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17 mai, 2026

La Grèce rembourse sa dette : les leçons d’un redressement

Il y a quinze ans, la Grèce était l’exemple type d’un État en faillite : dette massive, chômage de masse, pauvreté importante. Un pays « Club Med », destiné à servir de lieu de villégiature aux retraités européens et à faire de son passé sa seule ressources économiques. Depuis, les choses ont grandement changé. Le pays s’est redressé, la rigueur budgétaire a porté ses fruits, la Grèce a même remboursé sa dette avec avance. D’un pays banni, elle devient un pays modèle.

 

La Grèce revient de loin. Elle était au bord du défaut de paiement, sous perfusion du FMI et de ses partenaires de la zone euro, et ses citoyens descendaient dans la rue contre des plans d’austérité imposés de l’extérieur. En mai 2026, elle annonce le remboursement anticipé de 6,9 milliards d’euros au titre des premiers prêts européens de 2010. Sa dette, qui dépassait 200 % du PIB il y a encore trois ans, devrait tomber à 130 % en 2027. Elle vient de cesser d’être le pays le plus endetté d’Europe ; ce triste record revenant désormais à l’Italie, puis bientôt à la France.

 

D’où vient la dette grecque ?

 

Pour comprendre le redressement, il faut revenir à l’origine du désastre. La crise grecque n’est pas née en 2010 : elle couvait depuis l’entrée du pays dans la zone euro en 2001.

L’adhésion à l’euro avait été obtenue en falsifiant les statistiques de déficit public. Pour des raisons politiques, la Grèce devait intégrer l’euro coûte que coûte, quitte à mentir sur la réalité de son économie. Cette marche forcée vers l’euro a été payée au prix fort par la population.

Une fois à l’intérieur de la zone euro, la Grèce avait bénéficié de taux d’intérêt proches de ceux de l’Allemagne, ce qui lui permettait d’emprunter massivement à bon marché. Cet argent ne finançait pas des investissements productifs, mais des dépenses publiques courantes, des salaires de fonctionnaires et des retraites dont l’âge légal de départ était parmi les plus bas d’Europe.

La fraude fiscale y était structurelle : les professions libérales, les armateurs, l’Église orthodoxe bénéficiaient d’exemptions ou d’arrangements de fait. L’économie souterraine représentait une part considérable du PIB réel. L’État grec dépensait ce qu’il ne collectait pas.

En 2009, quand éclate la crise des subprimes et que les marchés scrutent les bilans souverains, la réalité apparaît. Le déficit grec n’est pas de 3,7 % du PIB comme annoncé, mais de 12,7 %. La note du pays est dégradée en catégorie spéculative — une première pour un État de la zone euro. Les taux d’intérêt s’envolent, rendant le refinancement impossible.

 

Les trois plans de sauvetage : 2010, 2012, 2015

 

En mai 2010, la zone euro et le FMI débloquent un premier plan d’aide de 110 milliards d’euros. En contrepartie, le gouvernement révise sa politique économique. Il annonce la hausse de la TVA à 23 %, il supprime le 13e mois dans la fonction publique, il gèle les recrutements de fonctionnaires, il privatise des mastodontes publics.

Ce premier plan ne suffit pas. En 2012, un deuxième plan de 130 milliards est accordé, assorti cette fois d’une restructuration partielle de la dette privée : les créanciers privés acceptent une décote de 53,5 % sur leurs créances.

 

La facture sociale est lourde : le chômage et la pauvreté augmentent, le mécontentement social est immense. Aucun pays d’Europe occidentale n’a connu, en temps de paix, une destruction économique et sociale comparable à celle que la Grèce a traversée entre 2010 et 2016.

 

Le chômage : de 7 % à 28 % en cinq ans

 

En 2008, le chômage grec s’établissait à 7,2 %. Mais dès 2010, il atteint 12,5 %. En 2012, il dépasse 24 %. En septembre 2013, il culmine à 27,9 % de la population active. Record absolu de l’Union européenne.

Le chômage des jeunes est encore plus brutal. Il atteint 58,3 % en 2013.

Parallèlement, le taux d’emploi global s’effondre de 48,9 % en 2008 à 38,1 % en 2014. Les salaires suivent le même mouvement : la rémunération par salarié baisse entre 1,6 % et 7,1 % par an sur la période 2010-2014. Dans certains secteurs, les coupes vont jusqu’à 50 %. En 2012, les revenus disponibles des ménages baissent de 40 % en un an. Plus d’un million de Grecs vivent dans des foyers privés de tout revenu.

 

Acculé par la dépense publique, le gouvernement doit réduire ou supprimer les prestations sociales. Les petites retraites sont amputées vingt-trois fois en huit ans. Les montants des pensions sont divisés par deux en une décennie. Voilà la réalité d’un pays qui a fait faillite.

En 2013, au plus fort de la crise, un Grec sur trois vit sous le seuil de pauvreté.

Cela a des conséquences sanitaires visibles. Les cas de tuberculose augmentent. Les 2,5 millions de Grecs non assurés ne peuvent plus accéder aux soins. Le nombre de sans-abri s’envole : quelque 20 000 personnes perdent leur logement entre 2011 et 2012.

