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Jean-Baptiste Noé

Agriculture : un drôle de salon

Le salon de l’agriculture est un événement annuel assez curieux : des paysans viennent à Paris, des urbains ont l’impression d’aller à la campagne, des politiques se sentent obligés de passer leur journée dans les traverses pour se montrer « proches du terrain » et au « contact des territoires » (on ne dit plus province depuis quelque temps, mais territoire, comme si les villes n’étaient pas territorialisées). Tout le monde répète à l’envi que l’agriculture est « une chance pour la France », au moment même où, d’une part, des agriculteurs se suicident dans une grande indifférence et où, d’autre part, la peur irrationnelle de la science et du progrès fait raconter n’importer quoi à des pseudo écologistes. Beaucoup parlent ainsi du « bio » sans savoir de quoi il s’agit et semblent confondre le jardinage de leur carré de jardin avec l’agriculture, qui est une activité bien particulière et très diversifiée.

 

Une amélioration constante de la qualité et de la quantité

 

La France et l’Europe ont connu depuis deux siècles une rupture historique majeure : nous sommes passés d’une société de pénurie à une société d’abondance. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la famine et la disette ont été éradiquées. Ce n’est pas rien. Il suffit de relire les textes de l’hiver 1710, date de la dernière famine en France causée par le refroidissement climatique du petit âge glaciaire, un printemps froid et un été pluvieux, pour se rendre compte de ce qu’est une famine. Les mémoires des lettrés de l’époque relatent la présence de corps décharnés dans les villes et des cadavres de morts de faim dans le bas-côté des chemins. Cet épisode terrible est aujourd’hui heureusement révolu.

 

Aujourd’hui, la question posée est de bien manger et non plus seulement manger, ce qui est un progrès immense. On oublie trop souvent que l’agriculture française, dans les années 1950-1960, était encore largement arriérée et sous-développée. Peu mécanisée, peu industrialisée, peu rationalisée, la paysannerie française était incapable de nourrir la population ; la France devait donc importer une part importance de son alimentation. Aujourd’hui, avec moins d’agriculteurs, on nourrit une population plus nombreuse et on peut même exporter nos produits à travers le monde.

 

La science agricole est dynamique. Les progrès de l’agrochimie et de la technologie sont constants, que ce soit en matière de croisement d’espèces, d’intrants, de mécaniques. C’est de l’amélioration continue des outils agricoles que viendront les résolutions des défis d’aujourd’hui, c’est-à-dire par l’innovation et le travail.

 

Discutant récemment avec un paysan retraité, celui-ci m’expliquait que, dans les années 1970, les poules ne pondaient pas l’hiver. Il lui fallait donc faire des provisions d’œufs, conservés dans un tonneau au milieu de la sciure, afin de disposer d’œufs pendant la saison creuse. De même, les vaches laitières ne produisaient que 20 litres de lait par jour. Aujourd’hui, les poules pondent en toute saison et les laitières peuvent produire jusqu’à 60 litres de lait quotidien durant leur période de lactation. On comprend alors la baisse des prix des matières premières et des produits dérivés, ce qui a permis aux plus modestes d’accéder à des produits autrefois luxueux. Cet accroissement de la production a été réalisé par plusieurs facteurs : croisement des races pour en obtenir de meilleures, amélioration de l’alimentation animale, améliorations techniques (la traite mécanique est plus productive que la traite manuelle).

 

L’agriculture, un atout économique

 

Pour mesurer la place de l’agriculture dans l’économie française, il ne faut pas s’arrêter aux seuls chiffres du PIB et de la population active, qui sont des miroirs déformants. Comme nous le rappelle l’INSEE, l’agriculture représente 4% des actifs et 2,2% du PIB français. Autant dire des chiffres dérisoires, surtout quand on se souvient de ce qu’elle pesait en 1955 : 27% de la population active et 13,7% du PIB. Cette diminution de la population active agricole est due à l’accroissement de la productivité : une moissonneuse-batteuse nécessite moins de bras que le fauchage et le vannage manuel. Jean Fourastié proposait d’ailleurs une tripartition fondée non pas sur la production (agriculture, industrie, services) mais sur la productivité (productivité moyenne, forte, faible), ce qui est beaucoup plus pertinent pour évaluer les transformations économiques.

 

Pour prendre la mesure du poids réel de ce secteur, c’est l’ensemble de l’industrie agroalimentaire qui doit être analysée. La paysannerie, mais aussi la fabrication des denrées alimentaires, le travail du bois, la restauration, l’artisanat, etc. Que seraient Danone, Carrefour ou LVMH sans la puissance du secteur agricole français ?

