Le paria est devenu l’eldorado. Six mois après la spectaculaire arrestation de Nicolas Maduro, la nouvelle présidente du Venezuela assouplit les normes et les règles pour faire venir les entreprises étrangères pour l’exploitation du gaz et du pétrole. Une transformation profonde, mais en douceur, du pays ?
Les majors sont de retour, comme Chevron, Repsol, ENI, BP, Shell, ainsi qu’une entreprise française peu connue du grand public, Maurel & Prom. Un retour pour relancer l’économie exsangue d’un pays en dépression et pour faire couler le pétrole concentré dans l’une des plus grandes réserves mondiales. Derrière ces ouvertures économiques, c’est un autre jeu qui se trame : Washington reprend la main sur les réserves, en écartant Moscou et Pékin, et en se gardant bien de faire du regime change et de demander l’application de la démocratie.
Le calendrier fut millimétré. Le 3 janvier, Nicolas Maduro était arrêté et extradé vers les États-Unis. Le 9 janvier, Donald Trump convoquait 17 compagnies à la Maison-Blanche, dont Chevron, ExxonMobil, ConocoPhillips, Shell, ENI et Repsol pour leur exposer un plan d’aide à « reconstruire rapidement l’industrie pétrolière vénézuélienne en ruine et à produire des millions de barils de pétrole au profit des États-Unis, du peuple vénézuélien et du monde entier ». Comme toujours avec Trump, le projet était alléchant, exubérant et disproportionné.
Mais il semblerait que, cette fois-ci, les États-Unis aient appris de leurs erreurs. Fini la volonté d’exporter la démocratie, comme en Irak ou en Afghanistan, finis les investissements coûteux et, souvent, inutiles, pour reconstruire le pays. Il s’agit ici, de façon plus modeste et plus réaliste, de relancer le pétrole, d’une part pour indemniser les compagnies américaines spoliées par le gouvernement Chavez / Maduro, d’autre part pour affaiblir la Russie, et enfin pour ouvrir des marchés aux entreprises américaines. Et pour faire bonne figure, Donald Trump consentait même à proposer des parts aux entreprises européennes.
Rêve d’or noir
Sur le papier, le pétrole du Venezuela fait rêver : le pays aurait les plus grandes réserves de pétrole au monde, avec 303 milliards de barils, soit environ 17 % du total mondial.
Un rêve attirant, sur le papier seulement. D’abord, il n’est pas certain que les réserves avancées soient les réserves réelles, tant on peut avoir des doutes sur les chiffres communiqués par le gouvernement vénézuélien. Ensuite, la qualité du pétrole y est très différente de celle du Golfe : il est plus lourd, plus visqueux, moins fin que le pétrole arabe. Donc beaucoup plus difficile à extraire et à raffiner. Enfin, les infrastructures du pays sont vieilles et obsolètes. Avant de pouvoir faire couler le pétrole, il faut d’abord investir en masse pour tout remettre à niveau. Les promesses de Trump ne sont pas encore les réalités de demain.
Accélérateur d’investissements
Mais, avec l’arrivée de Delcy Rodriguez et la pression de Washington, le Venezuela a adopté une nouvelle loi sur les hydrocarbures qui ouvre le secteur au privé et réduit le contrôle de l’État.
Les licences délivrées par l’OFAC (l’Office de contrôle des actifs étrangers) du Trésor américain ont rapidement suivi. Depuis janvier, le Trésor américain a ainsi délivré des licences aux multinationales Shell, Maurel & Prom (France), Repsol, ENI, BP et Chevron pour opérer au Venezuela. Parallèlement, les ministres américains de l’Intérieur Doug Burgum et de l’Énergie Chris Wright se sont rendus personnellement à Caracas pour promouvoir la réouverture énergétique du pays.
Chevron : l’avantage du survivant
Dans ce nouveau jeu, Chevron part avec une longueur d’avance. C’est la seule grande compagnie américaine à n’avoir jamais quitté le Venezuela depuis son arrivée en 1923. Pendant toutes les années de sanctions, elle avait conservé ses positions grâce à une autorisation spéciale de l’OFAC renouvelée périodiquement.
Wall Street considère Chevron comme la compagnie américaine la mieux positionnée pour bénéficier de l’intervention américaine au Venezuela. Ses concurrents, comme ExxonMobil, sont réticents à revenir en raison de l’histoire du pays, qui a saisi les actifs des grandes compagnies pétrolières internationales.
Les résultats confirment cette position privilégiée. Au premier trimestre 2026, la compagnie a produit 4,05 millions de barils par jour, une augmentation d’environ 21 % par rapport aux 3,35 millions de barils par jour du quatrième trimestre 2024. Le Venezuela est appelé à renforcer encore ces chiffres : la compagnie a signé mi-avril de nouveaux accords dans la ceinture de l’Orénoque.
Repsol et ENI : le retour d’une alliance de trente ans
Ces deux entreprises ont réactivé des opérations de la société Cardón IV SA, une entreprise commune à participation égale entre Repsol et ENI. Les deux sociétés opèrent au Venezuela depuis plus de trois décennies, mais elles avaient suspendu leur activité en 2019, contraintes par les sanctions imposées par le premier gouvernement de Donald Trump. Cardón IV est l’un des plus grands gisements de gaz d’Amérique latine et dispose d’une capacité de production de 580 millions de pieds cubes de gaz par jour.
