Le défi migratoire : l’Europe ébranlée

 

À l’automne 2015, je publiais cet ouvrage Le défi migratoire : l’Europe ébranlée, avec un camarade professeur à Saint-Cyr, Olivier Hanne, et le criminologue Xavier Raufer. C’était alors l’un des premiers livres à paraître sur ce sujet qui avait ébranlé l’Europe tout au long de l’été 2015 avec l’arrivée de Syriens fuyant la guerre et l’État islamique. Nous avions essayé de faire un bilan de la situation et de présenter le plus factuellement possible une crise dont on sentait bien qu’elle allait ébranler l’Europe.

 

Trois ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Je me souviens des moqueries de ce journaliste d’un grand hebdomadaire à qui je disais que Daesh utilise les flux migratoires pour infiltrer des terroristes en Europe. Je ne faisais que reprendre des rapports officiels des renseignements, rapports accessibles en ligne. Pour lui, pour eux, c’était impossible. Nous étions en octobre 2015, quelques semaines avant les attentats de novembre au Bataclan et au Stade de France, dont l’enquête a démontré que deux des terroristes étaient des agents de Daesh infiltrés en Europe par la route des Balkans. J’ai revu ce journaliste au mois de juin 2016, lors d’un colloque sur les migrations, qui m’a alors assuré que bien sûr, en octobre, « tout le monde » savait que Daesh infiltrait des terroristes.

 

Depuis cette époque, pourtant récente, le dossier migratoire a changé. Daesh n’est plus, bien que l’État islamique ait fait trembler le Moyen-Orient. Si Daesh n’existe plus sous forme d’État ou de mouvement structuré, son danger demeure. Il n’y a quasiment plus de migrants venant de Syrie et d’Irak. Ces flux se sont arrêtés au cours de l’année 2016. Le défi, aujourd’hui, est de permettre le retour des réfugiés dans leur pays. Leur terre a absolument besoin de leurs compétences, de leur énergie et de leur courage pour rebâtir leurs villes et leurs régions. Comme nous l’expliquions alors dans l’ouvrage, et cela a été confirmé par la suite par de nombreuses sources, la fuite des réfugiés n’était pas due au hasard. L’État islamique a cherché à faire fuir les chrétiens d’Orient pour organiser une purification ethnique de la région et faire disparaître les populations non musulmanes. Bien que l’EI ait disparu, la très forte diminution du nombre de chrétiens en Syrie et en Irak est pour lui une victoire.

 

Des migrations qui enrichissent les mafias

 

Nous expliquions aussi dans l’ouvrage comment les migrations étaient un très fort investissement lucratif pour les mafias. Depuis leurs bases de Libye, avec des ramifications en Albanie, en Campanie, en France et en Angleterre, elles organisent le transfert des populations du centre de l’Afrique vers l’Europe. Là aussi, nous disposions déjà de tous les éléments officiels à l’automne 2015 pour démontrer cela. Et ce n’est que maintenant que les hautes autorités politiques françaises reconnaissent le rôle des passeurs dans les flux migratoires. Ces flux reprennent les antiques routes de la traite négrière et répondent aux mêmes logiques. Des villages d’Afrique sont ainsi prospectés et les personnes qui partent payent tout au long du chemin, le chauffeur de bus qui les emmène en ville, l’hôtelier qui les héberge, etc. En Libye, c’est un véritable marché aux esclaves qui est organisé, comme on en trouvait au XIXe siècle avant l’intervention des Européens au Maghreb. Xavier Raufer dressait alors le coût d’un passage où tout est vendu : la bouée de sauvetage, la bouteille d’eau, la communication téléphonique, etc. Pour ceux qui ne peuvent pas payer comptant, ils paieront par l’endettement, en travaillant en Europe au service des mafias.

