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Jean-Baptiste Noé

Tourisme : le monde est à vous

La grande nouveauté apparue dans les années 1950 est l’avènement du tourisme de masse. Autrefois réservé à une élite, partir en vacances et partir de plus en plus loin a été accessible à l’ensemble de la population occidentale, s’étendant aujourd’hui à une part importante de la population asiatique. Le tourisme a des conséquences économiques et géographiques fortes. La démocratisation de ces loisirs a donné naissance à un secteur économique gigantesque qui va des vendeurs de souvenir jusqu’aux groupes hôteliers (Accor) en passant par Airbus, Boeing et les chantiers navals. Le tourisme a également des conséquences géographiques et spatiales, façonnant nos villes, nos campagnes et les espaces dits sauvages. Il a contribué à façonner les paysages et à revitaliser un certain nombre de cultures en déclin.

 

Les fruits de la productivité

 

Le tourisme a été rendu possible grâce à l’amélioration constante de la productivité. Celle-ci a permis d’une part la diminution du temps de travail, d’autre part la baisse continue du prix des transports. Plus de temps libre et des prix plus bas : les conditions étaient réunies pour un tourisme de masse.

Ce ne sont pas par des lois que se font « les acquis sociaux », ni par des manifestations ou des révoltes, mais par l’amélioration technologique. Grâce à la mécanisation et à la robotisation, le temps de travail n’a cessé de diminuer. Ce phénomène de diminution du temps de travail a été abondamment étudié par Jean Fourastié, notamment dans Le grand espoir du XXe siècle. En parallèle à cette baisse du temps de travail, corollaire de l’avènement de la société des loisirs et du temps libre, la diminution des prix des transports a été fulgurante. En 1960, un employé devait travailler 570 heures pour s’acheter un aller simple Paris / New York ; en 2019, 15 heures. Ce qui était autrefois disponible uniquement à une élite financière est désormais accessible au plus grand nombre. À la baisse du prix des transports s’ajoute la baisse du prix de toutes les activités touristiques : hôtels, activités ludiques, équipements. Que l’on songe au matériel de ski, de camping, de randonnée, etc. Des objets chers et peu commodes il y a quarante ans sont aujourd’hui d’un niveau technologique supérieur et d’un prix très inférieur. À ce titre, Decathlon a joué un rôle de premier plan dans la démocratisation des activités sportives et de tourisme. Selon l’organisation mondiale du tourisme, en 1950 il y avait 25 millions de traversés de frontières pour des raisons touristiques. Elles étaient 280 millions en 1980 et 1 milliard en 2010.

 

Conséquences spatiales du tourisme

 

Le tourisme est une activité éminemment géographique, voire géopolitique, tant ses conséquences spatiales sont majeures. Avec le développement des stations balnéaires et thermales, au XIXe siècle, c’est tout un ensemble de villes nouvelles qui sont apparues, en Normandie, sur la côte basque, dans les villes d’eau d’Auvergne et des Pyrénées. Des villes avec leurs casinos, leur grand hôtel, leur architecture si particuliers qui donnent aujourd’hui de nombreux monuments classés. Au tournant du XXe siècle, les premiers sports d’hiver ont vu le jour, apportant une activité économique nouvelle à des villages de montagne isolés et pauvres : Megève, Courchevel, Chamonix. Activités qui se poursuivaient l’été sur la côte méditerranéenne, donnant naissance à la Riviera italienne et à la french Riviera, dont la promenade des Anglais niçoise est l’archétype.

 

La massification du tourisme change la donne. À partir des années 1960, les stations de ski montent toujours plus haut. Des villages deviennent des villes, surtout l’hiver, des pistes sont aménagées, de nouvelles activités économiques apparaissent. À la Côte d’Azur aristocratique succède le Languedoc populaire, dont le Cap d’Agde est l’un des exemples typiques. Les marécages, emplis de moustiques et de paludisme, sont asséchés. À leur place apparaissent des activités agricoles et des lots d’immeubles et de villages de vacances. La Camargue, zone pauvre et insalubre encore dans les années 1930, devient ainsi un espace attirant, pour sa nature sauvage (en réalité complètement aménagé par l’homme), ses élevages de chevaux, ses gardiens intemporels, alors que cette activité fut créée dans les années 1870.

 

La fixation du typique

 

Le tourisme a créé un décor qui a mystifié ses propres créateurs. Il a fait croire à l’existence de la nature, sauvage et immaculée, alors que tous les paysages, en France et en Europe, sont anthropisés. Il a sauvé des cultures et des traditions locales qui auraient disparu sans lui, mais qui, pour attirer et maintenir les touristes, ont été complètement transformées pour les adapter à la demande et aux attentes des visiteurs. Beaucoup de fêtes de villages ou de traditions régionales « éternelles et de toujours » doivent tout au tourisme de masse comme le carnaval de Venise relancé en 1979 après une « pause » de presque deux siècles. Bravades provençales, commémorations villageoises traditionnelles, remises au goût du jour et soutenues pour créer de la couleur locale et ainsi ancrer le tourisme. On pourrait multiplier les exemples : fêtes bretonnes, percée du vin jaune, saint Vincent tournantes, festivals estivaux, etc.