 

En 2015, le socialiste Alexis Tsipras et Syriza arrivent au pouvoir sur une promesse de renégociation frontale avec les créanciers. Avec son ministre de l’Économie, il est la coqueluche des médias européens, le symbole de la lutte contre « l’ultra-libéralisme » qui a mis le pays à genoux. On ne voit que lui, on ne parle que de lui. Sa politique est un échec et contribue à aggraver la crise. Mais son bilan négatif est passé sous silence.

 

Au total, la Grèce a bénéficié de plus de 260 milliards d’euros d’aide internationale. Elle en aura remboursé la plus grande partie à des conditions négociées : taux très bas, maturités très longues, jusqu’à 32 ans pour certains prêts du mécanisme européen de stabilité. Mais le vrai changement se fait avec l’arrivée au pouvoir de Kyriakos Mitsotakis.

 

Le tournant Mitsotakis

 

Élu en 2019, Kyriakos Mitsotakis rompt avec les chimères de Syriza et revient à une logique de rigueur budgétaire. Son bilan est un succès et il est largement réélu en juin 2023, avec une majorité absolue de 158 sièges sur 300. Curieusement, on parle beaucoup moins de lui que de Tsipras dans les grands médias d’Europe.

 

Sa politique repose sur quatre axes.

 

La rigueur budgétaire est maintenue. Contre toute tentation de relâchement après les années d’austérité, Mitsotakis maintient des excédents primaires proches de 2,5 % du PIB. En 2024, la Grèce est l’un des six seuls pays de l’UE à afficher un excédent budgétaire global, à 1,3 % du PIB. L’excédent primaire atteint 4,8 %.

La lutte contre la fraude fiscale. C’est peut-être le changement structurel le plus significatif. La numérisation des transactions, l’obligation de paiement électronique pour bénéficier de déductions fiscales, le renforcement de l’administration fiscale ont produit des résultats tangibles. Les recettes fiscales ont augmenté sans hausse des taux, ce qui en dit long sur l’ampleur de la fraude antérieure.

L’attractivité aux investissements étrangers. Mitsotakis a fait de l’image internationale de la Grèce une priorité. Réduction de l’impôt sur les sociétés, simplification administrative, développement du marché des capitaux, privatisations partielles, notamment 30 % de l’aéroport international d’Athènes introduits en bourse en 2024. Les investissements directs étrangers ont atteint des niveaux historiques.

Le remboursement anticipé comme stratégie. Plutôt que de conserver ses réserves de liquidités accumulées, le gouvernement choisit de les utiliser pour rembourser par anticipation les créanciers officiels. Chaque remboursement anticipé réduit le stock de dette, améliore la note souveraine, et réduit les charges futures d’intérêts. C’est une boucle vertueuse que Mitsotakis a délibérément enclenchée.

 

Le résultat est visible dans les agences de notation : depuis 2024, Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch ont toutes rehaussé la note grecque en catégorie investissement. La Grèce emprunte désormais à de meilleures conditions que l’Italie, ce qui était inconcevable en 2012.

 

Les chiffres du redressement

 

Le ratio dette/PIB est passé de plus de 200 % en 2020 à 153 % en 2024, puis 137 % prévu pour 2026, et 130 % visé pour 2027. Soit une réduction de près de 70 points en sept ans, que le FMI qualifie d’« une des plus fortes baisses jamais observées en Europe ». La réduction de la dette est donc possible, n’en déplaise à Bruno Lemaire.

 

La croissance est revenue : 5,9 % en 2022, au-dessus de la moyenne européenne, et 2 % prévu pour 2026 malgré la conjoncture internationale dégradée. Le chômage, qui culminait à 27 % en 2013, est redescendu à 11 % ; son niveau le plus bas depuis plus de dix ans. Le tourisme, moteur de l’économie grecque, bat des records chaque année depuis 2022.

En mai 2026, l’annonce du remboursement de 6,9 milliards d’euros aux créanciers européens vient couronner ce parcours. Le directeur de l’Organisme grec de gestion de la dette estime que d’ici à la fin 2026, la Grèce ne sera plus le pays le plus endetté d’Europe. D’ici à 2030, la dette devrait atteindre 113 à 115 % du PIB, ce qui la placerait au quatrième ou cinquième rang européen, derrière la France, la Belgique et l’Italie.

À ces chiffres macroéconomiques s’ajoute la baisse du chômage et de la pauvreté. Les terribles années 2013-2015 appartiennent au passé, même si les conséquences sont encore visibles pour le pays, notamment à cause des départs de très nombreux jeunes diplômés. Ce sont entre 500 000 et 600 000 jeunes Grecs qui ont quitté le pays, ingénieurs, médecins, chercheurs. Une perte humaine colossale qui obère l’avenir. L’un des enjeux du gouvernement est de parvenir à les faire revenir et à rendre la Grèce attractive, et pas seulement pour les touristes.

 

Le cas grec prouve qu’un pays en faillite peut s’en sortir. Les solutions sont connues. Le remède est long, douloureux, mais c’est une nécessité pour redresser le pays. Le soleil peut de nouveau briller sur la Grèce, qui peut désormais servir de modèle pour ses voisins du sud.

 

 

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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