 

L’Union européenne fait appel aux migrations

 

Dans cet ouvrage, nous citions aussi des documents de travail de l’Union européenne (là aussi accessible en libre-accès) expliquant qu’il fallait faire venir plusieurs dizaines de millions de migrants en Europe, afin de combler les besoins en main-d’œuvre. C’est une vision économique à courte vue, qui ne prend pas en compte la mécanisation et l’automatisation à venir, ni les défis de l’intelligence artificielle ni, encore moins, les exigences de l’intégration. Sur ce dossier, l’UE n’a pas varié. Mais dès l’été 2015, le patronat allemand exprimait son scepticisme à l’égard de la politique d’Angela Merkel, expliquant qu’il n’avait pas besoin de cette main-d’œuvre, qui du reste était moins formée et moins employable que ce que la chancelière avait promis. Un début de divorce qui s’est confirmé dans les élections générales de 2017. Dans ces documents, l’UE montrait son total détachement à l’égard de la pensée et de la volonté des peuples. Chose curieuse d’ailleurs : les instances européennes ne cessent de vanter la démocratie, mais appellent populisme toute expression populaire qui ne va pas dans leur sens. On pense ce que l’on veut des gouvernements d’Europe, il n’empêche que Messieurs Orban, Kuntz et Salvini ont été élus dans le respect des règles de droit et de la démocratie.

 

Ce que nous avions esquissé dans cet ouvrage c’est désormais passé et est devenu officiel. Nul mérite à cela : il suffisait de lire les documents en libre accès et de les analyser.

 

Un changement géopolitique des migrations

 

Depuis l’automne 2015, plusieurs changements ont néanmoins eu lieu.

 

1/ Les migrations en provenance de Syrie ont quasiment cessé. Celles-ci se sont arrêtées au cours de l’année 2016. L’Irak et la Syrie débutent leur reconstruction. Notons que Bachar Al-Assad, qui devait tomber dans les six mois en 2011 est toujours à la tête de la Syrie. La diplomatie française n’a plus qu’à faire preuve de réalisme sur ce dossier, à accepter la direction de la Syrie par Assad et à travailler avec lui pour reconstruire ce pays, qui a longtemps été notre allié et qui est une clef essentielle dans la stabilisation du Proche-Orient. C’est un crève-cœur que de voir des villes comme Alep ou Homs détruites, d’autant que l’Europe a une part de responsabilité dans ces destructions.

 

2/ Les migrants qui viennent d’Afrique ne viennent pas à cause de la guerre. Tout simplement parce qu’il n’y a quasiment pas de guerre en Afrique. La Centrafrique s’est calmée, de même que la région de la Corne. Il y a des troubles, des déstabilisations, des zones de pauvreté, mais pas de guerre, au sens où nous avons connu la guerre du Rwanda ou du Biafra.

 

3/ Les flux de passeurs se sont intensifiés et les mafias ne cessent de s’enrichir. Certes, le commerce de migrants est moins rentable que celui des armes et de la drogue, mais il est aussi moins dangereux.

 

4/ Le grand changement est du côté européen : l’Europe telle que nous la connaissons est en train d’exploser.

 

Une nouvelle Europe

 

L’Europe de l’Est a renforcé le groupe de Visegrad qui vise à s’opposer à la politique migratoire de l’Ouest. Ce groupe recrée l’ancien Empire austro-hongrois, dans une permanence historique qui rappelle que l’histoire et les frontières ne peuvent jamais s’effacer totalement. Viktor Orban qui devait, aux dires des correspondants de presse présents en Hongrie, perdre les élections les a brillamment remportées. Sébastien Kuntz a gagné en Autriche. Deux autres pays de l’ancien Saint-Empire Romain Germanique ont également basculé : l’Italie et l’Allemagne.

 

À l’automne 2015, c’était le sémillant Matteo Renzi qui dirigeait l’Italie. Né en 1975, il devenait Président du conseil italien à l’âge de 39 ans. Ayant travaillé dans la publicité et le marketing, il savait faire usage des atouts de son métier dans la politique. Il apportait un vent de fraîcheur en Italie, après les années Berlusconi et Prodi, mettant un terme à l’ancien monde. En décembre 2016, deux ans à peine après son arrivée au pouvoir, il était renversé. On connaît la suite : La Liga et Cinque Stelle ont remporté les élections italiennes, la première au nord, le second au sud. Fini les années Renzi. C’est indubitablement la question migratoire qui a renversé le gouvernement et qui a promu ces deux parties. Dans notre ouvrage de 2015, nous expliquions que l’Europe politique allait être transformée par la question migratoire ; c’est chose faite.

