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Les deux Libéralismes

Un mal ronge la France, aussi indécent que le fascisme ou la pédophilie : le libéralisme. C’est lui le galeux, le responsable de tous nos maux. Du Front national à l’extrême gauche, la condamnation est unanime, sans oublier celle de l’ancien président Jacques Chirac expliquant dans la Figaro du 16 mars 2005 que le libéralisme » perversion de la pensée humaine serait aussi désastreux que le communisme » Ce qu’on entend par ce terme est mystérieux : doctrine de limitation des pouvoirs définie par John Locke, Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville ou apologie du marché, de la libre concurrence ?

S’il existe une pensée unique en France, c’est bien  dans la manière dont tous les camps sans exception vomissent cette théorie pourtant brillamment illustrée chez nous de Montesquieu à Raymond Aron. L’aversion est double : dans l’héritage de 1789, on délaisse la liberté au profit de l’égalitarisme, qui a de grands liens avec le despotisme, le nivellement  de tous par le bas. Triomphent alors au nom de cet impératif, »l’envie, la jalousie, la haine impuissante » (Stendhal), ces maladies de sociétés démocratiques. Cette allergie au libéralisme est ensuite dirigée contre les Etats-Unis et le monde Anglo Saxon  en général, qui proposent une autre relation à l’Etat, à la citoyenneté, une autre conception de la tolérance et de la liberté d’expression.

D’un mot, le libéralisme surgit en Europe dans le combat contre la monarchie et le fanatisme religieux au moment où l’homme, à la fin de l’ancien régime, se substitue peu à peu au divin et à la tradition comme fondement de la loi. Basé sur un individualisme radical, il est inséparable d’une réflexion sur les abus de la souveraineté populaire, sur la justice et et le droit comme moyens de garantir la coexistence pacifique des libertés. Sur ce substrat philosophique d’une extrême fécondité surgit la question nouvelle et fantastique du marché, ce « dieu mortel » censé dispenser ses bienfaits à ceux qui favorisent sa croissance. Si les uns lui reconnaissent des qualités évidentes à condition de l’encadrer et de la réguler, d’autres sont tentés de le hisser sur un piédestal, de lui attribuer des vertus quasi magiques ; il serait bénéfique à tous les peuples grâce à la « main invisible » qui permet de mettre les vices individuels au service du bien collectif. Il devient un processus quasi rédempteur qui répartit l’information et les besoins, et distribue les richesses selon les mérites de chacun. Il se confond alors avec l’ordre établi et se contente d’entériner les inégalités en cours.

Il y a donc au moins deux libéralismes : le premier, qui défend les droits civiques et sociaux comme principe au progrès et voit dans la politique l’arène indispensable pour arbitrer les conflits et s’engager  dans une histoire inachevée ; le second, qui réduit l’Etat à un veilleur de nuit, le gouvernement à un mal provisoire qui doit laisser le pouvoir aux seuls entrepreneurs et spéculateurs. Va donc émerger ce qu’on appellera d’un terme polémique le « néolibéralisme », qui commence en Californie et en Angleterre avec Ronald Reagan, Margaret Thatcher et leur « révolution conservatrice », axée sur la baisse des impôts et le reflux de l’administration. Celle-ci installe une sorte de rêve sans tragique qui espère conjuguer justice, prospérité et morale grâce aux seuls échanges marchands et à la financiarisation. C’est cette croyance qui a failli en 2008 et qui pour beaucoup, signe la fin de la doctrine libérale. On aurait tort toutefois de l’enterrer trop vite, de le réduire aux errements de ceux qui ont partagé, avec les marxistes la même volonté démiurgique  de refonder l’Histoire à partir du mode de production. Dans l’esprit  de ses théoriciens d’origine, le marché  était plutôt le fruit de l’incertitude de nos actions que le garant d’une quasi infaillibilité. Son talent est d’épouser les faiblesses humaines pour les dépasser, tout en laissant à chacun la possibilité de se construire. Si le libéralisme n’est pas le socialiste, il peut y avoir un socialisme libéral qui accorde aux acteurs économiques une certaine autonomie et leur reconnaît le droit au risque et à l’innovation. Le libéralisme se caractérise par sa confiance dans le génie humain, capable de dompter les peurs et de surmonter les problèmes. Au moment ou triomphe chez nous un pessimisme généralisé, cette doctrine nous appelle à repousser les frontières de l’impossible, à chercher le remède à nos doutes dans un surcroît d’initiative, une explosion à la créativité.

Le libéralisme bien compris reste une philosophie du refus de la fatalité.

 

 

Par Pascal Bruckner, écrivain et philosophe

Article original paru dans le Point