https://institutdeslibertes.org/quelle-efficacite-pour-les-operations-exterieures/
Jean-Baptiste Noé

Quelle efficacité pour les opérations extérieures ?

Les interventions militaires occidentales des vingt dernières années ont toutes un sentiment d’inachevé. Si le premier choc est réussi, si le gouvernement est changé ou le massacre évité, les problèmes de fond ne sont pas réglés et l’Occident est obligé de stationner ses troupes durant de longues années. Depuis 2001 en Afghanistan, soit bientôt 20 ans ; depuis 2003 en Irak, sans qu’il y ait de solution ; de façon continue en Afrique de l’Ouest, sans que la paix ne soit réglée. Une intervention militaire engage plusieurs mondes et recoupe plusieurs stratégies, parfois contradictoires. Il y a le monde militaire et le monde politique, le monde économique et le monde humanitaire. À quoi s’ajoute la charge de l’émotion et l’immédiateté imposée par le temps court médiatique. Elle avait réalisé une de ses couvertures avec une femme afghane voilée de noir. Cette photo valait toutes les justifications d’une intervention militaire. Vingt ans après, que savons-nous de la place de la femme dans un pays repris en main par les talibans ? On se souvient des images terribles des Kurdes gazés par Saddam Hussein. Que ne voit-on aujourd’hui les images d’Alep régulièrement bombardée, de Bagdad livrée au pillage et à l’insécurité ? Le militaire doit composer avec cette émotion et conduire une opération qui va être tantôt surexposée, tantôt oubliée. Dans le monde médiatique, il n’y a pas de gris, il n’y a que le choix entre la pleine lumière et la nuit informationnelle. L’interrupteur peut être soudainement allumé ou éteint. Qui parle encore des Rohingyas ? On ne parlait que d’eux en septembre 2018 et l’Occident était prêt à une intervention militaire humanitaire.

 

Ce sentiment d’inachevé a nécessairement des conséquences sur la façon de conduire les opérations militaires et concerne donc les officiers. C’est ainsi que l’École de guerre, qui forme les officiers supérieurs à la mi-temps de leur carrière, a créé il y a deux ans (2018) une maison d’édition dans laquelle sont publiés des textes de réflexion et d’analyse sur la stratégie et l’histoire militaire. En seulement deux ans, elle est devenue une très belle maison, avec des textes de qualité et un beau format d’impression et de qualité de papier, ce qui ne fait qu’ajouter au plaisir de la lecture. Encore peu connues et confidentielles, les publications plairont à tous ceux qui s’intéressent à la stratégie et à l’histoire militaire.

 

Une analyse percutante des opérations passées

 

Une des premières publications des éditions de l’École de guerre a été un ouvrage d’analyse des dernières opérations extérieures : Un sentiment d’inachevé. Réflexion sur l’efficacité des opérations, écrit par le lieutenant-colonel Jean-Gaël Le Flem et le chef de bataillon Bertrand Oliva. L’ouvrage a été très peu commenté. Je n’ai retrouvé qu’une recension sur le net, celle de Michel Goya sur son blog. Il a malgré tout reçu le prix Edmond Fréville – Pierre Messmer de l’Académie des sciences morales et politiques, qui récompense les ouvrages de stratégie militaire.

 

Il est bien dommage que l’on n’ait pas parlé de ce livre, car c’est un ouvrage dense, profond, intelligent et remarquable d’analyse sur les projections militaires. Les deux auteurs ont participé à ces opérations, ils savent donc de quoi ils parlent. À leur expérience concrète, ils ajoutent une réflexion théorique, ce qui donne un ouvrage court, mais remarquablement percutant ; un des meilleurs qu’il m’ait été donné de lire au cours de cette année. Les auteurs mettent des mots et des analyses sur ce que nous observons : l’échec de nombreuses opérations militaires et politiques d’intervention. Il faut aussi saluer la liberté de ton de leur ouvrage et le fait que des officiers d’active aient été autorisés à penser et à publier librement. Généralement, l’armée est soit le monde du silence soit celui de la langue de bois. Si on peut comprendre qu’un militaire doit respecter un devoir de réserve, il est malgré tout essentiel que certains puissent réfléchir, parler et s’exprimer publiquement. Si ceux qui font la guerre ne s’expriment pas, la parole sera occupée par ceux qui n’ont jamais touché une arme ni été en opération militaire.

 

Quatre limites aux stratégies actuelles

 

Les auteurs recensent quatre limites aux stratégies actuelles :

 

L’impasse de l’approche globale ;

Le mythe du ciblage antiterroriste ;

Le casse-tête des coalitions ;

Le dilemme des solutions locales.

