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Charles Gave

Un monde à deux soleils

La plupart d’entre nous se souviennent d’une scène du premier film de la guerre des étoiles dans laquelle Luc Skywalker, dans le désert, regardait se coucher deux soleils à l’horizon. Et je m’étais dit « Tiens, ça doit être difficile de calculer l’orbite des planètes dans un système solaire qui comporte deux soleils, et ça m’étonnerait bien que le système soit stable”.

Eh bien, il en est de même pour un système monétaire international.

En général, il y a au centre un « soleil » autour de qui tout le reste tourne joyeusement, et ce soleil a été historiquement soit l’or, soit la monnaie du pays dominant militairement, scientifiquement, commercialement, culturellement, financièrement, appuyée ou non sur l’or.

Ainsi, de 1814 à 1914 ce fut le sterling, gagé sur l’or, qui laissa la place au dollar à partir de 1945, d’abord ancré dans l’or et à partir de 1971 flottant librement.

Et bien sûr, de 1914 à 1945, aucune monnaie dominante n’existait, ce qui fût l’une des causes d’abord de la grande dépression (le commerce international s’écroulant) et ensuite de la deuxième guerre mondiale. Un monde sans soleil a en effet tendance à se refroidir très vite…

Et aujourd’hui est en train d’émerger quelque chose que je n’ai jamais vu dans l’Histoire : un monde dans lequel il n’y a pas un soleil mais deux et pour être franc, je n’ai pas la moindre idée de la façon dont cela pourrait fonctionner, mais je soupçonne que notre monde risque de devenir très, très instable.

Explication.

De 1945 à la grande crise financière de 2008-2009, nous avons eu un seul soleil, le dollar, qui était géré par une seule banque centrale, la Réserve Fédérale Américaine, qui contrôlait non seulement la liquidité intérieure aux USA, mais aussi la liquidité « dollar » en dehors des USA selon des mécanismes que j’ai souvent décrit dans ces pages.

Et tout marchait cahin-caha.

A partir de 2008-2009, les choses changent.

Aux USA.

D’abord, pour mieux contrôler la liquidité dollar en dehors des USA et prenant prétexte de l’attaque terroriste sur New-York en septembre 2001, le gouvernement des Etats-Unis décida unilatéralement d’extra-territorialiser le droit américain à tous ceux qui utilisaient le dollar en dehors des USA.

Il faut donc maintenant que chaque banque non-américaine demande la permission de prêter des dollars à qui que ce soit en dehors des USA au gouvernement des Etats-Unis, avant chaque transaction, faute de quoi la banque ne sera plus autorisée à avoir accès à Wall-Street, ce qui la condamnerait à mort. (Voir ce qui est arrivé à la BNP).

Depuis, et dans toute transaction en dollar, il y a donc trois entités au courant des termes du contrat, l’emprunteur, le prêteur et la CIA, ce qui est gênant…

Qui plus est, un pays peut se voir « geler » ses réserves internationales qu’il avait auprès de la banque centrale américaine, si sa politique déplait aux USA (Iran).

Bien entendu, il s’agit là d’une attaque délibérée contre la souveraineté de chaque pays, pour imposer la souveraineté juridique américaine sur la finance mondiale, ce qui n’est acceptable que pour ceux qui acceptent leur vassalité, ce qui exclut et la Chine et la Russie, mais bien entendu pas l’Europe.

Ensuite, depuis 2008, la politique de la banque centrale américaine est devenue de plus en plus aventureuse puisqu’elle a accepté de financer les déficits budgétaires créés par un système politique devenant de plus en plus irresponsable.

Et les choses se sont aggravées avec le COVID, puisque plus de 5000 milliards de dollars de subventions ont été versées aux citoyens américains (soit 25 % du PIB), et que ces subventions furent financées par de la dette émise par le gouvernement, laquelle dette fût achetée par la banque centrale des Etats-Unis.

Et cerise sur le gâteau, celui qui emprunte à taux zéro ou négatifs peut « de facto » emprunter à l’infini puisque le service de la dette est nul, ce qui arrange bien les gouvernements en Europe ou aux Etats-Unis, mais qui, à terme détruit l’épargne et donc l’investissement.

Remplacer l’épargne durement gagnée par de l’argent facilement émis par la banque centrale a été essayé dans le passé d’innombrables fois (Argentine, Brésil, Mexique, Venezuela, Zimbabwe, République de Weimar, assignats, etc..) mais cela n’a jamais réussi à rendre un pays prospère, bien au contraire…

  • Ce qui m’amène à la Chine.

Depuis des années, je m’efforce d’expliquer aux lecteurs de l’IDL que la Chine essaye de bâtir une zone monétaire centrée sur sa monnaie, le Yuan et que tous les outils sont maintenant en place et prêts à fonctionner depuis un certain temps déjà.

La nouveauté, depuis la crise du COVID est que les autorités chinoises, alarmées sans doute par les politiques suivies en Occident, ont décidé de durcir les politiques budgétaires et budgétaires chez eux, tout en réaffirmant fortement la suprématie de l’Etat sur leur secteur privé.

Que le lecteur en juge.

