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11:00:35 2015.07.08
Démocratie et GPA Le 3 juillet 2015, la Cour de cassation a opéré un revirement face à ses jurisprudences traditionnelles dans une décision plus que politique. La question posée par deux arrêts, relevait de l'inscription à l'état civil de deux enfants nés de gestation pour autrui (GPA) à l'étranger, un an après la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) pour non-reconnaissance de la filiation des enfants nés de mère porteuse hors de nos frontières,   La cour de cassation a donc jugé dans ses deux arrêts d'espéces qu’une GPA ne justifiait pas, à elle seule, le refus de transcrire à l’état civil français l’acte de naissance étranger d’un enfant ayant un parent français.Ce sont là les principes essentiels de notre droit qui sont en cause. Et notamment celui de la distinction entre la personne et les choses. La "personne" est une invention juridique du droit romain qui a posé comme principe qu'un être humain, contrairement aux choses, est une personne, car elle n'est pas disponible aux autres ; elle n'est pas susceptible d'être cédée, même gratuitement.Si on admet qu'un enfant peut être donné, sous le seul prétexte qu'il est désiré, alors il est traité comme une chose. C'est pareil pour les mères porteuses utilisées comme "couveuses". En leur accordant la qualité de "personnes", le droit a pour fonction première de protéger les êtres humains contre la force - ou les désirs - des autres êtres humains. C'est pourquoi la GPA, dans son mécanisme-même, est une attaque contre les êtres humains et la protection essentielle que leur doit le droit. Le pouvoir politique, une fois encore voudrait nous faire croire que « plus de droits » signifierait une société plus juste. Une illusion consiste en effet à croire que nous réaliserons le destin de la démocratie en généralisant ses mécanismes. Une autre, que ce sera en concrétisant ses principes fondateurs jusqu’au extrêmes limites. Ce qui est le cas lorsque nous développons les droits sans aucune exclusive ni barrière, persuadés que toute extension de droits correspondait à un progrès, comme si la démocratie devenait de plus en plus parfaite à mesure qu’elle s’avance sur son ère. L’homme d’autrefois concrétisait sa dignité par l’accomplissement d’une éthique, l’homme contemporain, par l’obtention de droits. Sa grandeur tangible s’exprime désormais dans l’expression d’un SMIC, dans l’enseignement gratuit, dans le droit à un enfant. Les droits ouvrent aujourd’hui tout prétexte aux revendications de la complaisance. L’accumulation exponentielle de droits provient en partie de ce que nous  confondons la non interdiction avec la légitimation, supposant en d’autres termes que tout ce qui est toléré devrait être facilité, voire encouragé. Or, un comportement peut très bien se trouver permis, au nom de la liberté individuelle sans pour autant être légitimé ou facilité par des lois! En tant que libérale, je ne m’auto-définis pas comme la somme des droits qui me seraient autorisés : droit à l’adoption, droit aux 35 heures, droit au logement et plus que tout, je ne demande pas à la république française d’assumer mes envies. L’analyse suivant laquelle le droit de vendre son corps (pour les loueuses de ventre) serait un absolu oublie cet autre droit tout aussi légitime que pourrait être celui de l’enfant à connaitre sa mère biologique. Dans la mesure ou notre société impose le relativisme, personne n’a, de fait, le pouvoir d’organiser ces droits hiérarchiquement. Sauf la nation dans son expression populaire.  

« Un temps pour rappeler au politique  que si L'égalité peut être un droit,  aucune puissance humaine ne saurait la convertir en fait. »

Honoré de Balzac

8:35:06 2015.05.09
Le Front National progresse parce qu’il ose dire que le roi est nu

Chantal Delsol- Extraits.

  "La montée en puissance du FN ne tient ni à son programme ni au talent de ses dirigeants. Mais au sens commun qu’il déploie alors que les citoyens sont tenus d’évoluer dans un univers fictif. C’est un parti qui ose dire que le roi est nu. Il dit pesamment, vulgairement, et souvent avec excès. Pourtant, en France, la parole est si bâillonnée que beaucoup ne regardent plus les formes. Depuis si longtemps nous vivons au royaume enchanté où l’on camoufle les chiffres et où l’on tait ce qui fâche ;   Dans la France d’aujourd’hui, le fossé entre l’élite et le peuple concerne la question  de la réalité. Le peuple reproche à l’élite d’avoir si longtemps interdit de nommer la dangerosité d’un certain islam, d’avoir imposé qu’on ferme les yeux sur les zones de non-droit ou d’avoir par exemple programmé de vider les prison au moment même où se tramait l’attentat meurtrier du 7 janvier.Une élite aussi égarée mérite une insurrection-voilà le sentiment partagé désormais par le quart des électeurs. Ceux qui gouvernent et ceux qui pensent ne l’ont pas du tout compris : persuadés d’avoir toujours raison, ils réduisent les oppositions à des malaises économiques ou sociaux- on vote contre eux- non parce qu’on pense différemment (c’est impossible) mais parce qu’on est chômeur ou mal logé (ce qui signe la persistance des schémas marxistes dans nos pensées). On dit que le FN n’est qu’un baromètre ce qui est une  manière nouvelle d’injurier ses électeurs. Les autres ont des convictions.Lui, n’a que des humeurs et ramasse les gens qui votent selon l’humeur ! Pourtant, il a bien des opinions politiques et pas seulement des humeurs ou des pensées criminelles, dans ce parti qu’on nous sommes de déteste de manière comminatoire. Histoire bien cynique.   