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Charles Gave

“Tout va très bien Madame la marquise” et autres sentiments d’irréalités sur les marchés financiers

Aucune reprise//Idl

Depuis 1971, je suis les marchés financiers en essayant de comprendre les messages qu’ils cherchent à nous envoyer et je n’ai jamais connu une période où le paysage était aussi « brumeux » et comme irréel.

J’ai vraiment l’impression que les marchés sont dans une espèce de rêve éveillé où des somnambules déambulent en bougeant comme au ralenti. Je crois que cette impression vient d’un simple fait : les marchés ne savent plus très bien à quoi ils servent.

Je m’explique.

Le rôle des marchés financiers a toujours été de mesurer la rentabilité marginale du capital investi expression fort mystérieuse et qui mérite quelques éclaircissements.

Imaginons qu’une société ait deux travailleurs coutant 1 000 euro par mois et que son chiffre d’affaires soit de 4 000 euro, pour un profit de 2 000 euro.

Imaginons qu’un nouveau contrat se présente qui nécessite l’embauche d’un nouveau travailleur.

Tout un chacun comprend que si le troisième employé est aussi payé 1 000 euro, il faudra que ce nouveau contrat rapporte au moins 1 000 euro, mais à 1000 euro, le patron n’a aucun intérêt à embaucher quelqu’un de plus puisque sur ce contrat il gagnerait zéro.

La rentabilité totale de l’entreprise resterait à 4 000 (et donc il continuerait à gagner de l’argent), mais la rentabilité marginale du nouvel employé serait à zéro. Si notre patron veut garder intacte sa rentabilité marginale, il faudra qu’il mette un prix de 2 000 euro sur le contrat. S’il décide de mettre un prix de 1 500 sur le nouveau contrat, sa rentabilité totale montera, mais sa rentabilité marginale baissera.

Et, nous disent les économistes marginalistes, imaginons qu’il ait besoin d’emprunter pour pouvoir exécuter ce nouveau contrat, alors il fixera le prix du contrat à un niveau qui lui permettra de servir sa dette, de la rembourser in fine , de payer son personnel et de s’assurer une marge suffisante pour compenser le risque qu’il prend.

En termes simples, il va comparer ce qu’il espère gagner de façon incertaine avec ce qu’il va payer de façon certaine.

Et les économistes, toujours enchantés d’utiliser des mots compliqués vont dire « en marchant d’un grave pas et d’un grave sourcil » comme le disait du Bellay en parlant des Cardinaux à Rome que notre entrepreneur compare la « rentabilité marginale du capital avec le coût marginal du capital, ajustée pour les risques qu’il prend ».

Bien entendu, si le nouveau contrat risque de ne pas être pérenne et si notre entrepreneur ne peut pas licencier le nouvel employé à son échéance, il le refusera et n’embauchera personne puisque dans ce cas là, le cout marginal (infini) serait supérieur au rendement certain, mais fini.

 

Empêcher les entreprises d’adapter leurs coûts à leurs rentabilités, c’est empêcher l’embauche, comme chacun le sait, sauf les gouvernements qui se sont succédés en France depuis quarante ans …

Mais allons un pas plus loin et rejoignons les marchés financiers où des milliers d’entreprises sont cotées dans le monde entier.

Qu’est que cela veut dire « cotées » ?

Une chose toute simple : le patron dans mon exemple précédent a décidé de mettre à la disposition d’investisseurs extérieurs tout ou partie des droits de propriété qu’il a sur son affaire et ces nouveaux propriétaires partageront avec lui et entre eux ses bonnes et mauvaises fortunes.

 

Un prix sera établi pour chaque part de propriété (action) au travers d’un système d’enchères et ce prix sera établi aussi « à la marge », c’est-à-dire que la valeur de la société (capitalisation boursière) sera établie par le dernier cours multiplié par le nombre de titres.

Et ces nouveaux acheteurs et vendeurs vont essayer de comprendre deux choses :

 

  1. Est-ce que la rentabilité marginale du capital investi par notre société va monter ou baisser ? C’est à cela que s’attachent les analystes financiers.
  2. Est-ce que la valeur de la société en bourse est à son prix, trop chère ou trop bon marché ? C’est à ce second point que s’attachent les gérants de portefeuille

Et c’est là que le bât commence à blesser avec ce que font aussi bien les entrepreneurs, les analystes financiers que les gérants.

