4 September, 2013

Marchés: “Il y aura des pleurs et des grincements de dents”

 Par Vincent Strauss,

Membre du conseil de L’Institut des Libertés

 Article Original Publié dans les Echos du 3 septembre 2013

Les places boursières ont enchaîné les records cet été avant de replonger… Que faut-il penser des actions des banques centrales, notamment la Fed et la BCE ?

Les banques centrales ont fait leur travail en injectant massivement des liquidités pour contrecarrer les effets déflationnistes de la crise. Elles l’ont fait parce que les gouvernements, notamment en France, n’ont pas fait les réformes nécessaires. Ils n’ont pas remis en ordre leurs finances publiques et ils n’ont pas fait les réformes structurelles sans cesse différées. Seul le secteur privé crée de la richesse et cela n’est pas vraiment compris ni des gouvernements de gauche ni de droite. La crise a démarré en juillet-août 2007, il y a six ans. Et qu’a-t-on fait depuis en termes de réformes ? Rien. On a laissé filer la dépense publique, on a déplacé tous les problèmes sur les bilans des banques centrales. Et on a permis aux banques de continuer à fonctionner comme avant, au lieu de lier l’accès aux liquidités à bon compte au maintien des concours à l’économie, comme l’a fait la Banque d’Angleterre. Les origines de la crise se trouvent dans une orgie de dettes et, depuis 2008, les ratios de dettes rapportés aux PIB ont explosé dans les pays développés.

La crise peut-elle repartir ?

Cela fait trente-cinq ans que je suis sur les marchés et je peux vous dire qu’il est impossible de prédire quel est le déclencheur d’une crise. Une partie des encours de dettes ne sera jamais remboursée et on doit craindre des défauts : défauts souverains, de banques ou de débiteurs privés surendettés ? L’action des banques centrales a seulement permis aux gouvernements de gagner du temps.

C’est-à-dire ?

Les marchés sont devenus « addict » aux liquidités et aux taux bas. Ben Bernanke a cent fois raison de commencer à dire, en hissant le drapeau orange, que sa politique monétaire ultra-accommodante aura une fin. Rappelons cependant que les systèmes bancaires domestiques et les banques centrales ne sont pas les seuls créateurs de liquidités sur le plan mondial. Du fait du rôle très spécifique du dollar monnaie de réserve du monde, quand les Etats-Unis ont un déficit de leur balance des paiements, ils créent des dollars ex nihilo. A leur tour, les banques centrales de la Chine, des grands pays émergents et surtout du Japon, pour endiguer la progression de leurs monnaies face au dollar, achètent ces mêmes dollars et vendent des renminbis, des roubles et des yens : c’est une création monétaire forcée ! Depuis 2007, c’est même la principale création monétaire, mais ce mouvement a atteint des limites puisque aujourd’hui les déficits américains vont être fortement réduits : effondrement des importations d’énergie du fait de l’impact des huiles et gaz de schiste, et du rapatriement d’activités industrielles sur le territoire américain. Le problème majeur est que nous n’avons aucune expérience en matière de sortie de politiques monétaires non conventionnelles : à l’arrivée, il y aura des pleurs et des grincements de dents sur les marchés, de dettes en particulier.

Êtes-vous aussi pessimiste pour l’Europe ?

Rien n’est réglé en Europe. L’Europe est en train de suivre pas à pas la trajectoire du Japon, qui sort de vingt ans de croissance faible ou nulle. Les Japonais ont réussi à traverser ces deux décennies perdues grâce à une cohésion sociale extraordinaire. Je ne crois pas que les Européens puissent en faire autant. Et, comme au Japon, qui avait tardé à restructurer les banques, on n’a absolument pas réglé le problème des banques européennes. Il aurait fallu responsabiliser bien davantage les dirigeants des grandes institutions financières. Je suis même d’avis qu’on aurait dû nationaliser toutes les banques en 2008, les nettoyer de fond en comble et éradiquer le cancer des banques casinos. Le but aurait été de les remettre sur le marché deux ans après avec des bilans et des effectifs largement dégraissés. Or, on a fait tout le contraire. On a demandé à des banques zombies de continuer à financer des Etats en quasi-faillite : c’est du Madoff à grande échelle !