Voilà, un parti d’extrême droite qu’on prétend au départ  post nazi, mais qu’on choisit au lieu d’interdire, d’utiliser comme arme de parti politique.On le laisse exister mais on l’injurie sans cesse et on prévient que traiter avec lui serait perdre son âme. L’attrape-nigaud ne fonctionne que parce que la droite craint par-dessus tout le jugement de la gauche nantie du monopole moral. Il est impressionnant de constater que les partis institutionnels de gauche comme de droite n’ont pratiquement pas d’autre programme que celui d’empêcher le FN de prendre le pouvoir. Beaucoup d’électeurs de droite se rendent compte que le magistère moral qui leur interdit avec horreur de toucher au soit disant fascisme, devenu à présent populisme, n’était qu’une posture, c’est-à-dire une imposture. A cet égard, il y a très certainement un élément La volonté ironique de « leurs faire les pieds » apparait partout- signe d’un fossé grandissant entre le peuple et son élite, une impression d’être méprisé et mené en bateau de provocation dans le vote FN. Il n’existerait qu’un seul moyen (les partis n’en parlent pas) de se débarrasser du FN : disposer d’un réel parti de droite.Si la droite avait fait en sorte de défendre ses propres convictions (ce qui semble aller de soi mais reste la chose la plus improbable du monde), elle aurait réduit les électeurs du FN à la portion congrue. Mais c’est le contraire qui s’est produit. Les partis de droite, ont répété décennies après décennies le discours de la gauche, et finalement, bien des électeurs de droite , écœurée par ce qu’ils considèrent comme une trahison, se sont réfugiés au FN. Enfin ce parti a bien changé depuis les pantalonnades saumâtres du vieux chef. Autrefois multicolores et réuni seulement par l’esprit de  protestation, il se dote aujourd’hui d’un projet de gouvernement. C’est le programme bien français, centralisateur, anti libéral et planificateur d’un patriote au béret. Le programme  d’un parti bonapartiste aux idées simples et bien étatistes, cette sorte de potion magique dont le France a le secret... »    
11:16:12 2015.04.02
« Personne ne s’attend jamais à l’ inquisition espagnole » ou quand Bernard Cazeneuve reprend la fourche d’hérétique La loi sur le renseignement débattue  en ce moment à l'Assemblée Nationale et votée par la commission de l'Assemblée Nationale le 1 er avril après être passée en audition devant pas moins de trois ministres (Intérieur, Justice et Défense) constitue sans nul doute une atteinte aux libertés fondamentales d’une démocratie.  Le New York Times outre Atlantique a même trouvé à s’exprimer sur ce sujet et pourtant,  ce dernier est assez peu connu pour son versant libertaire. Je ne reviendrai pas içi sur les termes de cette loi ni sur la fait qu'il suffirait d’exploiter les lois déjà en vigueur; je laisse cela à d’autres papiers toutefois pour mémoire, ce projet de loi compte renforcer la surveillance des internautes au nom  du terrorisme en demandant la détection automatiques des comportements spécifiques mais surtout en permettant un élargissement d’accès aux données de tout individu sur simple présomption étatique. Bernard Cazeneuve entend également, contrôler ainsi « les groupuscules d’extrême droite » (cf Rapport du 31 mars filmé sur la chaine LCP). Je voudrais tenter simplement de définir dans ce papier ce que devrait être un processus de  gouvernement à ce stade de notre histoire. Tout d'abord, les lois ne doivent jamais être votées sur le coup des émotions. Par suite, serait-il possible de concevoir que la volonté d’empêcher le « mal » ne soit pas démocratiquement acceptable en ce que cette notion est, elle-même, purement subjective ? Enfin, depuis quand la morale est-elle devenue une forme de gouvernance acceptable ? Saint -Just s'y est essayé et bien sur la très sainte inquisition. Car oui, la présente loi, subtilement emballée dans les prémices de « loi sur le terrorisme »  présente, il me semble,  tous les grands éléments fétides d’une superbe loi de la grande inquisition:
  • Un premier ministre éructant semaines après semaines à la grande volière nationale ;
  • Des ministres intègres et conseillers vertueux qui, dans les pas de ce dernier se sentent pousser des ailes pour je cite « cibler les mouvements identitaires de Droite »;
  • Des élections honteusement ratées et un sentiment atone de vouloir en découdre.
