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« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » disait Hannah Harendt.

Aucun doute que si Hannah Harendt  après un sommeil de plusieurs décennies(pour reprendre l’exercice de la maison) devait se réveiller  aujourd’hui, elle serait sans nul doute abasourdie par la brutalité non réfléchie de notre morale contemporaine.

Un véritable jugement moral réfléchi, pesé,façonné, établit un rapport entre une situation et des références. Il compare, pèse, doute.Le jugement moral réactif quant à lui, est tout ce qui reste  en défaillance des échelles et des modèles. Il récuse le mal instinctivement, comme par éblouissement.

Pourquoi est-ce important de définir ces deux approches d’une même morale, pourrait- on se demander, si après tout, les deux veulent le « bien »?

Tout simplement parce que nous ne pouvons prétendre transmettre de valeurs humaine dans une société ou seul le jugement réactif tient lieu de norme. Le jugement réactif engendre en conséquence une morale au coup par coup, une morale par saccade, dépourvue de structures, lacunaire et contradictoire. Or un jugement fondé uniquement sur la complaisance ou l’indignation ne saurait apporter à une société une morale repérable ou même transmissible.

Dominée par l’émotion, cette époque déborde de mièvrerie et cette mièvrerie déborde elle même de tous nos réseaux sociaux. Pas un facebook sans photos atroces, pas un twitter sans phrases de politiques à l’aulne d’un « plus jamais ça »; et la classe jacassière de jacasser mièvrement de concert. Or,refuser cette mièvrerie est votre seul salut si vous tenez à votre âme car l’homme de la stricte émotion demeure incapable de ferveur : il ne saurait s’engager tout entier dans l’acte moral, après que le bien et le mal lui ait été révélé. Ne comptez pas sur l’homme d’émotion pour prendre les armes et partir défendre un pays en guerre. Son émotion ne  peut lui apporter la structure qui, elle, permet l’action. L’indignation est une posture qui gèle l’action. Si vous choisissez le « prêt à penser », alors ,vous qui êtes entré en émotion, avez abandonné tout espoir.

 

L’attitude des occidentaux devant la guerre en Syrie est à cet égard assez révélatrice. Les média décrivent à longueur de papiers ce que nous considérons comme le mal absolu ; les migrations forcées de cohortes de populations. Pourtant les moyens d’interventions que nous avons déployés en solution demeurent ridicules comparés au ton des discours accusateurs et à l’ampleur des dénonciations.On dirait bien que nous sommes exclusivement capables de sermonner les autres, tous les autres, et très peu d’agir par nous-mêmes.

 

Dans cette hiérarchie des normes au sein de cette société d’émotion, il existe aussi un certain nombre d’opinions politiques, morales ou autres dont nul ne doit s’écarter à moins d’être marginalisé. Il est par exemple convenable de réclamer l’égale représentation des deux sexes dans tous les espaces du pouvoir ou d’affirmer que la délinquance provient de la pauvreté issue de l’injustice sociale.

L’homme contemporain doit aussi haïr tout ordre moral ; il doit identifier l’Eglise à son inquisition mais ne jamais identifier le communisme à ses goulags. Il doit suspecter le profit et les puissances de l’argent. Il doit se méfier des vertueux qui cachent toujours quelques vices hypocrites et surtout il doit aussi légitimer tous les comportements et toutes les manières de vivre car plus que tout, il est interdit de juger.

Il existe une forte tendance actuelle à l’idéologie du relativisme. La pensée convenable tend donc à niveler les jugements sur les comportements à faire disparaître la notion de déviance et l’idée de vertu.

On se souvient qu’Hannibal vit sa bonne étoile l’abandonner le jour où, après une série de victoires, ses soldats s’endormirent dans les délices de Capoue. Nous  sommes ces soldats. Nous avons oublié que toute conquête demeure précaire et incertaine. La victoire contre le mal n’est jamais définitive. La barbarie demeure toujours là, tapie et nous ne pouvons l’extirper, seulement la réduire. Il nous faut réapprendre que tout est toujours à recommencer.

Ainsi le bonheur d’une société, comme d’ailleurs d’un individu demeure t’il une grâce méritée et précaire et non pas le résultat assuré d’une réorganisation sociale comme le voudrait les idéologues du progrès. Et surtout rappelons-nous que si nous sommes encore victimes du syndrome de Capoue, c’est que nous pensons faussement que nos organisations porteraient, en elle, le bien.