 

L’impasse de l’approche globale

 

Ce concept apparaît à la fin des années 1990. Il est désormais employé partout et est vu comme la solution aux problèmes d’intervention. Il s’est imposé comme un dogme. Il repose sur plusieurs éléments justes : la complexité des opérations actuelles (cela dit, les opérations n’étaient pas simples non plus dans le passé), la nécessaire prise en compte des pays où l’on intervient, la coopération de l’ensemble des secteurs : militaire, économique, etc. Il repose sur le triptyque : sécurité, gouvernance, développement. Assurer la sécurité, créer une bonne gouvernance, et donc permettre le développement. L’approche globale repose sur l’idée que s’il y a des guerres, c’est parce qu’il n’y a pas de développement. En apportant l’éducation et la richesse, on mettra un terme aux guerres. Les partisans de l’approche globale estiment que les crises actuelles sont dues à la déliquescence des États et non pas à l’animosité de ces derniers. Leur erreur n’est pas technique, mais anthropologique. Ils se méprennent non seulement sur l’histoire de l’Afrique (puisque c’est là que l’approche globale est le plus souvent déployée), mais aussi sur le fonctionnement des sociétés.

 

Nous n’avons pas des États faillis, nous avons des États qui n’ont jamais existé et qui sont des constructions artificielles hérité de l’époque coloniale. Rien à voir avec l’Indochine ou l’Inde, qui avaient une existence historique antérieure. C’est aussi ne pas voir le rôle des ethnies, des chefferies, des solidarités locales, notamment en Afghanistan et en Syrie. Les interventions ne sont gérées que sur le plan technique, sans observer la géographie culturelle des lieux.

 

Les auteurs citent ainsi une tribune du Général Pierre de Villiers, alors CEMAT, parue dans Le Monde le 18 janvier 2016 :

« Ma seconde conviction est que si la force est agissante, elle n’est pas suffisante. Une stratégie basée sur les seuls effets militaires – détruire un camp d’entraînement djihadiste ou arrêter une colonne de pick-up d’AQMI – ne pourra jamais agir sur les racines de la violence, lorsque celles-ci s’ancrent dans le manque d’espoir, d’éducation, de justice, de développement, de gouvernance, de considération. Gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix. Quelle que soit la nature des crises, une approche globale est indispensable, c’est-à-dire une approche interministérielle et internationale. Il faut du temps et il n’y a pas de place pour le développement – économique, mais aussi durable – sans sécurité, comme il n’y a pas de sécurité sans développement. »

 

L’idée est belle, mais elle souligne une controverse dans le champ intellectuel sur les origines de l’islamisme. Est-il réellement dû à un « manque d’espoir, d’éducation, de justice, de développement, de gouvernance, de considération » ou bien à autre chose ? C’est une vision très « plan Marshall » : développons les pays et tout ira mieux. Mais c’est oublier de s’interroger sur les facteurs du développement, qui ne sont pas uniquement juridique et technique, mais aussi culturel et spirituel. Il y aurait beaucoup à dire aussi sur « l’humanitaire » qui est parfois le détournement de l’argent public et l’exploitation du sentimentalisme. Cette approche vise à transformer un pays ; c’est une projection occidentale sur une réalité complexe. Le principal reproche que l’on peut faire à l’approche globale c’est qu’elle s’avère incapable de penser l’autre qu’elle prend pour un double de nous-mêmes.

 

Un effet pervers de l’approche globale est qu’elle génère de la bureaucratisation dans les unités militaires, puisqu’il faut faire intervenir tout le monde et de nombreux services et donc valider les éléments avec tous. Tout devient plus centralisé, remonte à Paris et doit être validé, ce qui empêche l’action locale et donc restreint l’efficacité. Tarte à la crème de la stratégie depuis les années 1990, l’approche globale c’est surtout 30 ans d’impasse.

Le mythe du ciblage antiterroriste

Autre limite, le ciblage antiterroriste qui essaye de détruire les cellules dangereuses sans comprendre le terreau culturel du terrorisme. Les mots choisis sont d’ailleurs biaisés. On parle de « terrorisme » comme si un djihadiste était la même chose, avait les mêmes ressorts et les mêmes modes d’action qu’un soldat de l’IRA ou un membre de la fraction armée rouge. Dire « terrorisme », c’est se refuser à dire « islamisme », voire « islam » et donc ne pas vouloir comprendre la spécificité du terrorisme que nous affrontons aujourd’hui. Et donc s’empêcher de le vaincre. Le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est une arme, au même titre qu’un Rafale ou une kalachnikov. On ne combat pas une arme, on combat l’homme qui l’utilise et l’idéologie pour laquelle il l’emploie.

