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C’est dans le terminal 2 de Roissy, juste avant de prendre un avion pour Rome, que j’ai appris la nouvelle du bombardement des dépôts chimiques en Syrie. Ce qui semble être, pour l’instant, un coup bien inutile qui dénote néanmoins l’impuissance occidentale dans la région a occulté la vraie information moyen-orientale, celle du sort du général Haftar. L’homme fort de l’Est libyen serait mort à Paris le 13 avril. On ne peut ici qu’employer le conditionnel, car les sources divergent : certaines le donnent mort, d’autres souffrant. Quoi qu’il en soit, cela nous apprend que le général Haftar est soigné à Paris, ce qui démontre les liens entre la France et ce gouvernement instable qui tente de recoller les pièces libyennes. Haftar est soutenu par la Russie, qui veut profiter de la faiblesse des Occidentaux pour revenir dans le jeu nord-africain. Ils sont deux hommes à pouvoir reprendre le pouvoir en Libye, Saïf al-Islam Khadafi, le fils du colonel, et le général Haftar. Le premier tenant l’ouest et le second l’est. La mort, ou la maladie grave du général, offre un boulevard à Khadafi, même si les pays d’Europe auront du mal à accepter que le fils succède au père. Trop tournés que nous sommes vers la Syrie et vers ce bombardement d’entrepôts, nous risquons de négliger la Libye où des choses essentielles se passent, ainsi que le Mali, où une attaque sans précédent s’est déroulée samedi contre les forces de l’ONU et la présence française. Le bilan est lourd : un mort côté ONU et une dizaine de soldats blessés. La France s’enlise au Mali et n’arrive pas à trouver de solution à la crise.

 

Les figues de Carthage

 

J’ai beau me rendre régulièrement à Rome pour y poursuivre des recherches, c’est le dur métier d’historien, je n’avais encore jamais été dans les jardins de la villa Doria Pamphili, au-dessus du Janicule. C’est un immense parc boisé de 180 hectares, héritage du domaine de la famille Pamphili. C’est un endroit idéal pour se mettre au vert et à la fraîcheur l’été, quand la chaleur romaine devient intenable. Le sirocco soufflait sur Rome samedi, ce vent que les gens du sud connaissent bien et qui apporte avec lui les sables ocres du Sahara. Les voitures en étaient couvertes. Voilà qui nous ramène aux figues de Caton l’Ancien, l’homme qui voulait détruire Carthage. Pour en convaincre les sénateurs, il leur offrit des figues fraîches et moelleuses, un fruit délicat et fragile. Surpris par la maturation idéale de ces bulbes, les sénateurs demandèrent leur provenance. En apprenant qu’ils venaient de Carthage, ils comprirent alors l’urgente nécessité d’écarter définitivement le danger de la ville. Si des figues fraîches d’aussi bonne qualité pouvaient venir de Carthage aussi vite, alors il en était de même pour ses soldats. De même aussi pour le sirocco, qui nous apporte le sable du Mali, nous rappelant que les problèmes de l’Azawad et de la Tripolitaine sont à nos portes, en dépit de la mer qui nous sépare.

 

L’intelligence des lieux

 

J’ai donc passé l’après-midi à lire Le Château de ma mère (1957), de Marcel Pagnol, dont j’avais déjà vu et revu le très beau film d’Yves Robert (1990), mais sans avoir pris le temps de lire le livre. Pagnol, comme Saint-Exupéry avec son Petit Prince, sont trop facilement classés dans la catégorie des auteurs pour enfants ou adolescents, alors qu’avec leur style simple et leurs descriptions précises, ils sont incontestablement de grands écrivains. En quelques mots de fleurs et de descriptions des collines, Pagnol sait recréer les paysages de Provence et y plonger le lecteur, qu’ils les connaissent ou non. Comme Saint-Exupéry décrivant ses voyages et sa traversée de l’Espagne dans Vol de nuit. Avec eux, les lieux prennent leur sens et leurs mots dressent des cartes dans lesquelles le lecteur peut se repérer.

 

La nature et la ville

 

Rome et Paris correspondent à deux conceptions urbanistiques différentes. À Rome, la ville est ville, très minérale et très peu arborée ; mais entourée de grands parcs qui s’apparentent à des bois : le jardin de la villa Borghèse, celui de la villa Pamphili ou encore le parc Cafarella. En guise de parcs et de jardins, ce sont presque des bois, avec leurs arbres, leurs fontaines et leurs prairies. Nulle part peut-être qu’en Italie a été capté et réalisé l’esprit d’une ville, de la cità, et notamment des places. Petites, ombragées, elles sont plutôt des espaces libres entre quatre bâtiments légèrement décalés, où l’on y installe des chaises et des tables pour s’y poser. Au printemps et en automne, ces places permettent de profiter des rayons chauds. L’été, elles assurent l’ombre salutaire. Mais il n’y a pas, comme en Provence, ces larges places de village ponctuées de platanes, comme la place des Lices à Saint-Tropez. Il n’y a pas non plus ces larges places qui servent au marché et aux restaurants, comme la place des Cardeurs à Aix-en-Provence ou le cours Saleya à Nice. Vu des places la Provence, bien que romanisée, est très différente de l’Italie.