 

Pour faire leurs calculs les entrepreneurs et les analystes financiers ont besoin de comparer la rentabilité marginale du capital avec le coût marginal du capital, qu’il est convenu d’appeler « taux d’intérêts » et les taux d’intérêts sont censés être des prix de marché.

Or les banques centrales ont décidé que les taux d’intérêts seraient déterminés par elles et donc mon entrepreneur et mon analyste doivent faire des calculs en utilisant un prix dont ils savent pertinemment qu’il est complètement faux.

 

Passons au gérant.

Son boulot à lui est de calculer la valeur de chaque société en pratiquant des calculs fort compliqués (escompte d’un flux de revenus incertains) et qui nécessitent à nouveau des taux d’intérêts de marché et donc il sait que la valeur de la société qu’il va calculer sera fausse mais aussi que la valeur de toutes les autres sociétés sera fausse aussi et donc qu’il ne peut plus faire aucun tri entre les bons et les mauvais investissements.

Ni l’entrepreneur, ni l’analyste ni le gérant ne peuvent donc plus faire leurs métiers et c’est ce qui contribue grandement à cette atmosphère d’irréalité dont je parlais au début.

Autrefois, quand ils pouvaient travailler, les intervenants (entrepreneurs, dirigeants de sociétés, analystes, gérants) essayaient constamment de comprendre si la rentabilité marginale du capital allait monter ou baisser, si le cout du capital allait monter ou baisser, si chaque valeur était à son prix, trop chère ou trop bon marché.

Cela donnait des fluctuations qui apparaissaient très souvent comme irrationnelles dans le court terme mais qui étaient parfaitement rationnelles dans le moyen terme.

Les chanceux ou les talentueux prévalaient et avaient accès au capital, les autres non, au travers de ce que Schumpeter appelait « la destruction créatrice ».

Ce système « de marché » a complètement disparu, en tout cas depuis 2002 (début des taux réels négatifs aux USA) et certainement depuis 2012 avec les taux zéro et le quantitative easing depuis 2012.

Mais les marchés financiers, eux, existent toujours, même s’ils ne servent plus à grand-chose et comme le lecteur a pu le constater, ils montent et ils baissent très bien.

 

La question devient donc : mais à quoi réagissent-ils donc ?

Tout simplement, ils bougent en fonction de ce que les banques centrales racontent.

 

Si les banques centrales disent qu’elles vont mettre encore plus d’argent dans le système, ils montent, ou plutôt ils montaient puisque récemment le marché financier Japonais a fait exactement l’inverse de ce que la BOJ attendait, ce qui pourrait être un signe annonciateur de problèmes à venir. Et du coup, le jeu n’est plus d’allouer le capital efficacement mais bien d’essayer de « deviner » ce que les banques centrales allaient faire ou ne pas faire et surtout d’essayer d’anticiper comment les « marchés » allaient réagir à ces décisions.

Et comme les « marchés » aujourd’hui sont tout simplement des ordinateurs qui crachent des ordres à d’autres ordinateurs, et que toutes ces machines sont programmées de la même façon, nous avons des hausses inexplicables, suivies par des baisses brutales en un chaos constant, tout cela n’ayant ni queue ni tête, ni à court ni à moyen terme.

 

Et donc, pour la première fois de ma vie, j’ai un mal de chien à comprendre ce qui se passe, puisqu’il y n’y a rien à comprendre.

En conclusion, il me faut dire qu’un système économique qui ne permet pas au capital d’être alloué efficacement et rationnellement ne peut pas amener à quelque croissance économique que ce soit.

Il me faut ajouter que puisque tout le monde achète les indices, plus aucun travail de sélection et de triage entre bonnes et mauvaises affaires n’est fait et que donc, quand nous retournerons à des prix de marché, bien des valeurs baisseront sèchement tandis que d’autres monteront violemment et que je suis bien incapable de dire lesquelles.

Ce qu’il faut faire donc à mon avis est ne détenir que des actions ayant prouvé leur grande capacité à ne pas tomber dans les modes et avec des bilans suffisamment solides pour ne pas avoir besoin des banques. Ce portefeuille sera volatil mais il passera l’inévitable période d’ajustement.

 

Bref, nous sommes passés d’un monde rationnel à un monde magique et c’est bien entendu pour cela que je ressens cette impression d’irréalité. Nous vivons dans une espèce de brume heureuse où tout le monde a l’air de croire aux contes de fée, un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ».

 

Je crains les réveils douloureux.