L’accord signé en mars entre Delcy Rodriguez, Repsol et ENI porte sur la continuité de la production gazière à Cardón IV et une extension vers l’exportation. Repsol a parallèlement signé un accord distinct pour augmenter la production pétrolière à Petroquiriquire, un gisement détenu à 60 % par PDVSA et 40 % par Repsol. Pour y parvenir, Repsol a bénéficié de la délivrance par l’OFAC de la licence générale GL 50A, qui autorise ses filiales à effectuer des transactions liées aux opérations pétrolières et gazières avec le gouvernement vénézuélien et PDVSA.
ExxonMobil et ConocoPhillips : la partie délicate
Le cas des deux autres géants américains est politiquement plus complexe. ExxonMobil et ConocoPhillips ont quitté le Venezuela lors des nationalisations des années 2000 sous Hugo Chávez et n’ont jamais été indemnisés. Le Venezuela leur doit aujourd’hui plus de 13 milliards de dollars.
La réunion du 9 janvier à la Maison-Blanche a tourné à l’affrontement feutré. Le PDG d’ExxonMobil Darren Woods a déclaré que l’entreprise était prête à envoyer une équipe technique dans les semaines à venir pour évaluer l’état des infrastructures pétrolières, mais a souligné que sans réformes fondamentales, l’entreprise ne peut pas justifier sa réintégration.
Une partie des activités d’ExxonMobil avait fini par être partiellement détenue par la société russe Rosneft après que le géant texan fut évincé par Chávez. La Maison-Blanche et le Département d’État ont informé les dirigeants des compagnies pétrolières américaines que, pour obtenir une compensation pour les actifs saisis il y a vingt ans, ils devraient revenir rapidement et investir des capitaux substantiels. La compensation et le retour sont liés : pas de remboursement sans réinvestissement.
Maurel & Prom : le Français du Venezuela
L’histoire de Maurel & Prom au Venezuela illustre le fonctionnement du nouveau régime de sanctions américaines. La compagnie française n’a jamais cessé ses opérations au Venezuela. Elle détient 40 % d’un gisement dans le lac de Maracaibo via une filiale, en partenariat avec PDVSA, après avoir racheté en 2019 la participation de Shell dans ce projet.
Mais en mai 2025, l’OFAC révoquait ses autorisations d’exportation, avec celles de Repsol et ENI. Maurel & Prom se retrouvait dans une situation délicate : opérant sur le terrain, mais ne pouvant ni percevoir ses revenus ni payer ses impôts locaux, conformément aux sanctions. Depuis la réouverture de janvier 2026, la situation se normalise.
Un retour, vraiment ?
Il faut aller au-delà des effets d’annonces. Si le Venezuela rouvre ses frontières et signe de nouveaux contrats, rien n’est réglé pour autant. L’insécurité juridique est toujours présente, et toujours dans la mémoire des entreprises spoliées. Les compagnies sont prises en tenaille entre les menaces du gouvernement du Venezuela et les risques de sanctions économiques et juridiques de la part des États-Unis. La fameuse compliance qui est si essentielle pour les entreprises.
Si les investissements sont colossaux, nul ne sait s’ils pourront être rentables. On l’a dit, le pétrole est de mauvaise qualité et les infrastructures sont à reprendre. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle, même poussée par les foucades de Trump ?
Les chiffres de la reprise sont réels, mais encore modestes. Les exportations ont atteint 1,25 million de barils par jour en mai 2026, en hausse sensible. Le ministère vénézuélien du Pétrole cible 1,4 million de barils par jour d’ici fin 2026, soit une progression de 22 %. Mais un niveau qui resterait toutefois inférieur de moitié aux pics des années 2000.
Moins de 30 % des 31 000 puits de pétrole du pays sont en activité. L’exploration de nouveaux gisements est à l’arrêt depuis une décennie. Le réseau électrique est dans un état de délabrement avancé et c’est précisément pour cette raison que GE Vernova a été mandatée pour fournir cinq gigawatts d’énergie supplémentaire d’ici quatre ans. Le PDG de ConocoPhillips Ryan Lance a déclaré que PDVSA pourrait avoir besoin d’être restructurée et que les banques, y compris l’Exim Bank, devaient être impliquées pour fournir le financement nécessaire à la réparation des infrastructures.
L’exploitation du pétrole vénézuélien reste six fois plus émettrice de gaz à effet de serre par baril produit que la moyenne mondiale, et le torchage y est dix fois plus important qu’ailleurs dans le monde. Deux tristes records de pollution qui compliquent le retour des compagnies soumises à des engagements ESG stricts. TotalEnergies a d’ailleurs explicitement invoqué ces contraintes pour justifier sa sortie définitive en 2022.
La question démocratique reste enfin posée. Le retour d’ExxonMobil et de ConocoPhillips est décrit comme une priorité absolue pour le gouvernement vénézuélien. Mais le régime en place reste chaviste dans sa structure et ses cadres. Au Venezuela, le pétrole pourrait changer beaucoup de choses, mais, pour l’instant, il faut encore attendre un peu.

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