 

L’agriculture est aussi au fondement du secteur touristique. Certes, les étrangers peuvent venir en France pour visiter les châteaux de la Loire, Versailles ou le Mont-Saint-Michel, mais ils viennent aussi pour la gastronomie de la France et ses paysages : la Provence, les côtes bretonnes ou languedociennes, les Alpes et les Vosges, etc. Des paysages qui sont le fruit du travail des paysans. Imagine-t-on que des touristes viendraient sur les plages de Saint-Tropez s’ils ne pouvaient trouver dans cette cité varoise des marchés vendant du miel, de la lavande, du vin local et d’autres gourmandises ? Le secteur touristique hivernal et estival repose sur une agriculture puissante et le travail des paysages permit par la paysannerie. Les paysans sont des jardiniers du paysage ; ce qui est une richesse majeure difficilement quantifiable.

 

Un monde méconnu

 

L’agriculture ne se contente pas d’alimenter l’économie, elle permet aussi d’éviter de nombreuses dépenses aux collectivités territoriales : quand les paysans se retirent c’est aux communes de prendre à leur charge l’entretien des friches, des digues ou des haies. Un entretien qu’elles ne font pas toujours, d’où des drames naturels qui surgissent lors de fortes précipitations ou d’intempéries violentes. Le monde agricole souffre de préconçus intellectuels. Dans le système de pensée des économistes influents et de certains politiques, la puissance agraire était bonne pour le Moyen Âge. Au XIXe siècle la puissance d’un pays se mesurait à son industrie, et aujourd’hui par les services. C’est ainsi que le ministre du Commerce extérieur français de 2005 a pu dire, lors d’un entretien au Miami Herald, « Je préférerais que vos lecteurs n’associent pas seulement la France au vin. Je préférerais qu’ils l’associent à Airbus. Nous avons de nombreuses entreprises technologiques, pharmaceutiques. Nous devons donner une image moderne (1). » Le vin et le monde agricole ne sont pas modernes. Airbus et l’informatique si. C’est méconnaître tout ce qu’il y a de moderne dans un tracteur, une serre en plastique, dans la configuration d’une ferme d’élevage.

 

Si ce sont les animaux qui attirent en priorité les visiteurs, on ne peut que conseiller la visite des stands dédiés aux machines agricoles et aux produits phytosanitaires. On mesure alors les progrès accomplis par l’homme et le haut degré de technicité de l’agriculture d’aujourd’hui. Mais même les halls des animaux sont très instructifs, car la plupart des bêtes présentes ne sont pas « naturelles » mais sont des créations humaines. Je suis à chaque fois surpris par la variété d’espèces de chaque race, que ce soit pour les lapins, les brebis, les moutons… le tout obtenu par croisement et sélection animale. La révolution industrielle a commencé en France au XVIIIe siècle, grâce notamment à la bergerie royale de Rambouillet, aux travaux de Turgot sur le transport des grains ou, plus avant, aux essais agronomiques de Pierre de Boisguilbert dans son domaine de Pinterville. C’est la révolution agraire qui a permis ensuite la révolution industrielle puis celle des services. En contemplant la diversité des pigeons, poules et vaches, on se rend compte à quel point ce monde-là est en perpétuelle amélioration.

 

L’agriculture sert d’abord à manger

 

L’agriculture sert d’abord à manger, et cela n’est pas une lapalissade. Dans les pays d’abondance, là où les disettes et les famines sont chassées, on oublie trop que se nourrir est le premier besoin de l’homme. Nous mangeons trois fois par jour, et la nourriture que nous absorbons est essentielle pour notre vie et pour notre santé. Le Professeur David Khayat rappelle ainsi qu’« Il faut comprendre qu’une bonne partie de nos cancers est liée à la façon dont nous nous alimentons. […] Certaines études dont on parle beaucoup en France et qui pointent le lien entre consommation de viande, charcuterie et cancer sont américaines et ne sont pas transférables de la même façon dans notre pays. Pour une raison simple : l’alimentation n’est pas la même dans nos deux pays. Les études d’outre-Atlantique avancent qu’aux États-Unis, le risque de cancer colorectal est augmenté de 29% par la consommation de 100 grammes de viande par semaine et de 21% par la consommation hebdomadaire de 50 grammes de charcuterie. [Or on ne constate pas de tels taux en France] Pourquoi ? Ces différences s’expliquent par le terroir et les modes de production. Lorsque nous faisons analyser le gras d’une viande américaine, 100 grammes de filet de bœuf contiennent 280 calories, contre 150 en France (2). »

 

Enjeu industriel et sanitaire, enjeu économique et territorial, enjeu humain ; l’agriculture demeure une activité essentielle pour l’avenir de l’homme.

 

 

  • The Miami Herald, 24 février 2005. Cité par Denis Saverot, In vino satanas, Albin Michel, 2008.
  • Entretien avec le Professeur David Khayat, chef du service oncologie de la Pitié Salpétrière, La Revue du Vin de France, mai 2010, p. 13-14.