C’est devenu une formule rituelle, passe partout, presque un tic de langage. Dans la confrontation économique et politique entre les États-Unis et la Chine, on parle du « piège de Thucydide », en référence à une expression de Graham Allison. Depuis son ouvrage Vers la guerre (2017), l’expression est devenue un poncif géopolitique comme, auparavant, le choc des civilisations et la fin de l’histoire. Pourtant, à l’image de Samuel Huttington et de Francis Fukuyama, les analyses d’Allison sont réduites et déformées.
Loin de décrire une marche inexorable vers la guerre, l’analyse d’Allison est au contraire un plaidoyer pour la diplomatie, une mise en garde contre les dynamiques de crise et une réfutation de l’existence d’un conflit inévitable.
Le résumé qui circule partout est simpliste : quand une puissance montante défie une puissance établie, la guerre est inévitable. Preuve en est, Sparte et Athènes lors de la guerre du Péloponnèse, analysée par l’historien grec Thucydide. Donc, quand la Chine montante défie les États-Unis établis, la guerre est inévitable.
Cette lecture a été reprise par des politiques, des éditorialistes, des stratèges militaires. Elle est brandie tantôt pour justifier la fermeté face à Pékin, tantôt pour appeler à la capitulation préventive. Dans les deux cas, Allison n’est pas convoqué pour son analyse mais pour une analyse réduite au slogan. La formule, sobre et puissante, sonne comme une loi d’airain, un déterminisme géopolitique insurmontable. Elle suggère une mécanique inéluctable, un engrenage dont on ne sort pas. C’est exactement le contraire de ce que Graham Allison a écrit.
Une guerre évitable
La première phrase de la conclusion de Vers la guerre réfute la lecture dominante qui est faite de l’ouvrage d’Allison : « La guerre entre les États-Unis et la Chine n’est pas inévitable. Je crois que les dirigeants des deux pays peuvent éviter ce piège, mais seulement s’ils comprennent à quel point le danger est grave. »
Graham Allison ne dit pas que la guerre aura lieu. Il dit que la confrontation est forte et réelle, qu’il y a risque de guerre et donc qu’il faut déployer des moyens diplomatiques pour l’éviter. Force est de constater que depuis la sortie de l’ouvrage, soit dix années, la guerre n’a pas eu lieu. Et lors de sa dernière visite en Chine, Donald Trump a lâché Taïwan, ce qui aurait pu être un point d’achoppement, voire de guerre, avec la Chine.
La réduction de l’analyse d’Allison repose sur une double mauvaise lecture : celle d’Allison et celle de Thucydide.
Allison s’appuie sur la formule de l’historien grec dans La Guerre du Péloponnèse : « Ce qui rendit la guerre inévitable, c’est la croissance de la puissance d’Athènes et la peur que cela inspira à Sparte. » Il en tire le concept de « piège » : quand une puissance montante défie une puissance établie, la peur, la méfiance et les dynamiques de prestige créent une pression structurelle vers la guerre que les acteurs individuels peinent à contrôler.
Mais Allison ne dit pas que Thucydide a découvert une loi universelle. Il dit que Thucydide a identifié une dynamique récurrente, ce qui est différent.
À quoi il faut ajouter que Graham Allison note ce que ses commentateurs omettent systématiquement : Thucydide lui-même ne croyait pas que la guerre entre Athènes et Sparte était inévitable. Il pensait qu’elle aurait pu être évitée, et que c’est la série de mauvaises décisions prises par des dirigeants enfermés dans leurs peurs et leurs calculs de prestige qui l’avait rendue réelle. La Guerre du Péloponnèse est moins un traité de fatalisme qu’une leçon sur les erreurs humaines. Ce n’est pas le déterminisme qui prime mais le possibilisme des acteurs. Thucydide n’est pas un fataliste, contrairement à Homère. Il ne parle jamais des dieux, absents de son ouvrage, il n’évoque pas le destin et encore moins des interventions divines surprises, qui pourraient déclencher une tempête ou jeter un sort à un héros. L’œuvre de Thucydide abandonne complètement le fatum, c’est-à-dire le destin, que les Romains ont réintégré. C’est une œuvre uniquement humaine, faite de décisions politiques. La guerre aurait pu ne pas avoir lieu, et elle se déclenche à cause d’un conflit périphérique, qui part des colonies grecques. C’est par engrenage d’alliances que Sparte et Athènes sont pris dans la guerre, non par confrontation directe. Exactement comme la Première Guerre mondiale est partie de Serbie, non de la confrontation directe entre la France et l’Allemagne.
