonctionnement essentiel de la géopolitique : derrière les discours (notamment politiques), derrière les symboles, il y a des réalités, qui sont celles de la géoéconomie, de l’énergie et des dépendances. Orban et consorts peuvent dire ce qu’ils veulent : il faut du pétrole pour nourrir les ventres et maintenir le niveau de vie. Et il faut donc des espaces géographiques par où le pétrole doit passer. La politique peut s’affranchir de la géographie, mais elle ne peut pas complètement s’en passer. Cette guerre d’Ukraine est, pour l’Europe, une revanche de la géographie et de l’économie.