Alors, bien sûr, je pourrais en tant que libérale pointer du doigt l’atteinte à la liberté de la presse et aux libertés fondamentales. Et je pourrais avoir raison si mon libéralisme était  superficiel pour reprendre le distinguo de Philippe Nemo (comprendre  "La liberté" comme seul axiome de réflexion) mais mon libéralisme me porte toujours à réfléchir à la notion de morale.Tous les efforts de la raison et de l’intelligence ont démontré  que si l’on veut secourir l’homme qui souffre, on doit provoquer le progrès et que si l’on veut le progrès, il faut alors promouvoir la liberté sous toutes ses formes. C’est en cela qu’une atteinte aux libertés fondamentales me pose un vrai problème. C’est pour cette raison, intellectuellement contraignante pour Natacha Polony, que nous prônons le libéralisme et c’est aussi pour cela que le libéralisme est une branche de la philosophie du Droit, contrairement aux bêtises entendues trop souvent.  Le libéralisme est infiniment plus qu'une liberté de tout faire par principe ou qu'un réduction à un simple capitalisme débridé comme cela est écrit aussi bien souvent par ceux qui s'embourbent dans les passants utilitaristes. Passons. L’analyse des mécanismes totalitaires du  passé nous a permis par ailleurs de comparer les idéologies entre elles et l’inquisition apparaît à ce titre comme l’ancêtre des totalitarismes modernes. Il s’agit toujours de sacrifier les hommes à un dogme, à une vérité triomphale. Et si l’on veut trouver un coupable commun, il faut s’en prendre à la certitude elle-même . La certitude tue, voilà ce que nous appris l'Histoire et les grandes certitudes tuent grandement. Nous n’avons malheureusement qu’une trop grande expérience des excès de certitudes. Dès qu’un groupe politique croit la posséder, il utilisera alors la contrainte  à la mesure de ses moyens. Dernière certitude en date du gouvernement Hollande, «  Le front National serait responsable de tous nos maux ». Je m’arrête içi deux secondes car la mièvrerie ambiante aidant, je sais aussi ce que cette simple évocation va déclencher comme commentaires. J’aimerais donc qu’il soit noté que la question n’est pas « est-ce vrai ou faux » ou même « est-ce que le front national est un petit peu méchant ou  très très  méchant » qui en général constituent les deux points intellectuellement culminants de toutes discussions sur ce sujet mais plutôt donc de se concentrer sur le mécanisme de morale totalitaire employée par le pouvoir en place en brandissant cet oripeau du F.N. L’homo politicus de gauche semble n’avoir  désormais dans le désordre de sa pensée comme seule boussole semble t- il le consensus de la répugnance et comme gouvernail « le mal » . Or cette notion de mal traduit en elle-même la reconnaissance d’un absolu moral sous une forme affolée et vide de sens moral justement. Car enfin, au nom de quelle certitude humaine appelle-t-on à voter des lois sur un simple principe de répugnance ? Monsieur Bernard Cazeneuve nous demande de laisser voter une loi de renseignement afin de contrôler dit- il « les groupuscules d’extrêmes droites »  et donc en sous-jacent bien évidemment dans leurs esprits, les éléments du Front National qui  la dernière fois que j'ai regardé, est un parti républicain au sens de la constitution de la V eme. On peut le regretter mais alors il convient de remettre en question les institutions et se battre pour faire en sorte de les changer afin que ce parti soit légalement anticonstitutionnel. Cela n'est pas le cas aujourd'hui.Donc quelqu’un peut-il m'expliquer quelle est  donc la différence entre l'approche de Monsieur Cazeneuve et celle de la  la grande inquisition ? J'ai comme un gros doute. ON NE CONDAMNE PAS AU NOM DE LA MORALE. Et quelle sera  l'utilisation d’après de cette loi de renseignement un fois passée en force d’exécution?  Son application aux adversaires politiques du  renouveau de la pensée unique socialiste? Devront-ils aussi être mis sur écoutes et contrôlés ? Et pourquoi pas toute forme d'opposition en général? Comme un air de "déjà vu", n'est ce pas?Evidemment,tous lecteurs avisé se sent mal à l'aise de devoir défendre la liberté du FN aujourd'hui pour défendre sa propre liberté à exprimer une opinion politique divergente dans le futur mais concéder aujourd'hui au nom de la morale à combattre le "mal" c'est inéluctablement perdre nos libertés civiles envers un Etat totalitaire en devenir. Comme il se dit souvent trivialement: "On en peut pas être un petit peu enceinte". Par ailleurs,je pense que tout lecteur conviendra que notre société moderne ne devrait pas être intéressée par une morale envahissante à l’expression exsangue qui prendrait le pas sur la recherche de la vérité vers laquelle tout homme bon et libre doit aspirer. Nous avons le devoir, en tant qu'hommes modernes, de laisser les considérations morales collectives en dehors de nos choix politiques. La morale est une notion strictement individuelle et "le Babylone de tous les péchés" qu'est l’État, surtout ces derniers temps, n'a RIEN à y faire. Enfin, le message moral employé par le pouvoir politique de gauche n’est pas explicatif comme l’était par, exemple au XVI eme siècle celui de Las Casas qui défendait la dignité des indiens ou de Thomas Moore qui s’indignait contre la misère:
  • Il est tonitruant et répétitif.
  • Il est clamé avec véhémence et n’exclut jamais la menace face à ses adversaires.
  • Il compense ainsi son manque de justificatifs par sa toute puissance et sa toute présence. On ne récuse pas avec la raison mais on « hait » et on « s’indigne ».
A titre personnel, j’ai deux enfants et passé un certain âge, il me semble que le simple message de «  Ne te penches pas par la fenêtre » mérite d’être développé, avec, par exemple «  Si tu te penches trop, tu risques de tomber de trois étages » ou alternativement pour d'autres  « J’ai connu une petite fille qui s’est trop penchée, qui est tombée et qui est morte ». C’est au choix, je ne juge personne, tolérante que je suis des choix éducatifs des uns et des autres. Toutefois, je sais quand même que sceller toutes les fenêtres n’est pas une solution. Pas plus qu’invoquer la présence des dragons derrières les volets, passé les 7 ans de ces mêmes enfants. Nous ne pouvons pas prétendre dans une démocratie que chaque citoyen serait suffisamment éclairé pour voter mais trop bête pour détenir sa propre notion du bien et du mal et de se fonder un avis en conséquence. Or c’est exactement ce que ce gouvernement propose. Il entend sceller toutes les fenêtres, contrôler l’accès  des flux afin d’empêcher les grands dragons F.N  cachés derrière les volets du 3  me étage de voler les petites filles qui se pencheraient trop sur les balcons. Je sais, moi aussi je souris et pourtant combien d’entre vous sont allés manifester contre les dragons de « je suis Charlie ?   Mes questions aux lecteurs seront donc celles ci  : Serait-il possible  de réfléchir à la façon de sortir par le haut de cette mièvrerie ambiante que les politiques nous imposent et surtout, surtout d’arrêter d’y prendre part, consciemment ?Parallèlement, serait-il en  possible de dénuder les racines de l’émotion et de l’indignation et de tenter, enfin, de fonder une véritable réflexion sur les institutions politiques et leurs rôles véritables dans la cité France ?  Nos dirigeants politiques, de Droite comme de Gauche, ont depuis un moment perdu toute notion de leurs rôles au service des institutions régaliennes qui sont les leurs et semblent vouloir se transformer en grands prêtes de la cité. Ne les encourageons pas et surtout ne leur en donnant pas les moyens. Je sais bien que « personne ne s’attend jamais à l’inquisition espagnole »( Nobody expects the spanish inquisition Monthy Python) mais, j’en ai quand même un peu assez de la croiser tous les jours dans le débat public…..           Emmanuelle Gave      
8:31:11 2015.02.03
Les syndicats français seront-ils solubles dans une démocratie apaisée ?