Les banques semblent pourtant aller mieux, l’union bancaire devrait aussi permettre de réaliser des progrès importants…

L’union bancaire ne pourra fonctionner que si l’on met en place une union fiscale. Il est en effet nécessaire d’harmoniser les ressources des différents Etats pour une plus grande efficacité. Mais on ne semble pas en prendre le chemin. La vérité, c’est que les épargnants, les fonds de pension et les assureurs-vie continuent à payer pour le sauvetage du système bancaire. Les banques centrales maintiennent les taux à des niveaux proches de zéro, c’est une mauvaise politique car elle ne fait que différer l’ajustement bilanciel indispensable du système bancaire. Combien de temps croyez-vous que les fonds de pension et les assureurs-vie vont pouvoir tenir dans ce contexte ? Ces investisseurs ont des engagements auprès de leurs ayants droit à 3 %, 4 % ou plus alors qu’ils ne trouvent plus que des rendements entre 1 % et 2 %. En clair, les épargnants paient un impôt forcé pour sauver les banques. C’est le plus grand détournement de fonds depuis Jésus-Christ !

Comment les marchés réagiront-ils en cas de remontée des taux ?

Si les taux d’intérêt augmentent demain, beaucoup de banques européennes vont risquer l’asphyxie ou l’implosion. Parce que beaucoup d’entre elles ont massivement investi dans des instruments de dettes souveraines supposées être sans risque de défaut… mais non exemptes de pertes liées aux remontées de taux. Il est insensé que les marchés de produits dérivés échappent encore largement à tout contrôle, ce qui peut permettre à certains établissements de publier des résultats qui ne reposent sur aucune base économique réelle. Nous ne sommes pas encore sortis de la crise bancaire, qui va coûter encore plusieurs points de PIB à l’Europe. Mon pronostic est que, dans moins de deux ans, la question d’une nationalisation massive des banques se posera de nouveau en Europe, notamment en France. Mais a-t-on les moyens d’attendre deux ans ?

La France est-elle à la merci d’une attaque des marchés ?

Le cas de la France est particulièrement inquiétant. D’abord, les effets de la mondialisation y sont supportés par le secteur privé, le seul à créer des richesses. Le secteur public et assimilé est protégé des effets de la mondialisation : c’est dans mon esprit une profonde injustice… mais nos dirigeants politiques et économiques sont largement issus de la fonction publique ! Depuis des années, le Trésor a fort bien manoeuvré pour vendre la dette française à des investisseurs étrangers. Un jour, les créanciers vont se réveiller et comprendre que, si l’on intègre à la dette publique tous les déficits cachés, et en particulier les régimes de retraite du public non provisionnés, le ratio dette sur PIB est proche, voire supérieur aux 120 % de pays comme l’Italie. On peut craindre alors des ajustements douloureux !

 

Marina Alcaraz, Guillaume Maujean et Réjane Reibaud, Les Echos

Auteur: idlibertes

Profession de foi de IdL: *Je suis libéral, c'est à dire partisan de la liberté individuelle comme valeur fondamentale. *Je ne crois pas que libéralisme soit une une théorie économique mais plutôt une théorie de comment appliquer le Droit au capitalisme pour que ce dernier fonctionne à la satisfaction générale. *Le libéralisme est une théorie philosophique appliquée au Droit, et pas à l'Economie qui vient très loin derrière dans les préoccupations de Constant, Tocqueville , Bastiat, Raymond Aron, Jean-François Revel et bien d'autres; *Le but suprême pour les libéraux que nous incarnons étant que le Droit empêche les gros de faire du mal aux petits,les petits de massacrer les gros mais surtout, l'Etat d'enquiquiner tout le monde.

9 Commentaires

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  • Jules

    12 September 2013

    La France “attaquée” ? La formule invite à fantasmer une sorte de “complot” capitalo-banco-financier digne des pires blogs de la toile sur le sujet 🙂

    Plus simplement, les marchés vont en effet probablement cesser d’acheter de la dette française et même tenter de s’en débarrasser à “bon” compte… La plupart des acteurs faisant cela au même moment, il est évident que ça va secouer en France. La rue va bouger, ça fera un peu de bruit, un peu de casse, quelques photos et articles “historiques” dans Libé 🙂 Pour se terminer en un serrage de ceinture généralisé et lissé sur 10 ou 20 ans, ce qui est envisageable dans la mesure où les français sont assis sur u matelas qui pèse 6 à 8 fois la dette de leur Etat…

    Après (dans 10 ou 20 ans), aurons-nous la chance de voir une nouvelle génération penser l’économie différemment ??? Les français en auront-ils terminé avec la fuite devant le travail ? Avec l’assistanat généralisé ??