  • La politique monétaire de la Chine est devenue restrictive et le taux de croissance de leur masse monétaire ralentit.
  • De même pour leur budget.
  • Les GAFA Chinois, Alibaba, Ant etc…se sont vu rappeler à l’ordre et signifié sans le moindre doute possible que monnaie et crédit (ce qui est normal) et information (ce qui est plus gênant) étaient du ressort du pouvoir politique et sous le contrôle dudit pouvoir. Quand l’on sait que leurs homologues US du secteur privé se sont crus autorisés à censurer non seulement le Président des USA (Trump) il y a quelques mois, mais en plus beaucoup de gens qui leur déplaisait sans avoir à fournir la moindre justification aux Etats-Unis et en dehors, on a du mal à voir en quoi la censure par des monopoles est préférable à la censure par un Etat. Les deux sont abominables.
  • Le Président d’une société financière de grande taille, Huaron, spécialisée dans les obligations « pourries », ayant commis des escroqueries nombreuses et variées, a été jugé et exécuté et ceux, en dehors de Chine, qui avaient acheté les obligations en dollar émises par Huaron vont sans doute prendre des pertes importantes. La Chine envoie donc le message qu’elle n’est pas prête à couvrir les pertes faites par des gens qui pensent que le rôle d’une banque centrale est d’empêcher les hommes d’affaires de supporter les conséquences de leurs mauvaises décisions.  Laisser la création destructrice faire son boulot semble être toujours à la mode en Chine.

Pour résumer : La Chine, et derrière elle toute l’Asie, ont choisi la stabilité à long-terme de leur monnaie, alors que l’Europe et les Etats-Unis ont décidé de sacrifier leur monnaie et donc leurs épargnants compte tenu de leurs incapacités à se réformer.

Rarement ai-je vu une situation où un tel grand écart existait entre deux des très grandes banques centrales. Une situation similaire me revient en mémoire : pendant l’été 1987, la Bundesbank, dirigée alors par le redoutable Karl Otto Pohl, refusa de baisser ses taux malgré les injonctions de la Fed en arguant qu’elle était constitutionnellement indépendante du pouvoir politique.

  • Le premier résultat fut le Krach de 1987.
  • Le deuxième résultat fut de tuer l’indépendance de la Bundesbank grâce à la création de l’Euro et c’est ce à quoi les diplomaties françaises et américaines s’attachent immédiatement et de concert après 1987. Et onze ans plus tard, leur but était atteint, avec les heureux résultats que chacun peut constater aujourd’hui.
  • Delors et Trichet ont certes tué la Bundesbank mais aussi et surtout la France et l’Europe de la diversité que j’aimais. Et cela est impardonnable.

Essayons maintenant de prouver le point central de mon raisonnement, c’est-à-dire la divergence insoutenable des politiques monétaires avec le graphique suivant.

 

Dans un pays, d’habitude, la masse monétaire est supposée croître à la même allure que le PIB nominal. Si le PIB nominal monte de 10 %, la masse monétaire est supposée monter de 10 %. Si elle monte de 15 %, cela veut dire que la masse monétaire LIBRE, ou MML est en hausse de 5 %, ce qui devrait entraîner d’abord une baisse du taux de change et une hausse des actifs financiers et ensuite une hausse des prix.  Dans le graphique, la ligne rouge représente la variation du ratio MML Chine contre MML US et le lecteur peut voir que le taux de change dollar contre yuan suit à peu près ce ratio, ce qui apparaît logique. Si la ligne rouge baisse, cela veut dire qu’il y a plus de dollars imprimés par les USA , compte tenu des besoins de l’économie américaine que de yuans , compte tenu des besoins de l’économie chinoise et donc le dollar baisse contre le yuan.

Et comme je sais que les USA vont continuer à imprimer tandis que la Chine freine des quatre fers, on peut sans doute s’attendre à une continuation de la hausse du yuan vis-à-vis du dollar.

Mais arrivera, peut-être, un moment où les marchés ne pourront plus absorber les dollars à la vente tant ils sont imprimés par milliards, ce qui forcerait la BOC à acheter des dollars, c’est-à-dire à créer des yuan ex nihilo, ce qui risquerait de faire partir la Chine en inflation à son tour.

Et donc, peut-être la Chine choisira-t-elle, et avec une bonne partie de l’Asie, de fermer son marché des changes aux capitaux venant des Etats-Unis ou d’Europe, et nous serions de retour dans un monde où la liberté des mouvements de capitaux n’existerait plus…le dollar et l’euro devenant de facto non convertibles en Asie ?

Conclusion.

Dans les marchés financiers, chacun peut acheter soit un contrat (obligation), soit une part de propriété (action).

Mon conseil de fond ne change pas : aux Etats-Unis, en Europe, les gouvernements veulent ruiner tous les détenteurs de contrats pour arriver àl’euthanasie du rentier, c’est-à-dire à la ruine  des épargnants. Avoir des contrats en tant que préteur dans ces deux zones est donc débile : tous vos contrats, tout votre cash excédentaire doivent être domiciliés en Asie et c’est tout ce qu’il faut savoir. Il est encore temps de transférer vos contrats en Asie, mais peut-être plus pour très longtemps.

En ce qui concerne les actions, il ne faut avoir que des multinationales produisant partout et vendant partout, du style Nestlé ou Schneider (voir ma liste de 10 valeurs cotées à Paris et répondant à ces critères), qui survivront sans problème aux contrôles des changes qui nous pendent au nez.

Et bien entendu, j’aurais une position en or dans la mesure où il s’agit d’un actif qui n’est au passif de personne. Comme le disait JP Morgan « l’or, c’est de la monnaie et le reste c’est du crédit ».

Crédito veut dire « je crois », en Italien, et la réalité toute simple est que je ne crois plus au « crédit » ni des USA ni de la zone Euro.

Et j’investis en conséquence.