 

Angela Merkel était insubmersible. Sa non-victoire aux élections est déjà une défaite. La percée de l’Afd est une gifle. Nul ne sait si elle sera encore chancelière à la fin du mois, mais l’ultimatum posé par la CDU de Bavière est une rupture historique majeure, CDU et CSU étant unis depuis 1945. La vie politique allemande a volé en éclat sous l’effet de la mauvaise gestion de la crise migratoire, le bipartisme allemand est terminé, la CSU se retrouve avec des alliés qui ne partagent pas ses vues. Le pays fort, le pays indéboulonnable est fissuré et si sa chute fut rapide c’est parce que ses fondements sont sapés. Même si Angela Merkel se maintient à la tête du gouvernement elle est tellement fragilisée que son action politique ne pourra pas être aussi forte.

 

L’Autriche a pris la présidence de l’UE le 1erjuillet, avec un gouvernement bien décidé à contrôler les frontières, voire à les fermer. Une telle décision aura un effet de chaîne sur les pays limitrophes : Slovaquie, Italie, Hongrie. On ne parlait quasiment pas de ces pays, regardés avec une certaine condescendance par les gouvernements des grands pays de l’UE. Ces pays périphériques, issus de l’ancien empire austro-hongrois, sont en train de se réveiller et semblent bien décider à défendre ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts face à l’Allemagne et à Bruxelles.

 

L’Union européenne a longtemps été un sujet assez ennuyeux et soporifique. C’est l’un des mérites de cette crise que de replacer la réflexion sur le sens de l’UE au centre des préoccupations et, finalement, de reparler de l’Europe.

 

Deux pays à contre-courant

 

Il y a deux pays à contre-courant : la France et l’Espagne. Mariano Rajoy est tombé par la coalition de ses adversaires. L’arrivée au pouvoir du socialiste Pedro Sanchez est une erreur historique. Il ne dispose pas de la majorité au Sénat et à la Chambre. Ses jours sont comptés. Pour l’instant, il joue sur l’idéologie en s’attaquant aux monuments du franquisme et en accueillant les migrants à bras ouverts. Mal lui en prend. L’Espagne est un pays cassé et fracturé. Les indépendantistes de nombreuses régions, Catalogne, Pays basque, Navarre sont virulents, les nationalistes de Madrid ne veulent pas laisser leur pays s’étioler. La situation espagnole rappelle en bien des points celle de 1934, et il faut toute l’intelligence et la sagesse du roi Felipe VI pour contenir un pays où chacun prend un malin plaisir à jouer avec les fractures des autres.

 

La France enfin, plus que jamais isolée sur la scène européenne. Emmanuel Macron n’a aucun allié. Angela Merkel est très affaiblie et il s’est fâché avec l’Italie et l’Europe de Visegrad. Le Royaume-Uni est empêtré dans le Brexit et les liens avec la Russie sont rompus à cause des sanctions. La France est seule, or le défi migratoire ne peut se régler qu’à l’échelle européenne. Certes, on ne parle plus de la jungle de Calais et des camps de rétention des migrants. Cela ne signifie pas que les problèmes ont disparu. Contrairement à Matteo Renzi, Emmanuel Macron est protégé par les institutions de la VeRépublique. Mais c’est par le bas que la dissolution politique a lieu. Des parties importantes de la population ne se reconnaissent pas dans ce gouvernement et ce chef de l’État. Les Français s’arment, ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire dans des clubs de tir et à passer le permis chasse. La défiance à l’égard du système politique est croissante.

 

Le défi migratoire a déjà emporté des gouvernements solides et établis. Il ne reste que la France à tenir encore et à ne pas avoir été balayé par cette vague. Jusqu’à quand ? Si l’on ajoute les fragilités économiques de l’Europe et la crise de l’euro qui viendra, l’Europe est de plus en plus ébranlée par ce défi qu’elle ne sait pas résoudre.