Si une guerre entre États-Unis et Chine devait surgir, elle pourrait partir des zones périphériques de leur influence : Taïwan peut-être, l’Asie centrale, l’Europe. Mais pas d’un choc direct.
La mécanique du piège
Allison identifie les ressorts psychologiques et politiques qui transforment une rivalité structurelle en guerre.
Le premier ressort est la peur. La puissance établie n’a pas peur de la puissance montante parce qu’elle la juge agressive, elle a peur parce qu’elle se sent décliner. Cette peur du déclin produit des réactions défensives disproportionnées, une tendance à interpréter chaque geste de l’adversaire comme une provocation, et une logique de confrontation préventive qui peut déclencher précisément ce qu’elle cherche à éviter.
Le second ressort est l’orgueil. La puissance montante ne veut pas seulement la sécurité et la prospérité, elle veut la reconnaissance. Elle veut que le monde, et en particulier la puissance établie, reconnaisse qu’elle a changé de rang. Cette demande de reconnaissance, que Allison emprunte à Hegel et à Francis Fukuyama, est souvent ignorée ou mal gérée par la puissance établie, qui y voit une provocation plutôt qu’une aspiration légitime.
Le troisième ressort est la dynamique de crise. Une fois que la peur et l’orgueil sont à l’œuvre, les crises, même mineures, même accidentelles, peuvent prendre une ampleur disproportionnée.
Le cas chinois
Sur la Chine elle-même, le livre est beaucoup plus nuancé que son usage ne le laisse entendre. Allison ne présente pas la Chine comme une puissance agressive animée par une volonté de domination mondiale. Il la présente comme une puissance qui cherche à retrouver la position qu’elle occupait dans son espace régional avant le « siècle des humiliations », de 1839 à 1949. Cette ambition est, à ses yeux, légitime et compréhensible. Le problème n’est pas la Chine : c’est la collision entre cette ambition légitime et les engagements américains dans la région Asie-Pacifique.
Il note que les États-Unis appliquent au Pacifique exactement la doctrine Monroe qu’ils ont imposée dans leur propre hémisphère au XIXe siècle : une zone d’influence exclusive, hors de portée des grandes puissances extérieures. Quand la Chine revendique quelque chose d’analogue en mer de Chine méridionale, Washington s’en indigne. « Imaginez comment les États-Unis réagiraient si la Chine établissait des alliances militaires au Mexique et au Canada » demande Graham Allison.
Ce que le piège n’explique pas
Allison est suffisamment honnête pour identifier les limites de son propre concept. Le piège de Thucydide ne s’applique pas mécaniquement à toutes les rivalités de puissance. La dissuasion nucléaire change radicalement le calcul stratégique : une guerre directe entre deux puissances nucléaires a une probabilité de destruction mutuelle assurée qui n’existait pas dans le monde grec. L’interdépendance économique sino-américaine crée des coûts à la guerre qui n’avaient pas d’équivalent historique.
Et surtout, les capacités de communication et de gestion de crise entre grandes puissances ont considérablement progressé depuis 1914. Les lignes directes, les mécanismes de désescalade, la diplomatie militaire : autant d’outils qui n’existaient pas quand l’Europe a glissé dans la guerre par somnambulisme.
La grande leçon de Graham Allison est celle de la diplomatie : la guerre peut être évitée si les acteurs sont conscients du danger et qu’ils cherchent à s’en prémunir.

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