    @ suivre…

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  • René Insausti

    7 September 2013

    Encore un article remarquable sur votre site.
    Mais que la vérité est dure à entendre !

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  • roger duberger

    5 September 2013

    Bonsoir,
    Merci pour cet article. Votre point de vue est intéressant. Vous avez un bon angle d’attaque des problèmes économiques et quand vous écrivez que les épargnants paient un impôt forcé, c’est bien écrit. De toute façon en France, on nous dit qu’il ne faut pas aimer l’argent, c’est surtout que l’on n’aime pas ceux qui ont de l’argent !
    Cordialement

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  • Marius

    5 September 2013

    Vous dîtes :
    ============================
    “Les banques centrales ont fait leur travail en injectant massivement des liquidités pour contrecarrer les effets déflationnistes de la crise. Elles l’ont fait parce que les gouvernements, notamment en France, n’ont pas fait les réformes nécessaires.”
    ============================
    Mais n’est-ce pas justement parce que les Banques Centrales font ça que les Etats ne sont pas au pied du mur pour réformer ??? De la déflation plus sévère encore n’aurait pas eu un effet bénéfique pour l’économie au bout du compte et agissant comme pistolet sur la tempe des gouvernements ?

    Répondre
  • JEPIRAD

    5 September 2013

    Bonjour.
    Vous dites “Les places boursières ont enchaîné les records cet été avant de replonger”. Or à ce jour DJ +14% NQ +21%, DAX +7%, FTSE +10%, CAC40 +9%, SSE 0%, NIKKEY 0%,… : pas si mal.
    S’agissant de la dette publique pourquoi dire que les retraites de la FP sont des dettes cachés? Elles sont en fait des engagements de dépenses pluriannuels mais ne sont des dépenses que lors de la budgétisation annuelle.
    Si vous faites l’amalgame entre les deux notions, il faut revoir complètement les chiffres, car l’Etat à des engagements de dépenses pluriannuels dans tous les domaines, engagement qui ne ressortent pas dans la dette de l’Etat.

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  • Sirius

    5 September 2013

    Merci à VS pour ce langage de vérité !
    En référence à un commentaire récent de CG, dans cet environnement incertain, toute la question est de savoir ce que l’on détient !!

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  • guillaume

    5 September 2013

    C´est n´importe quoi, La France ne sera pas attaquee, car le matraquage fiscal rassure les investisseurs. La grande force de ce pays, et c´est une des rares constantes depuis le moyen age, est cette facilite a lever des impots en masse, et rapidement. C´est sans doute du a une certaine geostrategie delicate, car la France a souvent ete attaquee sur plusieurs fronts a la fois ( guerres de 30 ans, de 100 ans, napoleoniennes et revolution…).
    C´est pour ca que Charles Quint n´a jamais eu la peau de Francois 1er, celui ci epuisant le pays au gre de ces humeurs belliqueuses.

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  • dede

    5 September 2013

    “Seul le secteur privé crée de la richesse”. Je ne suis pas d’accord. La valeur ajoutee creee dans le secteur public n’est pas comptabilisee (dans le PIB non marchand, la richesse creee est comptabilisee a son cout) mais dire que le secteur public ne creee pas de richesse est une ineptie.
    Le secteur prive est parfois (theoriquement mieux place) meilleur pour creer de la richesse et par nature, le prive ne devrait pas detruire de la richesse (cela s’est vu, toutefois) tandis que la problematique de responsabilite dans le public fait qu’il est plus facile de n’en pas creer, certes.
    La theorie liberale montre que l’entreprise privee est l’endroit ideal pour optimiser la creation de richesse mais quand la regie Renault produisait des 4L, elle creait bien de la richesse, meme si c’etait moins bien (pas certain toutefois) que la Logan de Renault S.A.
    De meme, le rapport d’un depute a bien la valeur des slides d’un consultant (evidemment, tous ne se valent pas, dans un cas comme dans l’autre)

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