Auteur: Emmanuelle Gave

Emmanuelle Gave est titulaire d'un DEA de Droit des AFFAIRES de PARIS II (Assas), ainsi qu'un LL.M de Duke University. Lauréate du barreau de Paris, elle prête serment en 1996. Elle est Directrice Exécutive de L'Institut des Libertés depuis janvier 2012.

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20 Commentaires

  1. texte très beau. Il y a beaucoup de maturité. Merci encore

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  2. Il y a la pensée irrationnelle, qui distingue les bons et les méchants, qui immanquablement désigne des coupables, et qui se persuade que leur élimination est nécessaire.
    Et puis il y la pensée véritable, qui est objective, réfutable, qui croit que les hommes sont semblables, qui distingue le juste et l’injuste, le vrai et le faux, le bien et le mal, le moral et l’immoral.

    L’émotion conduit à la pensée irrationnelle, qui n’est pas une vraie pensée.
    La raison et la foi conduisent à la pensée véritable. Mais voilà, en disant cela, on la condamne d’office aux yeux de la plupart de nos princes, car ils y voient, oh horreur !, du religieux…

    La pensée rationnelle étant rejetée, que reste-t-il ? : la folie ! Il en résulte la très désespérante situation présente.

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  3. excellent mais que l’on soit obligé de rappeler ces principes de raisonnement
    illustrent notre décadence intellectuelle :nous sommes dans la bérézina de la pensée.

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  4. « Ainsi le bonheur (…..) non pas le résultat assuré d’une réorganisation sociale comme le voudrait les idéologues du progrès. »
    Et pourtant, ils mettent la structure en place et nous ne sommes que la substance qui l’a rempli. C’est la séparation chair-esprit étatiquement appliquée et refusée aux individus qui doivent se contenter de se loger dans les cases, qu’Eux, ils nous permettent.
    Dépasser les bornes est considéré inacceptable. Dans l’Evangile, on conseille de ne pas arracher l’ivraie pour ne pas faire tort au blé, d’attendre la moisson. Eux, ils considérent qu’en dehors de leur cadre, seul de l’ivraie peut se manifester.

    Un commentaire de G.A.P. fait suite à l’extrait d’info suivante : « Car pour l’instant, Maximilian, s’il peut suivre les cours magistraux, participer aux travaux dirigés et présenter les examens, ne peut bénéficier que d’un statut d’auditeur libre. Il n’est en effet pas possible de valider un diplôme universitaire, en France, si l’on a moins de 16 ans. Et le père de Maximilian a le devoir légal de l’accompagner à l’entrée et à la sortie des cours. »
    Le jeune suisse en fac à Perpignan.
    149 de QI mais pas l’âge chrono d’avoir un diplôme selon l’état omniscient!
    C’est bien l’intelligence qui contribue à la trajectoire de l’existence et non pas les conditions socio-économiques.
    Toutefois l’État y met comme dans d’autres domaines beaucoup de barrières.

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  5. AScension et effondrement… dans les délices… Ce sont les deux aspects d’un cycle illustré par le dauphin jaillissant de l’eau et y replongeant (aussi le saumon qui remonte le courant).
    Il me semble que la vigie -celui qui s’est distingué en prenant de la hauteur-, nullement entendue par la capitainerie, n’a d’autres choix que d’accepter la descente-immersion dans les entrailles du navire qu’elle juge pourtant en grand danger.
    C’est alors accepter un total changement de mentalité et comme un peu oublier le danger entrevu (par exemple le drame de l’euro pour Charles) pour se consacrer à un autre aspect.
    Je viens de comprendre Jacques Jaffelin comme une vigie qui a réussi (il a vu un grand danger) et qui se consacre désormais à l’effondrement salutaire (qu’il qualifie de déhiérarchisation), plongeons dans « l’immanence », tout en oubliant-niant la valeur de l’effort qui l’a conduit à un certain sommet.
    Ainsi sa précision : « Il y a la même différence entre savoir et savoir-faire qu’entre explication et implication. Dans l’explication on se place en dehors du monde que l’on pose comme un objet en ignorant les conséquences pratiques que la quête de l’explication implique; dans l’implication nous sommes du monde et nous agissons sur lui en le transformant et en assumant cette transformation. L’explication est transcendantale, l’implication est radicalement immanente. »

    Le problème avec ces deux aspects (Ascension et plongée), c’est qu’ils sont exclusifs… L’homme de l’ascension n’est pas en mesure d’apprécier les « Délices » de la plongée qui lui apparaît comme porte de l’enfer, celui qui est dans les « Délices » se trouve dans l’enfer et ne voit plus la valeur du détachement, du dépassement, de l’effort.

