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Républicain ? Non, pourquoi ?

« Je rappelle au ministre de l’Intérieur que les députés sont les représentants du peuple et qu’il insulte ainsi des millions de Français. Ses propos sont contraires aux valeurs de la République », s’insurgeait Marine Le Pen au début du mois de juillet, après que Gérald Darmanin avait qualifié son groupe législatif d’ennemis. Ainsi donc, la cheffe du principal parti d’opposition, réputé « d’extrême droite » se réclame-t-elle aujourd’hui des « valeurs de la République ». Rien de surprenant, dira-t-on. Peut-être, mais alors cela veut dire que le discours « républicain » a entièrement triomphé dans ce pays et que plus aucune alternative ne peut être présentée à ce type de régime.

Or, malgré le lavage de cerveau mis en place depuis au moins la IIIe République et son école obligatoire (rappelons que l’école gratuite, elle, existait depuis fort longtemps, au moins depuis Jean-Baptiste de La Salle et ses frères des écoles chrétiennes, c’est-à-dire depuis le XVIIe siècle en France), il devrait être possible et pour la raison et pour le coeur d’imaginer une autre forme de gouvernement, plus juste, plus adaptée à la France, à son mouvement profond et à son âme. Une forme de gouvernement qui permette simultanément plus de grandeur et plus de souci du peuple.

Car qu’est-ce que la République française, celle-là que l’extrême droite a combattue durant deux siècles jusqu’à ce que, semble-t-il, faute de combattants elle finisse elle-même par s’y ranger ? Est-ce, la République, ce simple triomphe de la liberté et de l’égalité qu’on nous vend toute la journée, est-ce moins, est-ce plus ?

 

La République est née ici d’un coup de force prolongé, sanglant, araseur, qui renversa tout sur son passage, et qu’on appelle la Révolution française. Que les premiers promoteurs de cette révolution – Mirabeau, Lafayette – n’aient pas d’abord songé à l’établissement de la république et que la monarchie ait résisté trois ans aux bouleversements n’empêche que, et même si la révolution n’est pas un bloc contrairement au mot de Clemenceau, un profond mouvement se soit établi en elle qui semble n’avoir jamais été arrêté pour aller vers un nouveau type de régime où ce qu’on appelle le peuple est censé avoir le dernier mot et que l’on a qualifié de république. Mais à quel prix ce chambardement a-t-il été réalisé et pour quels beaux résultats ?

 

D’abord au prix de la guerre à outrance, justifiée par l’établissement d’un État qui accapare tous les droits, tous les pouvoirs, encore une fois au nom du peuple qu’il prétend représenter purement et simplement. Jean-Clément Martin, le grand historien de la période, le raconte ainsi : « Le moment révolutionnaire a ainsi justifié la violence au nom d’un État à prétention universelle et dans une perspective eschatologique. Il s’est en outre appuyé sur les premières innovations techniques qui ont changé la nature de la guerre et ont accompagné la massification des affrontements : les exemples pourraient être le ballon d’observation de la bataille de Fleurus ou les expérimentations scientifiques ayant permis la mise au point des obus de marine. L’illustration du changement passe par la professionnalisation des armées, l’exclusion définitive des femmes des troupes, l’emploi de la pique et aussi, significativement, la fin de la place de la danse dans la formation des officiers. La mobilisation générale de la population et l’usage de la technique sont dorénavant requis par les États pour régler leurs différends ».

Mais l’érection de cet État s’est surtout doublée d’un écartement de toute autre source de légitimité, de morale ou de justice. Le rôle que jouait auparavant l’Église catholique comme pouvoir spirituel, accompagnant, contredisant le pouvoir temporel et parfois le réduisant dans ses prétentions, a été entièrement aboli. Ce qui s’est nommé par la suite laïcité a en réalité accompli exactement l’inverse du but recherché, non plus une distinction des besoins de l’homme, mais une hégémonie à vocation totalitaire de l’un des pouvoirs sur l’autre, jusqu’à entièrement en faire disparaître l’efficace. L’homme est réputé ne plus se nourrir que de pain désormais, et cela seuls l’État ou le marché savent le réguler et sont réputés en connaître la mécanique. L’homme nu, donc, tout seul dans son froc, et en même temps dans la main visible de l’État ou dans la main invisible du marché. On peut prendre cet exemple au passage d’un décret d’août 1792 abolissant les congrégations, notamment enseignantes, « considérant qu’un État vraiment libre ne doit souffrir aucune corporation, pas même celles qui, vouées à l’enseignement public, ont bien mérité de la patrie ».