3:51:31 2014.04.09
Charles Maurras ? Qui se souvient de Charles Maurras
8:28:13 2014.02.14
Se reconnaître libéral, serait-ce un gros mot ? États-Unis, enGrande-Bretagne ou en Suisse. Or, en France, c'est tout le contraire : l'État est supérieur au droit, et le collectif l'emporte sur le citoyen avec comme conséquence que le social passe avant l'économie. L'État peut même y changer le droit selon les nécessités ou les majorités du jour, ou selon les circonstances historiques. Les Américains ont la même Constitution depuis l'origine, tandis que la France, pendant la même période, a vu passer deux empires, deux ou trois monarchies, cinq constitutions républicaines, sans compter quelques régimes hybrides, comme le Consulat ou Vichy. Cette instabilité est liée à notre histoire moderne très belliqueuse qui commence par une Révolution sanglante pour se terminer par deux guerres mondiales après lesquelles nos intellectuels d'extrême gauche n'ont rien trouvé de mieux que de participer à la création d'une catastrophe idéologique, le communisme, basé sur une dictature du collectivisme poussé à son paroxysme, dans lequel les individus comptent à peine plus que des fourmis.

Apparatchiks à la mode soviétique

De plus, nous vivons dans un curieux pays qui a su créer, au fil du temps, une nouvelle classe sociale, au sens marxiste du terme, une noblesse d'État dont les privilèges et les vanités dépassent l'entendement : les énarques qui nous gouvernent - qu'ils soient de gauche ou de droite -, ces apparatchiks à la mode soviétique, se considèrent en effet comme étant seuls capables de diriger le pays alors qu'ils sont proprement incompétents en matière économique. Non seulement on ne leur a rien appris à l'Ena sur les réalités économiques, mais ils n'ont pas eu, après l'Ena, la moindre expérience de l'entreprise ni la moindre envie d'aller voir sur place comment réussissent nos voisins et nos cousins, à de rares exceptions près. Ce qui n'a pas empêché Hollande et Moscovici d'avoir été "professeurs d'économie" (sic) à Sciences Po pendant de longues années. Pour y enseigner quoi ? L'économie administrée à la française ? Le modèle "social-démocrate" français ? Avec la mondialisation qui demande des guerriers libéraux, et non des collectivistes fatigués, il nous faudrait plus que jamais des managers dans nos ministères, alors que nous n'y avons que de hauts fonctionnaires et des politiciens. Nous n'avons personne du bon côté, et pléthore de l'autre ! Ces énarques (de gauche et de droite), emmitouflés dans leurs certitudes et engoncés dans leur idéologie étatique, nous expliquent sans arrêt que pour s'attaquer aux déficits il faut augmenter les impôts - c'est malheureux, disent-ils, mais, selon eux, c'est de la bonne et saine gestion. Et cela conforte leur pouvoir face aux entrepreneurs qu'ils n'aiment guère. Comme les Diafoirus du Malade imaginaire, ils ne connaissent qu'une seule méthode pour "soigner" : les purges et les saignées.

"Tout ce qui bouge, on le taxe"

Le président américain Ronald Reagan, à la fin des années 70, critiquant la politique des démocrates de l'époque, les avait ainsi épinglés : "Tout ce qui bouge, on le taxe ; ce qui bouge encore, on le réglemente ; tout ce qui ne bouge plus, on le subventionne." En France, en 2014, on en est encore là ! Dernièrement, Le Postillon du Point (dans son numéro du 23 janvier, NDLR) avait posé les bonnes questions sur le libéralisme et l'historien-philosophe Alain Laurent avait donné les bonnes réponses : 1. Le libéralisme n'est pas une idéologie, mais une philosophie qui n'a rien à voir avec la cupidité des traders et des grands patrons avides de retraites-chapeaux. 2. Notre problème principal en France n'est pas la finance internationale, mais bien nos dettes publiques. 3. "L'État providence à la française est condamné. Il va mourir de son obésité. Il est condamné économiquement, parce que, financé à crédit, il s'achève inéluctablement en féroce répression fiscale." Alain Laurent s'étonne encore de la propagande antilibérale en France et constate qu'il est tout de même aberrant de voir "l'ultralibéralisme mis en cause dans un pays où l'État dépense 57 % du PIB". Et il ajoute : "Comment être politiquement libre lorsqu'on dépend économiquement de l'État pour son emploi, son logement, ses vacances..., comme dans l'ex-URSS." Dans un monde libéral, donc, l'État doit être ramené sous le contrôle du droit et du contrat. Il ne devrait plus pouvoir, comme il vient encore de le faire, dans un décret paru au Journal officiel le 31 décembre, remettre en cause de façon rétroactive la fiscalité des assurances santé complémentaires d'entreprise : dans un État de droit, retoquer ainsi un contrat librement consenti constitue purement et simplement un abus de droit. Le citoyen a-t-il des armes pour s'y opposer ? Non. Aucune.