 

L’autre problème du ciblage antiterroriste est qu’il efface la frontière entre temps de la guerre et temps de la paix, homme combattant et homme civil :

 

« [Cette approche] tend à banaliser le recours à la force ; la distinction entre état de guerre et état de non-guerre disparaissant peu à peu. Au-delà de considérations éthiques légitimes, cela tend à considérer le recours à l’action armée comme un non-événement. Il devient alors politiquement rationnel de l’employer pour ses effets indirects en politique intérieure, plutôt que de borner son utilisation à la stricte recherche d’une solution politique aux crises. Une banalisation de la guerre aura malgré tout tendance à accentuer ce qui doit être considéré comme un biais. » (p. 87)

 

La banalisation de la guerre est visible dans l’emploi des termes employés (guerre contre le terrorisme, guerre contre le virus) et dans la permanence des situations au départ exceptionnelles, comme le plan Vigipirate et les lois de restrictions de la liberté. Nous sommes à la fois dans un état de guerre permanent et en même temps dans un état où la guerre semble être complètement absente. L’aspect en apparence propre de la guerre sous-estime l’immense violence de ce procédé qui conduit à l’abolition de l’idée de front et d’affrontement. Après quinze ans de pratique, cette tactique a montré son impasse : les cellules terroristes n’ont pas été supprimées, les têtes perdues se renouvellent et le vivier ne cesse de s’élargir en se liguant contre un ennemi commun : l’Occident.

Le casse-tête des coalitions

 

Faire une coalition pour conduire une guerre est un grand classique de l’art militaire ; il n’y a rien de novateur là-dedans, on a toujours fait la guerre en cherchant des alliés et en construisant des coalitions. Toutefois, le recours aux coalitions ne peut servir de prétexte à camoufler les lacunes des États. Il est également difficile de se mettre d’accord sur le sens de la coalition : chaque État a ses intérêts, sa volonté, sa stratégie, ils ne marchent pas dans le même sens. La création d’une coalition vise à donner une légitimité juridique à l’intervention. C’est une façon de dupliquer la démocratie à l’échelle des opérations extérieures : si nous sommes nombreux à intervenir, c’est que la cause est juste. Dans les faits, la coalition est souvent conduite par un, voire deux États, les autres pays ne servant que de faire valoir.

 

Le dilemme des solutions locales

 

C’est un slogan maintes fois répété. Bien évidemment, l’opération militaire ne doit pas tomber du ciel, et ne doit surtout pas donner l’impression d’être une opération coloniale qui chercherait à imposer un ordre européen. Il faut donc s’associer avec les dirigeants locaux et les former pour qu’ils puissent prendre en main les opérations. Sur le papier, la chose est on ne peut plus acceptable, dans les faits, c’est autrement plus compliqué. La question est de savoir ce que l’on entend par solution locale. Que faire des traditions, des ethnies, des chefferies, des réseaux traditionnels, parfois vues comme du népotisme ou de la corruption. Mettre un chef local ne signifie pas qu’il ait une légitimité. C’était le cas d’Hamid Karzai en Afghanistan ou de dirigeants africains poussés par les Occidentaux. Ils peuvent être vus comme des marionnettes imposés par l’étranger. L’intervention militaire peut certes calmer les tensions, mais elle ne règle pas les clivages ethniques et les raisons des tensions. Donner le pouvoir aux locaux, c’est donner le pouvoir aux violents et aux radicaux. Quand le FLN a pris le pouvoir en Algérie en 1962, c’était bien une solution locale, idem pour l’ayatollah Khomeiny. Il y a des solutions locales dont on se passerait volontiers, sans compter que les acteurs locaux ne sont pas toujours capables de trouver des solutions et de faire émerger la paix.

 

Pour quoi la guerre ?

 

La lecture de cet ouvrage est indispensable pour comprendre les enlisements des 30 dernières années. Les auteurs tentent d’apporter quelques solutions, qui sont souvent techniques et relèvent surtout de la stratégie militaire. Mais la question implicite posée par ce livre est celle de Scapin dans ses fourberies : « qu’allait-il faire dans cette galère ? » Finalement, pour quoi la guerre ? Est-on vraiment obligé de faire des guerres « humanitaires » où nous finissons par nous attirer les haines des populations locales ? Croit-on encore que l’on va pouvoir faire advenir le « développement » et la « bonne gouvernance » dans des pays où ces concepts sont absents ? Tout cela ressemble fort à l’exportation d’idéologies de laboratoire. Les auteurs n’évoquent pas ces sujets, mais on peut poursuivre le fil à leur place. Si les opérations ont échoué, c’est peut-être parce que nos raisons de faire la guerre ne sont pas bonnes. Cessons de faire des guerres humanitaires auxquelles de moins en moins de monde croit. Si nous faisons la guerre, si celle-ci est vraiment obligatoire, faisons des vraies guerres, c’est-à-dire pour nous défendre contre un ennemi clairement défini ou bien pour maintenir des positions géographiques qui sont indispensables à notre puissance. En ayant des vrais buts de guerre, et non pas des buts flasques et informes, nous aurons plus de possibilités d’atteindre les objectifs fixés.