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23 octobre, 2026

Les territoires de l’ultragauche

Les violences urbaines des derniers jours ont remis sur le devant de la scène les groupes d’ultragauche, à distinguer des autres casseurs. Ces groupes mobiles agrègent des populations venues de France et d’Europe, qui disposent de territoires et d’emprises territoriales pour s’entraîner et pour se développer. Si la plupart de ces territoires sont situés en zone rurale, d’autres, plus petits, mais essentiels pour eux, sont positionnés en ville. C’est à partir de ces bases, rurales et urbaines, qu’ils mènent leurs luttes et leurs actions. La presse parle souvent des « territoires perdus de la République » en référence à des zones urbaines situées en banlieue des grandes villes, mais il y a d’autres territoires qui échappent au contrôle de l’État, souvent avec la bienveillance de l’État lui-même.

 

Typologie des territoires

 

La typologie de ces territoires permet de les classer en trois grandes catégories.

 

1/ Les matrices historiques et intellectuelles

 

Ce sont des zones contrôlées qui jouent un rôle puissant dans la pensée et l’histoire de l’ultragauche en France. Il y a bien évidemment le Larzac, là où tout a commencé, en 1971, avec les premières manifestations contre l’extension d’un camp militaire. Cette occupation s’est soldée par une victoire des protestataires.

En novembre 1984, les paysans ont constitué une « Société civile des terres du Larzac ». En avril 1985, un bail emphytéotique a lié l’État à la SCTL. Puis, un avenant signé en juillet 2013 en a porté l’échéance à 2083. La SCTL gère aujourd’hui 6 357 hectares sur douze communes de l’Aveyron, répartis en 57 baux ruraux. L’État a non seulement cédé, mais il a institutionnalisé sa défaite en octroyant des droits de propriété aux occupants. C’est la une constante dans les combats de l’ultragauche : s’ils mènent des luttes armées et savent pratiquer la violence, leurs victoires se règlent très souvent au tribunal, notamment devant les tribunaux administratifs. Ce sont des personnes qui savent parfaitement gérer le droit et en tirer avantage.

Le Larzac fut le combat matriciel, le modèle à exporter et c’est aujourd’hui une base arrière pour disposer de lieux d’entraînement et de formation. C’est un territoire autonome de l’ultragauche au cœur de la France.

 

Un autre de ces territoires, crucial dans l’attaque de Limoges et de sa mairie, est le plateau de Millevaches. Là, des centaines de militants se sont installés, créant des entreprises rurales, des coopératives, des réseaux associatifs. Ils disposent de terrains d’entraînement, notamment au combat urbain. Ces entraînements sont indispensables pour pouvoir agir vite et avec intelligence lors des émeutes. Millevache est la base arrière indispensable.

 

D’autres lieux entrent dans cette matrice historique : Longo Maï (Alpes-de-Haute-Provence),Treynas (Ardèche), plusieurs terrains dans les Cévennes, dans l’Ariège, dans le Couserans. On y trouve des anti-nucléaires, des anti 5G, des militants associatifs, des coopératives d’entraide. Une galaxie assez hétérogène, mais qui réseaute entre elle.

 

2/ Les ZAD, les lieux de combat

 

Les premiers lieux (hormis le Larzac) sont des lieux de formation, de ressourcement, d’entraînements. Les ZAD (zone à défendre) sont des lieux de combats. C’est là que les militants affrontent les gendarmes, prennent le contrôle de territoires, implantent des camps, tiennent le terrain.

Il y a bien évidemment Notre-Dame-des-Landes, la plus connue, qui a duré dix ans (2008-2018). Comme au Larzac, l’État a cédé des terres aux occupants via des structures juridiques. La zone d’occupation s’est donc achevée en zone conquise.

Sivens (Tarn, 2014), et la lutte violente contre un projet de retenue d’eau. Bure (Meuse) contre Cigéo. Sainte-Soline (Deux-Sèvres, 2023) contre les bassines. Encore des victoires. Puis la ZAD contre l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres, qui s’est soldée par une défaite, puisque le projet va aboutir.

La localisation de ces ZAD montre une géographie essentiellement concentrée dans le sud-ouest, sud-est et ouest de la France. C’est la France de la contestation, mais également là où les réseaux de solidarité de l’ultragauche sont les plus forts, ce qui est indispensable pour se déployer et tenir les positions.

 

3/ Les ancrages urbains

 

L’ultragauche n’est pas que rurale, elle dispose aussi de solides ancrages urbains.

À Toulouse et à Rennes notamment, avec les universités Le Mirail et Rennes 2 qui sont des lieux tenus par cette mouvance. À Grenoble, c’est presque toute la ville qui est aux mains de l’ultragauche, avec une culture propre à la ville qui fait de cette cité des Alpes une zone urbaine si particulière. À Montreuil, la mouvance dispose de maisons d’édition, notamment Libertalia. Avec Saint-Denis et Ivry, c’est l’hinterland parisien du mouvement. On peut ajouter des quartiers et des rues particulières dans plusieurs grandes villes françaises : Marseille, Nantes, Lyon, Poitiers, Saint-Nazaire, Dijon, etc. Cette géographie urbaine est essentielle pour se former, réseauter, recruter.

 

Trois grands types de territoires donc, qui dessine une France particulière de l’ultragauche, conséquence de leurs combats, mais aussi des complicités et des faiblesses d’un État qui a laissé le mouvement prospérer. Avec souvent la complicité des élus locaux et des municipalités, qui y trouvent leur avantage.

 

À quoi s’ajoute un quatrième type de territoire que sont les terrains d’entraînement. Sainte-Soline, Notre-Dame-des-Landes, l’A69, le Lyon-Turin sont à la fois des terrains de combat et des lieux de formation pour le combat urbain. C’est là que les militants, venus de France et de l’étranger, s’entraînent à la guérilla urbaine. Et qu’ils peuvent donc, ensuite, mener leurs opérations à Paris, Marseille et Limoges. Avec un schéma simple, mais efficace : ils attaquent les premiers, créent des brèches, puis s’en vont et laissent les casseurs s’engouffrer dans les brèches créées pour mener razzias et pillages. De cette façon, même en étant surveillés par le renseignement territorial, ils échappent aux arrestations.

 

Le territoire des infrastructures

 

En plus de ces territoires physiques, un autre territoire permet à l’ultragauche de prospérer et de se déployer, c’est celui des infrastructures. Le territoire de cette mouvance n’est pas d’abord foncier, mais éditorial et logistique. L’ultragauche a créé, dès les années 1970-1980, des radios associatives, pour communiquer, échanger, former. Elle a des maisons d’édition, des publications de livres et de revues, des auteurs phares qui structurent la pensée et qui la diffusent. Parmi les maisons d’édition, on peut citer La Fabrique, Divergences, L’Échappée, Libertalia. Les radios associatives hier, aujourd’hui les sites internet, les réseaux sociaux dédiés, les canaux de discussion, mais aussi les cafés-librairies et autres cafés-solidaires. À quoi s’ajoute un réseau essentiel, et même vital, l’entraide juridique. Des caisses mutuelles sont créées pour financer les avocats des personnes arrêtées ; des avocats fournissent des conseils pour se défendre en garde à vue et lors des procès. Cela leur permet de remporter un grand nombre de procès et de passer entre les mailles lors des interpellations.

 

C’est ce réseau, tissé depuis la lutte historique du Larzac, renouvelé et mis à jour à chaque génération, qui permet aujourd’hui à l’ultragauche d’être si efficace et de tenir des parties du territoire, certaines fois de façon tout à fait légale. Un atout indispensable quand il s’agit de mener des combats politiques.

 

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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