 

À Paris, la place n’a pas du tout la même fonction. Elle sert à la circulation, au défilé, à la monumentalité de la ville. Il ne s’agit pas de s’y poser autour d’un verre, mais d’y passer. Pour déjeuner, il y a la rue, le trottoir, élégamment rebaptisé « en terrasse ». Déjeuner en terrasse à Paris signifie s’asseoir à une table sur le trottoir et manger entre les piétons qui nous frôlent et les voitures qui stagnent. On se contente de peu. La ville parisienne semble être davantage faite pour être vue que vécue. Les façades des hôtels sont léchées et grandioses. À Rome, elles sont souvent décrépies et abîmées. Mais pour peu que l’on franchisse le portail en fer, on y découvre un palais romain rempli de stuc, aux plafonds peints de trompe-l’œil, avec une petite fontaine qui gargouille dans la cour. Il faut regarder Rome la nuit et lever la tête pour apercevoir les peintures à travers les vitres illuminées. Paris est une ville qui se montre à l’extérieur et qui se vit à l’intérieur. Sauf depuis que la politique municipale vise à en faire le lieu des festivités et des fêtes permanentes. Paris est devenue une fête forcée et étatisée. Les subventions publiques ont tué le charme du Paris gouailleur et populaire. Comme tout où presque y est interdit, comme fumer et rouler, il ne reste que les quelques fenêtres de libertés accordées : faire du roller ou biner dans les jardins participatifs. L’écologisme veut apporter la campagne à la ville et la ville à la campagne. Un ami me racontait qu’un couple de Parisiens fraichement débarqué à Vouvray, village vigneron s’il en est, s’était fâché contre leur voisin viticulteur, coupable à leurs yeux de faire trop de bruit avec son tracteur durant les vendanges. La campagne n’est acceptée que si elle est plus aseptisée que la ville que l’on fuit. On est loin de Virgile qui chante et Rome et la campagne où il se rend dans sa villa pour cultiver la vigne et vivre les charmes de l’agronomie, ou encore Pline, dont les lettres agricoles comptent autant que la poésie. Vouloir faire de la campagne une ville et de la ville une campagne, c’est avoir perdu le sens de la nature et de l’ordre des choses, et s’enfermer dans une artificialité constructiviste : le monde doit désormais être tel qu’on le pense. Ce qui vaut pour la ville vaut pour les relations internationales. D’où les néoconservateurs et le nation-building : pourquoi le monde ne pourrait-il pas lui aussi adopter les vélos électriques et les salades de soja ? Les Romains avaient certes eu le goût de la conquête, mais ils n’avaient pas l’idée d’imposer leurs mœurs aux peuples contrôlés. La dialectique entre la vie que l’on construit et la vie que l’on impose se retrouve dans les villes comme dans les relations internationales. Les traités diplomatiques des XVIe et XVIIe siècle font ce lien entre l’édification de la cité où l’on habite et le concert diplomatique des villes ; l’ordre du monde étant un agrégat de cités. Ces deux visions de la cité, celle construite et celle spontanée se retrouvent encore aujourd’hui.      

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est historien et géopolitologue. Il est professeur d'histoire et d'économie dans un lycée parisien. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (Bernard Giovanangeli, 2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la liberté scolaire : Rebâtir l'école. Plaidoyer pour la liberté scolaire (Bernard Giovanangeli, 2017).