Cet homme seul, quand bien même il croyait être au pouvoir, fut broyé par la machine révolutionnaire mise en branle : 96 conventionnels périrent de mort violente, soit 12% de l’Assemblée même. En l’an II et III, il n’en siège plus guère que la moitié – les autres étant morts, ou en prison, ou cachés à la campagne par prudence. Durant la période d’un an et demi environ qu’on désigne comme la Terreur, plus de 17 000 personnes sont guillotinées en France. L’historien René Sédillot estime à 2 millions les morts dans les guerres de la République et de l’Empire. C’est peut-être ce genre de chose qui faisait dire à Joseph de Maistre, dès 1797 : « Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut–être de tout ce qu’on verra ».

Poursuivra-t-on avec cette Lettre au Comité de Salut Public, qui glace encore le sang aujourd’hui ? « Il n’y a plus de Vendée ! Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. J’ai écrasé les enfants sous les pieds de mes chevaux, massacré les femmes qui n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. Nous ne faisons pas de prisonniers, car il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n’est pas révolutionnaire…. Les routes sont semées de cadavres. Il y en a tant que sur plusieurs points ils font des pyramides ». Ainsi le général François Westermann, dantoniste et considéré comme « indulgent » qui sera à ce titre bientôt guillotiné, rendait-il compte à Paris de ses hauts faits, conformes d’ailleurs aux instructions de la Convention qui, par décret du 2 août 1793, « avait ordonné la destruction systématique et l’incendie de tout le pays, récoltes comprises, en même temps que la mise à mort des rebelles ».

La révolution ne fut qu’un mauvais moment à passer nous rétorquera-t-on, et la République, elle, fera flamber la torche de la liberté au-dessus du monde entier. Voire. Outre son instabilité consubstantielle (quatre fois, elle tomba en 150 ans), la République française s’est illustrée surtout par sa corruption, ses méthodes de police, sa rapacité et ses coteries. Rappelons rapidement : les crimes ignobles de la Première ; la chute rapide la Seconde ; le hasard de la IIIe, adoptée à une voix près ; les pleins pouvoirs votés à Pétain ; le coup d’État de 1958 qui instaura la dernière. Mais encore, pour les oublieux : l’affaire des fiches ; l’affaire Dautriche ; Panama ; l’assassinat de Marius Plateau ; l’affaire Stavisky. Etc.

Non, si de grands hommes, parce qu’ils furent de grands Français, ont pu la servir et mourir pour la patrie, la République avec quoi l’on nous bassine chaque jour ne mérite vraiment pas tant de respect. Mode de gouvernement provisoire, il est temps de se demander comment et par quoi la remplacer.

Quand les conséquences commencent à en apparaître aux yeux de tous, après la défaite de 1870, le sociologue conservateur Frédéric Le Play l’explique par le « régime de désagrégation de la famille issu de la Terreur et du Code civil » : le partage égalitaire des héritages est un encouragement à l’enfant unique. la conscription, la levée en masse précisément, la « guerre totale » (Robespierre)

C’est le même qui popularisa la guillotine et l’hémicycle du Palais-Bourbon, sur le modèle du « théâtre anatomique », c’est-à-dire le lieu où l’on dissèque. Inspiré de la forme des temples protestants, il s’agit de valoriser l’oeil. C’est un panoptique. La République parlementaire est une chirurgie.On notera l’opposition du pouvoir législatif, ouvert au public et à tous les vents, au pouvoir exécutif, lui renfermé, restreint, secret.