L'égalité, oui, mais pas pour les fonctionnaires

Une autre particularité de la France étatique : sa recherche éperdue d'égalité, du moins dans l'attitude, les discours et les textes de nos politiciens nationaux, en majorité issus de la fonction publique. L'égalité, oui, mais pour les autres, pas pour les fonctionnaires qui sont l'exemple même d'un système social basé sur l'inégalité : les fonctionnaires sont mieux payés, travaillent moins, sont plus souvent malades ou absents, bénéficient de plus d'avantages et de privilèges, partent à la retraite plus tôt avec de meilleures pensions et surtout détiennent durant toute leur vie un vrai trésor : la sécurité de l'emploi. Ce qui ne les empêche pas, bien entendu, de critiquer en permanence "les inégalités", alors qu'ils en sont les premiers bénéficiaires. La vraie inégalité sociale en France n'est pas entre les riches et les pauvres ou entre les hommes et les femmes, mais entre les fonctionnaires et les autres. De plus, contre l'État, en cas de problème, le citoyen ordinaire n'a pas la moindre chance. L'État, qui a créé son propre droit administratif, est à la fois juge et partie contre ses propres citoyens ! Une monstruosité philosophique ! Lorsque François Hollande et Jean-Marc Ayrault demandent aux entrepreneurs de s'engager à créer des emplois en contrepartie d'une diminution des prélèvements qui leur sont imposés, c'est encore le monde à l'envers. L'État, dans le "donnant-donnant" qu'il veut instituer, ne "donne" rien aux entreprises quand il consent à les étrangler un peu moins, et les entreprises, de leur côté, n'ont rien à donner à l'État. Elles s'efforcent de survivre dans un environnement hostile et, quand elles y arrivent, elles peuvent éventuellement créer des emplois si la conjoncture s'y prête. Encore faudrait-il d'ailleurs, si la conjoncture devait ensuite se retourner, qu'elles puissent licencier aussi facilement qu'elles ont pu recruter. Or, de quoi est-il question cette fois-ci ? De créer une nouvelle usine à gaz en mobilisant des milliers de fonctionnaires armés de centaines de pages de nouveaux textes contraignants pour contrôler, punir et finalement re-taxer les entrepreneurs qui n'appliqueraient pas, selon le bon vouloir de l'administration, des engagements parfaitement illusoires. François Hollande et Jean-Marc Ayrault se disent maintenant "sociaux-démocrates". La belle affaire ! C'est Astérix et Obélix dans la mondialisation en train de nous jouer du pipeau. Ils sont, et restent avant tout, des étatistes. Ils administrent, à l'aide d'une camisole dogmatique, un vieux pays très malade et très obèse, à moitié sourd et aveugle, dont les muscles sont atrophiés et qui n'ose plus sortir de sa chambre de peur d'attraper froid ou de se casser une jambe en glissant sur un trottoir. Et pourtant, il faudra bien qu'il aille un jour consulter le médecin du bout de la rue, dont le cabinet médical s'appelle "Libéralisme", car sinon viendra un moment où il sera vraiment trop tard.   Par JEAN NOUAILHAC   Sources de remerciements  Le point    
7:23:33 2014.01.21
La notion de dignité humaine en philosophie contemporaine
[1] . Ce souci constant du christianisme, de demeurer en accord avec la raison (ici : il y a une raison pour laquelle Dieu élit l’homme), va aujourd’hui lui jouer des tours : c’est cette raison de la dignité que les Modernes récupèrent, désinvestie désormais de l’élection divine. Mais la description des facultés par Augustin représentait moins une explication, qu’un signe de la décision divine : c’est l’existence de la raison dans l’homme qui est le signe de sa ressemblance divine. Tandis qu’à partir de Kant, l’autonomie va devenir le seul critère de la dignité. Ce qui permettra plus tard de séparer l’humanité en deux : les dignes-possédant l’autonomie, les indignes-ne la possédant pas (les « impersonnes » de Peter Singer). Anne Fagot-Largeault  a bien montré que pour les néo-kantiens « Les êtres qui sont en-deçà de la capacité d’autonomie ‘minimale’, la communauté des personnes peut décider de les protéger (comme on protège la nature), non de les respecter (comme on respecte l’autonomie des personnes)… A l’égard des êtres dépourvus d’autonomie personnelle, il n’y a comme on l’a dit que des devoirs de bienfaisance »[2] . Les vieillards qui ont perdu leur autonomie… sont-ils des impersonnes ? On est bien obligé de se poser la question. La sensibilité représente, on le voit, déjà depuis Augustin, le critère non pas de la dignité, mais de la nécessité de protéger : on ne doit pas traiter un animal comme un objet, pour la raison qu’il est sensible. Cependant, avec l’abandon de la foi religieuse, la sensibilité va devenir l’unique critère valable pour l’homme lui-même, au-delà de la tentative de Kant. Le précédent kantien se poursuit – la dignité réclame un critère puisqu’elle n’est plus inconditionnelle comme issue d’une transcendance – mais le critère change : il ne s’agit plus de l’autonomie, il s’agit de la sensibilité.   Rousseau affiche la sensibilité non encore comme critère du respect du, mais comme signal du mal : on ne craint guère de faire du mal si on ne soupçonne pas chez l’autre la sensibilité. Ce qui nous frappe, c’est la souffrance avérée de l’autre. De là vient la conscience du bien et du mal. « Exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées ». Tout commence chez Rousseau : la post-modernité s’affiche déjà chez lui comme intériorisation des valeurs, subjectivité triomphante. Dans le Discours sur l’inégalité, c’est la liberté, et la connaissance de sa finitude, qui différencient l’homme de l’animal. La pitié est le sentiment le plus naturel, commun aux hommes et même aux bêtes, au moins tant que la civilisation n’a pas développé l’amour-propre qui engendre l’indifférence aux autres. La pitié est « le premier sentiment relatif qui touche le cœur humain selon l’ordre de la nature »[3]. Il faut développer cela chez les jeunes, comme première qualité morale. Bentham écrit dans Introduction aux principes de morale et de législation : « les animaux ont été par l’insensibilité des anciens juristes, dégradés au rang de choses ». L’homme peut bien tuer les animaux pour les manger, puisqu’ils n’anticipent pas leur mort et d’ailleurs leur mort serait pire dans la nature. Mais l’homme n’a pas à les tourmenter. « Le jour arrivera peut-être où le reste de la création animale acquerra les droits que seule une main tyrannique a pu leur retirer. Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’était pas une raison pour abandonner un homme au caprice de ses persécuteurs sans lui laisser aucun secours (code noir de Louis XIV). Peut-être admettra-t-on un jour que le nombre de pattes, la pilosité ou la terminaison de l’os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sentant à ce même sort. Quel autre critère doit permettre d’établir une distinction tranchée ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de parler ? Mais un cheval ou un chien adulte est un être incomparablement plus rationnel qu’un nourrisson âgé d’un jour, d’une semaine ou même d’un mois – il a aussi plus de conversation. Mais à supposer qu’il n’en soit pas ainsi, qu’en résulterait-il ? La question n’est pas : « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? » ». Ici Bentham refuse de fonder le respect sur le critère des facultés, propre à l’homme, qui fondait la dignité spécifique de l’espèce humaine. D’abord parce que ces facultés ne sont pas si déterminantes (même s’il est clair que l’animal par exemple n’a pas conscience de sa finitude, et cet argument se trouve déjà chez Montaigne avec l’Apologie de Raymond Sebon : les animaux possèdent bien souvent les mêmes qualités que nous, et ce que nous possédons en propre, ce n’est finalement rien d’autre que l’orgueil). Mais surtout parce que le critère du respect est la sensibilité. Il faut respecter l’être capable de souffrir. Ce qui implique une échelle graduée du respect, puisque nous avons le droit de tuer les bêtes pour nos besoins propres, nous leurs sommes donc supérieurs mais pour autant nous devons les respecter. Chez Bentham, il y a d’une certaine manière un kantisme : la dignité est liée à un caractère de l’être, ici la sensibilité (la matière ne souffre pas). On retrouve cette idée dans le Préambule de la Déclaration des droits de l’animal de 1990 : « Considérant que tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal doté d’un système nerveux possède des droits particuliers ». L’apparition de la sensibilité comme critère correspond au discours récent sur les droits des animaux. Dans les sociétés occidentales contemporaines, le critère de sensibilité de Bentham joue pour ainsi dire à plein. Le mal ne se repère qu’à ce qui « fait mal ». Un acte est mauvais si quelqu’un en souffre. Et la souffrance est toujours signe d’un mal. C’est ainsi que se développe le plaidoyer pour le respect des animaux. Autrement dit, la souffrance des victimes est le seul critère du respect que nous devons aux êtres : le mal que nous pouvons leur faire est évalué en fonction de leur malheur ressenti et/ou exprimé. Ils sont respectables au regard de ce qu’ils souffrent, et non au regard de ce qu’ils sont (origine, substance, être, concept, destination etc), car ils ne relèvent de rien de tel. Roméo et Juliette sont malheureux d’être séparés par la contrainte de leurs familles. Cette séparation est-elle alors considérée pour autant comme un mal ? Non, mais plutôt considérée comme un bien eu égard aux exigences des clans et des sociétés respectives auxquelles appartiennent les deux jeunes gens. Autrement dit, il existe ici une valeur plus haute que celle de leur amour : leur souffrance est tolérée pour servir une valeur plus haute. On dira cependant que nous parlons ici d’une autre époque, dominée par une forme de sauvagerie (les guerres de clans) qui tient pour négligeables les individualités. Les priorités d’aujourd’hui diffèrent absolument. Tout est possible, ou devrait l’être, au nom de la non-souffrance ou de l’amour. Un divorce pour changer de conjoint, un mariage homosexuel : Mais puisqu’ils s’aiment ! dit-on, et l’on décrit la souffrance des couples homosexuels non déclarés, comme une injure jetée à notre cruauté. Le raisonnement est le même par exemple pour défendre la procréation homosexuelle (« homoprocréation ») à l’aide de gamètes artificiels : pour quelle raison ne pourrait-on répondre au désir d’enfant des couples homosexuels ? il est de même nature que le désir d’enfant des couples hétérosexuels infertiles ; la « nature » n’a rien à voir là-dedans, car c’est une limite sans cesse repoussée par la science ; c’est par empathie (devant une souffrance) que le médecin répond au désir d’enfant d’un couple hétérosexuel, et on se demande pourquoi il n’en va pas ainsi pour un couple homosexuel, « à partir du moment où on admet que le désir de procréation des individus constitue une raison suffisante », et il faudra donc « ou bien supprimer les prohibitions » « ou bien fournir une justification »[4]. Or il n’existe plus d’autre justification que la sensibilité et la souffrance à éviter. Les mythes cosmogoniques, les histoires sacrées sur tous les continents (qu’il s’agisse des lois de Manu, de la confession des morts égyptienne, ou de la Bible), avaient pour but de donner un sens à l’existence humaine, et notamment de donner un sens au mal – c’est à dire de le référer à autre que lui. La souffrance n’a plus de sens dans le monde occidental contemporain. Elle ne désigne rien d’autre qu’elle. Sous la