    C’est une véritable quadrature du cercle qui bloque dans un aspect ou dans un autre. La résoudre, c’est comprendre Orouboros et probablement le mystère des Chevaliers (le carré) de la Table ronde (le cercle).

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  6. Relativisme et déhiérarchisation sont à mon sens, à mettre dans le même sac… Voici ce qu’à ce propos Jacques Jaffelin (on n’est pas du tout copain) écrit :
    « Ce qui arrive aujourd’hui avec ce qu’ils nomment la désaffection de la politique c’est d’abord la manifestation d’un processus de déhiérarchisation rendue possible par l’usage des techniques numériques mondialisées: réseaux sociaux en particulier. Désormais, les professionnels, les experts, les gens de pouvoir peuvent parler, cela ne vaut désormais pas davantage que la parole de chacun. C’est la fin des hiérarchies, de toutes les hiérarchies instituées et constituées: hiérarchie des classes, des races, des religions, des cultures, des bureaucraties, des richesses, des savoirs, etc. Les partisans du capital libéré de toute contrainte ont voulu détruire progressivement toutes les anciennes solidarités dont ils se sentaient menacés depuis le XIXe siècle pour réduire les êtres humains à des individus isolés, séparés, bref! totalement aliénés au sens propre du terme et ils se retrouvent avec ce qu’ils redoutaient le plus, de nouvelles solidarités, spontanées, non constituées et capables de tout bouleverser. Ils ont peur à nouveau et ils cherchent maintenant à tout contrôler dans le « nuage » en espérant endiguer les révoltes à venir. Ils croient encore en leur pouvoir absolu de manipulation, comme l’Église après « la grande catastrophe » de l’invention de l’imprimerie. Mais le processus de démocratisation se socialise mondialement! Il reprend son cours après des siècles d’essais, d’erreurs et de dévoiements de toutes sortes. »

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  7. Il faut que cela cesse, PLUS JAMAIS D’ÉMOTIONS !

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  8. Exact, un peu comme H_xxxx_r qui s’est endormi dans les délices de Dunkerque, crainte du piège, négociations avantageuses en vue avec le perfide Anglais ? Allez savoir !

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    • Plus 4 point pour le superbe contournement maginot du curseur de godwin 🙂

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      • Merci, n’est pas Volkswagen qui veut !

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  9. « Hannibal a été accusé de « s’être endormi dans les délices de Capoue », et l’expression a traversé les âges sous forme de proverbe, signifiant : « perdre un temps précieux, qui pourrait être avantageusement employé, et/ou s’amollir dans la facilité au lieu de se préparer à la lutte ». En réalité, Hannibal, qui manquait de matériel de siège, ne pouvait pas marcher sur Rome. »
    Donc l’image qu’on retient ne correspondrait pas à la réalité historique… que Wikipedia laisse entendre…

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    • Il faut gronder Polybe.

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  10. Superbe!

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  11. Ce n’est pas que la victoire contre le mal qui est incertaine. C’est aussi la construction du bien. Faire la guerre pour empêcher l’invasion, la conquête et l’asservissement est bien sûr difficile, mais il est tout aussi difficile, en temps de paix, de bâtir une société performante et de la maintenir en bon état. C’est un travail continu, qui réclame des efforts constants et un niveau d’exigence élevé.

    C’est pour cela que la prévalence, dans le discours public, des « droits acquis pour lesquels nos ancêtres se sont battus » est un symptôme inquiétant. Car ce que sous-entend cette phrase, c’est que puisque nos ancêtres l’ont « obtenu », alors nous on peut roupiller, puisqu’on y a drouâ. Il suffit de présenter le cahier de doléances à l’Etat, avec, à l’appui, la copie du contrat social, dûment signée et tamponnée en bas à droite.

    Funeste illusion…

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    • Rien n’est jamais acquis à l’homme
      Ni sa force, ni sa faiblesse

      Aragon était une ordure mais un superbe auteur.

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  12. Quelle charge, bravo !
    Je relaie vos articles tant que je peux, il faut que votre voix porte.

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  13. Le plaisir est le bonheur des fous et le bonheur est le plaisir des sages…

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  14. Bravo ! J’adhère totalement à cette analyse. Que du bon sens

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Commentaire

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