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7 Commentaires

  1. Bonjour
    La France est un pays de concepts et de droit canon. Tout doit y être ordonné selon la « raison ». Laquelle? Celle à qui la Révolution dédiait des processions en pseudo toges avec palmes?
    Dans tous les cours de négociations internationales, on vous apprend qu’il faut, pour négocier avec les français, tenir un discours logique sans trop bouger du corps, ensuite hélas, la belle construction mentale s’effrite et la réalité s’en va à l’ornière.
    Ainsi, nos paysages, nos façades, nous reflètent. Paris est une ville pour être vue dites, vous? En phase donc avec les moeurs de ces princes francs décrits par Ammien Marcellin: le statut, les apparences. Démerdards et prompts à prendre les armes contre l’injustice nous sommes, selon Jules écrivant à Bibracte, mais aussi frivoles et cruels: derrière les façades haussmanniennes du bourgeois gentilhomme, il y a les barres des cités, le style clapier béton pour caser les villains, nommé dans toutes les écoles d’architecture du monde: le style « hard- french ». Inutile de commenter la queue de la comète Versailles: façades monumentales et didactiques, miroirs à foison, mais pas de « commodités »: étrons et pisse lâchés dans tous les recoins sous les escaliers.
    la nature doit plier devant la déesse Raison, l’herbe devant le parterre, le coq et le tracteur devant le concept du « calme de la campagne », bien gravé dans le marbre de la caverne de Platon dans laquelle nos vivons. Les faits sont méprisables, fut il proclamé un jour à l’Assemblée Nationale et seuls les « concepts » ont droit de cité car ils sont souverains par nature.
    Le Corbusier livrait des unités d’habitations, volumes de grandeur conforme, corrects et magnifiquement agencés sous la lumière . Il ne précisait pas, c’est inutile en France, que les volumes corrects devaient être aussi habités correctement.
    Et c’est ainsi que le rurbain bien pensant s’en va sans vergogne traîner devant les tribunaux le chant du coq et le tam-tam du tracteur qui n’habitent pas correctement son concept de campagne.
    La relation au paysage des italiens peut se comparer à celle que les chinois ont bâtie au cours de siècles, même si les différents choix de civilisation ont produits des effets parfois opposés . Lire A. Berque ou Simon Leys/Pierre Ryckmans pour s’en faire un idée.

    Cordialement.

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  2. Aux dernières nouvelles, le général Haftar serait vivant mais très diminué et handicapé. Donc il ne pourra pas reprendre les rênes de l’Est de la Libye. N’ayant pas d’hériter désigné, cela risque de diviser l’armée et donc la région.

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  3. Delenda Carthago:

    Si des migrants d’aussi bonne qualité peuvent venir de Carthage aussi vite, alors il en est de même pour des divisions entières de soldats consommateurs au sang neuf, afin de renflouer la BCE.

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  4. Sur deux milles ans d’histoire…les systemes de dominations ont ete de deux natures…les puissances Thalossocratiques (d’inspiration protestante et juive) dominant aujourd’hui et les puissances continentales (d’inspiration Catholique et Orthodoxe). L’Europe est a l’agonie mais connaitra une renaissance comme la Russie post-sovietique.

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  5. Beau regard sur nos villes et nos campagnes d’ici et de là-bas…
    Lorsque l’homme n’est plus en harmonie avec les lois de la nature et ses grands principes, il devient « détraqué », ce qui ne veut pas seulement dire atteint au plan mental, devenir déséquilibré.Le philosophe, François Fédier nous rappelle que c’est perdre la trace.
    De même, le philosophe pierre Magnard nous rappelle que le mot « désastre » signifie perdre son astre, son orient, son orientation.
    Merci pour votre contribution à nous aider à retrouver notre astre, notre Orient!

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  6. On ne peut pas lutter, Rome est sans doute la capitale de l’Europe… Alors qu’administrativement ce n’est pas le cas, voilà peut être le problème fondamental de l’europe de bruxelles.

    Une anecdote pour comprendre les démiurges aux affaires, les appels à projets de bâtiments en bois (démolis par Napoléon 3 et Haussmann), les terrasses avec des bouleaux, les façades végétalisées -lol-):
    Le Corbusier, que j’estime humblement beaucoup, avait étudié la démolition du 6ième arrondissement (pour la voiture).
    Et ce qui est dingue est que dans le sixième les deux gros bâtiments qui m’apparaissent comme les plus français furent édifiés par… des italiens (lux + institut).

    Sinon, le maire le plus respectueux de l’architecture parisienne fut sans doute allemand lorsqu’il a rendu les clefs. Et en cela c’est un grand parisien, qu’on le veuille ou pas.

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  7. J’ai le même genre d’anecdote sur la nature et la ville même si cela se passe dans un (très petit) village reculé;
    un couple de voisins qui il est vrai, jusqu’à leur retraite, ne levaient pas les yeux de leur travail dans ce village trouvent maintenant peu de grâce à mon verger attenant car « l’herbe haute n’est pas belle! » Herbe qui une fois fauchée et séchée pour faire du foin faisait et fait encore le bonheur de vaches et de chevaux.
    Bref, comme vous dites, il vaut mieux humer les particules fines des pots d’échappement sur les terrasses des bistrots parisiens que de se promener dans un grand parc à la française ou à l’anglaise ou même à la campagne où besognent des rustauds qui font du bruit avec leurs tracteurs!

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