chrétienté, la souffrance était seconde, reliée et référée à des significations. On allait même parfois jusqu’à dire que le malheur venait des péchés, ou encore que la souffrance était sanctificatrice. Si la souffrance n’est pas inscrite dans un projet, elle n’a plus de sens. Elle représente donc à elle seule tout le sens, signifiant et signifié. Il n’y a donc plus aucune raison pour ne pas tenter de la supprimer à n’importe quel prix. Elle est devenue le mal par excellence, comme Curzio Malaparte l’exprime si bien dans son langage élégant et cruel [5]. Pour comprendre ce que signifie et traduit cette liaison exclusive du mal et de la souffrance, on peut se pencher sur la distinction entre le mal et le malheur. Le malheur en effet (la souffrance) est indiscutable, tandis que le mal est discutable au sens où il peut engager une morale construite et donc une anthropologie. L’apparition de la sensibilité comme unique critère de la dignité, correspond à une disparition du mal derrière le malheur. Le mal se réduit aujourd’hui à ce qui provoque du malheur ressenti. Ce n’est pas le mal qui intéresse alors : c’est le malheur. Et celui-ci est subjectif. La définition du « mal » engage pour chaque culture, voire pour chaque époque culturelle, une vision large de la société, de l’homme, du cosmos. Tandis que le malheur de l’individu se donne aussitôt à voir, et suggère d’y compatir de façon directe et certaine, sans médiation, sans toile de fond doctrinale, religieuse ou idéologique. Réduire le mal au malheur, c’est dissoudre l’anthropologie porteuse de morale, au profit de la subjectivité. S’il n’y a plus d’anthropologie, les êtres du monde n’ont plus que leur vie biologique et leur apparence phénoménale : la morale n’est rien d’autre que la description du malheur immédiat. L’émergence de la sensibilité comme critère de la dignité et du malheur comme critère du mal, signe une époque débarrassée de ses idéaux et finalités extérieurs à l’homme biologique individuel. Il faudrait pour compléter évoquer le remplacement actuel du bien par le bonheur. Ces substitutions correspondent à une évolution politique et sociologique. Il faudrait parler de ce que Tocqueville appelait « la douceur démocratique ».   Pour Simone Weil il y a deux formes de mal : le malheur et le péché. Le mal dépend de la liberté, mais pas le malheur. Celui-ci n’est pas suppressible, car il est lié à la finitude de l’homme.. Le malheur est un mal subi, le péché un mal commis. Le malheur est un signe « la forme que prend en ce monde la miséricorde de Dieu » [6]. Le malheur peut être rédempteur, pas le péché [7]. A l’époque contemporaine, ramener le mal au seul mal subi – ramener tout le mal au malheur-, signifie qu’il n’existe plus cette dimension de mal commis sans effet immédiat sur le sensible – ce coup porté à l’être. Le péché n’existe plus comme atteinte à un dogme moral, il existe seulement comme souffrance infligée à autrui. Qu’il s’agisse d’une conséquence de la finitude humaine (maladie) ou d’une conséquence de la liberté humaine (blessure portée), le mal ne peut être qu’un malheur ressenti, sinon il est inexistant parce qu’abstrait.   Certains s’imaginent peut-être que nous pourrons nous passer d’une morale construite sur une anthropologie, qui reconnait les critères du mal à des facteurs dépassant la simple sensibilité. Ou encore, certains s’imaginent peut-être que nous allons pouvoir vivre dans des sociétés où le mal se limite à ce qui fait mal. Il faut préciser que la morale de la modernité tardive, fondée sur la souffrance, est en réalité une morale fondée sur le désir, voire le caprice. Car la souffrance apparaît bien souvent comme un paravent visant à occulter le simple désir. Comme si, au lieu de dire d’un enfant : donnez-lui ce bonbon, il en a tellement envie – ce qui ne convaincrait pas vraiment-, on disait : donnez-lui ce bonbon, il souffre tant de ne pas l’avoir –argument déjà plus persuasif. Le caprice n’a pas bonne presse et ne pas pouvoir assouvir un caprice ne fait pas de vous une victime que l’on plaint. Mais la souffrance, si. Il semble bien que la morale de l’envie et du caprice individuel ait acheté sa légitimité en ne laissant apparaître que son envers : la souffrance devant le désir inassouvi. La post-modernité croit volontiers que nous pourrions inaugurer une morale fondée entièrement sur la sensibilité (le malheur individuel), à partir du moment où nous aurons renié les constructions religieuses, dogmatiques, idéologiques. Mais cela n’existe pas. D’abord parce que la réalité du monde n’est pas construite autour des désirs humains, et ne s’ordonne pas autour d’eux : nos sociétés affirment aujourd’hui que l’impossibilité pour un couple homosexuel d’avoir un enfant, est une pathologie, parce que cela contredit un désir, et qu’il faut donc guérir cette pathologie. Pourtant la condition humaine existe – même si elle est bien difficile à définir – et vouloir l’interpréter comme une vaste maladie revient à faire encore une fois le démiurge (il faut espérer que le XX° siècle nous a éloignés de cette tentation, quoique…). Par ailleurs, si l’homme n’est plus défini par son projet/élan, s’il est déconstruit et réduit à sa sensibilité, alors il va s’inscrire dans des constructions sociales qui le dominent et ordonnent sa souffrance à autre chose. Si l’on efface les constructions religieuses ou idéologiques décrivant une morale qui dépasse la sensibilité individuelle, c’est alors une morale sociale ou étatique qui s’impose à la sensibilité brute. Prenons l’exemple de la discussion sur le clonage (reproductif) en Chine. Devant cette question la pensée chinoise, qui n’est jamais dogmatique, regarde les conséquences : un chercheur dit que d’un point de vue chinois on peut « défendre le clonage