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19 juin, 2026

La guerre juste : des questions sans réponse définitive

Depuis les Romains, la question de la guerre juste est omniprésente dans la pensée politique. Ce n’est pas un petit sujet, mais une question essentielle. Poser les limites de la guerre permet de se livrer à la bataille, et donc de donner la mort, sans céder à la barbarie. Réfléchir à la guerre juste, c’est limiter, autant que faire se peut, la cruauté. C’est apposer la civilité, le droit, le respect du soldat et de l’adversaire, alors même que la guerre peut donner cours à tous les débordements et toutes les inhumanités. Réfléchir sur la guerre juste est donc essentiel pour définir le cadre de la guerre et demeurer dans le respect des droits fondamentaux.

Cicéron fut l’un des premiers à poser le cadre théorique de la guerre juste et, depuis lors, nombreux sont les auteurs à s’y être essayé.

 

L’isonomia : la pensée des origines

 

Tout débute avec un concept grec : l’isonomia, c’est-à-dire l’égalité devant la loi. L’isonomia désigne l’appartenance à une communauté de droit, la politeia, à l’intérieur de laquelle les membres se reconnaissent mutuellement, partage les mêmes lois, les mêmes dieux, le même espace délibératif. Et c’est à l’intérieur de cette communauté, et seulement à l’intérieur, que les règles de la guerre s’appliquent.

 

Hérodote est l’un des premiers à formuler explicitement le lien entre liberté politique et supériorité militaire : « Tant qu’ils furent sous des tyrans, les Athéniens n’étaient pas supérieurs à leurs voisins à la guerre. Mais une fois libres, ils devinrent de loin les premiers. Car chacun s’empressait de travailler pour lui-même. » Ce passage des Histoires dit quelque chose d’essentiel : la guerre juste n’est pas seulement une procédure, c’est aussi l’affaire de citoyens libres qui défendent ce qu’ils ont choisi. Poser la question de la guerre juste, c’est donc poser celle de la liberté et de la cité. Or, pour les Grecs, la cité est la condition de la liberté.

 

Mais Thucydide révèle la limite structurelle de ce cadre. Dans le dialogue des Méliens, les Athéniens disent aux habitants de l’île qu’ils s’apprêtent à massacrer : « La justice n’entre en ligne de compte dans les raisonnements des hommes que si les forces sont égales des deux côtés, et que, dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles cèdent. » Athènes, qui se veut la cité de la démocratie, conduit une guerre parfaitement injuste. L’isonomia interne ne garantit pas la justice externe. Athènes veut être l’école de la Grèce, mais, contre ses ennemis, elle impose sa force et sa brutalité et ne respecte pas le droit.

Pour les Grecs, il est évident que les règles de la guerre ne s’appliquent pas aux barbares. Xénophon décrit sans embarras des massacres et des mises en esclavage qui auraient été impensables entre Grecs. Cette double norme n’est pas une hypocrisie, elle découle logiquement de la définition communautaire de la justice. La loi ne peut s’appliquer qu’entre ceux qui la respectent. Si le barbare ne respecte pas les mêmes normes morales que moi, je suis libre de ne pas respecter moi non plus ces normes. La question qui se posait chez les Grecs est toujours en vigueur aujourd’hui : comment faire pour établir un cadre de guerre juste face à ceux, États, mouvements, qui ne veulent pas respecter ces normes ?

 

Cicéron : la première universalisation

 

C’est pour sortir de cette impasse que les stoïciens, et à leur suite Cicéron, inventent le concept de droit naturel universel. Si l’isonomia ne s’applique qu’entre citoyens, il faut un fondement moral qui vaille pour tous les hommes en tant qu’hommes, indépendamment de leur appartenance politique.

Cicéron formule dans le De Re Publica les trois conditions du bellum iustum : une déclaration formelle par une autorité légitime, une cause juste limitée à la réparation d’une injure ou à la défense contre une agression, et la modération dans la victoire. Pas de conquête pure, pas de massacre inutile, pas de guerre sans déclaration préalable. « Aucune guerre n’est juste si elle n’est pas précédée d’une demande de réparation ou d’une déclaration formelle. » Le De Officiis, ajoute deux exigences qui traverseront toute la tradition : la guerre comme dernier recours, tout doit être tenté par la négociation avant d’engager les hostilités, et la bonne foi à l’égard de l’ennemi, même en guerre.

Mais Cicéron déplace le problème sans le résoudre. Son ius gentium universel présuppose que tous les hommes participent du même logos, de la même raison commune. Or, si l’ennemi récuse précisément cette raison commune, s’il combat au nom d’un autre ordre, d’une autre loi, d’un autre dieu, le fondement universel s’effondre à son tour.

 

Augustin et Thomas d’Aquin : la synthèse chrétienne

 

La tradition chrétienne hérite de Cicéron, mais transforme le cadre. Après la conversion de Constantin, il faut penser la guerre d’un Empire désormais chrétien. Ambroise de Milan opère la transition décisive en reprenant le cadre cicéronien et en le christianisant, ajoutant un renversement considérable : celui qui peut défendre et ne défend pas est coupable au même titre que celui qui attaque. Donc, la guerre juste n’est plus seulement permise ; elle peut être obligatoire. Elle devient ainsi une nécessité morale quand il faut défendre les faibles et les sans défense.