humain (il permet de s’assurer une descendance) » ou « l’exclure, parce qu’il brise les rapports conjugaux et les rapports de filiation ». Et puis le clonage pourrait faire exploser la démographie… Mais finalement l’argument le plus fort est celui qui récuse le clonage  parce qu’il introduirait un grand désordre dans les familles…[8] . A priori on pourrait croire à une morale résolument conséquentialiste, où le bien et le mal découlent des conséquences de l’action. Mais ce serait très réducteur. Certes, un comportement moral est ici jugé sur ses enjeux et non à partir de théories substantielles. Mais les enjeux sont ceux d’un bonheur social décrit par la tradition. Le clonage humain est jugé au regard de la culture traditionnelle, qui entretient une morale construite et proche d’une dogmatique. En Chine le bonheur n’est pas conceptualisé par une religion ou une ontologie mais par des traditions et une politique. Ici comme chez nous dans la culture chrétienne, le mal est un coup porté à l’être, même s’il s’agit d’un « être » social et historique. Une morale de la pure subjectivité sensible n’est pas viable. La construction morale replace le malheur dans un ensemble où l’individu retrouve un temps et un lieu qui le dépassent. Le mal ne peut se réduire au malheur. Il y a toujours une construction. On ne peut fonder une morale sur la souffrance et la sensibilité individuelle. Car très vite on va s’apercevoir que l’individu est débordé dans le temps et l’espace. « Peuvent-ils souffrir ? » ne suffit pas. Si la morale ne s’inscrit plus dans des présupposés dogmatiques, elle s’inscrira dans des présupposés sociaux ou politiques. Une société ne peut se contenter de la simple subjectivité. Elle a besoin pour vivre de décrire un mal au-delà du malheur.   A partir du moment où la sensibilité représente le critère du respect, il y a échelle du mal et échelle du respect au fur et à mesure de l’échelle de la sensibilité. Dès lors l’espèce-homme n’est plus la mesure de toute chose, mais l’individu. L’espèce-homme n’est plus insulaire, séparée, comme elle l’était sous la Chrétienté. Un homme est respectable parce que capable de souffrir, et un homme qui ne souffre pas perdra ce statut. Des animaux capables de souffrir acquièrent une dignité analogue à la nôtre. Peter Singer reprend Bentham : Peuvent-ils souffrir ? Le critère du respect dépend de certaines caractéristiques, ici la sensibilité et la capacité à souffrir – dès lors, distinguer des animaux les adultes handicapés et les nourrissons, expérimenter sur les animaux et non sur les nourrissons, c’est « préférence cynique, et moralement indéfendable, en faveur de notre propre espèce »[9]. Et il en dépend individu par individu : si un humain n’a pas les caractéristiques normales d’un humain, il n’y a pas de raison de le préférer aux animaux.   La dignité ne peut être inaliénable que si elle est sans définition. Toute définition crée des conditions. Et nous ne voulons pas que la dignité soit conditionnelle ni conditionnée. La dignité sans définition émane d’un mystère. L’être humain est digne parce que mystérieux. Ce qui signifie qu’il n’épuise jamais ses caractéristiques, qu’il ne peut pas être contourné par une science. Si l’on pense que la science suffit à dire l’humain, alors l’humain ne sera pas respecté. C’est là l’incohérence de la modernité tardive : nous réduisons la pensée à des neurones, le corps à de la chimie, mais nous voulons une dignité inaliénable : et les deux sont incompatibles. Il faut une spiritualité pour que la dignité s’établisse sans condition (ce qui ne veut pas dire qu’elle sera toujours respectée ! mais au moins on saura qu’il faut la respecter, et l’on se repentira de ne l’avoir pas fait). Une culture de l’immanence peut respecter les sentiments de l’individu, ses traditions, ses croyances, mais ne peut pas le respecter en tant que tel inconditionnellement, car il lui apparaît sans mystère. Et c’est le mystère qui fait l’inconditionnel : cette part de nuit suscite la crainte de toucher à quelque chose comme du divin. Seule la part de nuit peut être sacrée au sens de l’intouchable. Les neurones ni la viande ne sont sacrés. Voilà notre paradoxe : lorsque nous disons « plus jamais ça ! », c’est du religieux que nous appelons – mais en même temps nous récusons le religieux. Ce dont nous avons besoin, c’est de nous mettre en accord avec nous-mêmes.  
Article de Chantal Delsol
Sources de remerciements
http://www.chantaldelsol.fr

[1] Cité de Dieu, I, XX
[2] Les droits de l’embryon (fœtus) humain, et la notion de personne humaine potentielle, Revue de Métaphysique et de Morale, n°3/1987, p.372-373
[3] L’Emile, IV
[4] Pascal Nouvel, Le futur de la procréation, Notes de l’Institut Diderot
[5] « Il s’agissait d’empêcher un homme de souffrir. Je mangerais de la terre, je mâcherais des pierres, j’avalerais des crottes, je trahirais ma mère, pour aider un homme ou un animal à ne pas souffrir. (…) Je suis prêt à tout, à n’importe quelle lâcheté, à n’importe quel acte héroïque, pour ne pas faire souffrir un être humain, pour aider un homme à ne pas souffrir, à mourir sans douleur. Aussi, bien que je sentisse le rouge me monter au front, j’étais heureux de pouvoir faire le clown non pour le compte de la patrie, de l’humanité, de l’honneur national, de la gloire, de la liberté, mais pour mon propre compte : pour aider un pauvre garçon à ne pas souffrir, à mourir sans douleur » (La peau).
[6] OC, VI 3, 194 et 137
[7] Emmanuel Gabellieri, Etre et don : Simone Weil et la philosophie, p.345
[8] Le débat en Chine sur le clonage humain, M.Delmas-Marty dans La Chine et la démocratie, sous la direction de Mireille Delmas-Marty, Fayard, 2007

8:07:54 2013.12.06
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