Augustin apporte une contribution qui comporte deux apports originaux. D’abord, la paix comme finalité ultime : toute guerre qui ne vise pas à restaurer la tranquillitas ordinis, la tranquillité de l’ordre, est illégitime. Ensuite, l’exigence d’intention droite : une guerre peut avoir une cause juste et une autorité légitime et être néanmoins injuste si elle est conduite avec cruauté ou cupidité. « L’envie de nuire, la cruauté de la vengeance, un courroux inexorable que rien n’apaise méritent à juste titre d’être condamnés dans la guerre. »

 

Augustin ajoute aussi la dimension tragique que Cicéron ignorait : « S’il est des guerres qu’on peut appeler justes, c’est toujours avec douleur que le sage doit les entreprendre. » Même juste, la guerre reste un mal. C’est ce qui distingue radicalement la tradition chrétienne de toute apologie de la guerre.

 

Thomas d’Aquin synthétise tout cela en trois conditions qui feront autorité jusqu’au XXe siècle : l’autorité légitime — seul le prince peut déclarer la guerre —, la cause juste — ceux contre qui on fait la guerre doivent l’avoir mérité par quelque faute — et l’intention droite — les belligérants doivent se proposer de promouvoir le bien ou d’éviter le mal. Ce cadre, apparemment simple, contient une exigence redoutable : les trois conditions sont cumulatives. Si une seule manque, la guerre est injuste.

L’Église médiévale elle-même reproduisait la logique de l’isonomia grecque, mais sur une base religieuse. Le IIe concile de Latran, en 1139, interdit l’usage de l’arbalète entre chrétiens, mais autorise explicitement son emploi contre les infidèles. Les règles de la guerre s’appliquent à l’intérieur de la communauté chrétienne ; hors d’elle, les restrictions tombent. C’est la même structure logique que chez les Grecs.

 

Vitoria : la question que personne ne posait

 

C’est un dominicain espagnol, père de l’école de Salamanque, Francisco de Vitoria, qui pose en 1539 la question nouvelle de son temps : que faire quand on combat un ennemi qui ne partage pas notre cadre moral ? La conquête de l’Amérique rendait cette question essentielle. Peut-on faire la guerre à des peuples qui ne connaissent ni le droit romain, ni le christianisme, ni les règles du ius gentium ?

Sa réponse est à contre-courant de son époque. Il réfute méthodiquement les justifications que ses contemporains utilisaient : l’infidélité, le refus de la conversion, la supposée barbarie des mœurs ne sont pas une cause de guerre. « La différence de religion n’est pas une cause de guerre juste. L’extension de l’empire n’est pas une cause de guerre juste. » écrit-il.

Mais sa contribution la plus originale est philosophique. Il formule l’hypothèse que la guerre peut être juste des deux côtés simultanément : « Si les barbares croient de bonne foi qu’ils ont le droit de combattre, comme les Espagnols croient eux-mêmes de bonne foi avoir ce droit, la guerre est juste des deux côtés quant à l’excuse du péché. » S’il n’existe pas de juge externe qui puisse trancher, alors qui peut être légitime pour dire si une guerre est juste ou non ?

 

Le fil conducteur

 

Au cours des siècles, quelques propositions claires ont émergé. La guerre n’est jamais un bien, même juste. La finalité, protéger les innocents, maintenir la justice, est le critère ultime, plus important que les procédures. L’obligation de défendre est réelle : l’inaction face à un ennemi dangereux n’est pas une vertu, c’est une faute. Et les moyens ne sont pas illimités, même pour le défenseur.

Mais cette tradition se révèle aujourd’hui limité car plusieurs nouveautés ont modifié la façon de faire la guerre. Les auteurs classiques n’ont pas pensé, car cela n’existait pas, la guerre contre des acteurs non étatiques, comme les cartels, les groupes terroristes, les mafias, qui refusent tout cadre juridique et ne sont pas des États. Elle n’a pas pensé l’ennemi intérieur, imbriqué dans les institutions, partiellement confondu avec la société civile qu’il prétend protéger et qu’il opprime simultanément. Elle n’a pas résolu l’asymétrie des moyens quand l’ennemi utilise précisément votre respect des règles comme arme contre vous, par exemple en se cachant derrière des civils, en utilisant des hôpitaux comme bases militaires, en exploitant les garanties juridiques qu’il récuse par ailleurs.

La doctrine de la guerre juste présuppose qu’on peut gagner en restant juste. Face à des acteurs qui utilisent précisément notre justice comme arme contre nous, cette présupposition peut être fausse.

La tentation serait alors de balayer la notion même de guerre juste, de se dire que celle-ci est devenue inutile, voire dangereuse. Rien n’est plus faux. Le risque est alors de gagner sur le terrain, mais de perdre notre humanité ; comme cela a pu être le cas lors de l’usage de la torture durant la guerre d’Algérie. L’exigence de la guerre juste, c’est de l’actualisé pour répondre aux défis d’aujourd’hui et de montrer qu’il est encore possible de gagner des guerres et de terrasser des ennemis, sans perdre notre humanité et sans supprimer le droit et le respect des fondamentaux de l’humanité. Sinon, à quoi bon se donner la peine de gagner des guerres ?

 

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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