 

Embellissement des villages

 

Grâce au tourisme, de nombreux villages qui étaient délabrés et à l’abandon ont été restaurés et rénovés. L’exemple de Cordes-sur-Ciel (Tarn) en est emblématique. Dans les années 1980, c’était un village médiéval perché sur son rocher aux façades délabrées, aux maisons abandonnées. Une bonne municipalité, des artisans passionnés, notamment le chocolatier et MOF Yves Thuriès, ont rénové et redonné vie à ce village qui a été sacré « Village préféré des Français » dans l’émission de Stéphane Bern. Les exemples se multiplient dans le Périgord, le Bourbonnais, le Perche. Façades rénovées, lavoir restauré, châteaux et églises mis en valeur, enseignes des boutiques en fer forgé décoratif, comme à Hautvillers (Champagne), etc. De nombreux éléments historiques ont été redécouverts, restaurés et mis en avant par des passionnés, gens du village ou non. Les trente dernières années ont vu un grand embellissement des villages et une rénovation quasi générale, grâce à des fonds privés, européens ou parisiens.

 

Développement de l’artisanat

 

L’autre élément positif du tourisme est qu’il a permis le renouveau des métiers d’artisanat oubliés ou délaissés. Pâtisseries, chocolatiers, métiers agricoles, métiers d’art, ce sont tous les à-côtés du tourisme, un ensemble de secteurs qui a été régénéré grâce à lui. Cette activité de l’artisanat et des métiers d’art, qui trouve des débouchés dans les villes touristiques, va être terriblement impactée par le blocage du pays. Cet artisanat a pu connaître des excès ; certains villages se sont transformés en sorte de Disneyland en carton-pâte qui peut légitimement agacer. Mais sans le tourisme, bon nombre de vignerons, de savonniers, de producteurs et de fabricants de produits locaux n’existeraient pas. Cela contribue à façonner les paysages agricoles et à maintenir des activités rurales.

 

La lecture de la carte Michelin des restaurants étoilés est à cet égard instructive : elle indique exactement la présence des touristes parisiens et franciliens. Hormis les régions parisienne et lyonnaise, les tables étoilées sont toutes situées dans les régions fortement touristiques : Bretagne côtière, Côte d’Azur, côte basque, bassin d’Arcachon, Alsace, montagnes à ski, etc. C’est là où il y a des clients amateurs de bonnes tables et prêts à en payer le prix que les cuisiniers peuvent développer une cuisine de haut niveau, et donc travailler avec les producteurs locaux et les aider à améliorer leurs produits. Cette cuisine locale, régionale, « de terroir » n’existerait pas sans le tourisme des Franciliens et des étrangers cultivés et fortunés qui accomplissent kilomètres et détours pour s’asseoir aux bonnes tables.

 

Le snobisme et la masse

 

Le tourisme de masse est mu par deux forces contradictoires. D’un côté, nous aimerions tous être des Paul Morand, descendant le Rhône en aéroglisseur, voyageant dans la Caraïbe, visitant les grandes capitales d’Europe. Ou bien être Marcel Proust et avoir Venise pour nous tous seuls, ou encore seul à parcourir les steppes d’Asie centrale à la façon de Nicolas Bouvier. Le tourisme de masse, qui a sauvé un grand nombre de bâtiments civils et religieux, que l’on songe à l’état de délabrement de Versailles dans les années 1950, est victime du snobisme de l’élite. Il est de bon ton de dénigrer les Bronzés qui partent avec la Fram, qui fréquentent le Club Med et les GO, qui s’entassent à la Grande Motte et dans les charters intercontinentaux. C’est oublier que le tourisme est une manne financière essentielle pour un certain nombre de pays : l’Égypte, le Cambodge, la Grèce, ou pour des villes et des villages de France. L’annulation des festivals de cet été va mettre à mal l’économie de nombreux territoires et menacer tout l’éco-système local. Le loisir, autrefois réservé aux sangs bleus, est désormais l’apanage de tout le monde, notamment des ouvriers et des employés.

 

Un tourisme en évolution

 

Ce qu’a monté la faillite de Thomas Cook, c’est que l’activité touristique est en évolution constante. Les voyages organisés à la mode Fram ont vécu. Le Club Med n’est plus la prolongation des colonies de vacances : ses prestations sont aujourd’hui premium. Si Air BNB se développe, c’est parce que les hôtels ont été incapables de se renouveler et de s’adapter aux nouveaux besoins touristiques. Plutôt que de vouloir bloquer Air BNB, les hôteliers devraient se remettre en question et s’adapter à la nouvelle demande.

 

On peut aujourd’hui considérer les erreurs du tourisme de masse, et les regarder avec dédain : barres hôtelières dans le Languedoc, voyages pressés pour troupeaux de touristes, etc. Mais cela est en train de passer, en Europe du moins. De nouveaux goûts émergent, de nouvelles recherches touristiques. Le tourisme de proximité prend une nouvelle ampleur et ceux qui partent loin veulent désormais des guides de qualité et mieux connaître les spécificités du pays visité.

 

Gommer les excès du tourisme de masse

 

Face aux sites saturés, et donc menacés, des solutions existent. Par exemple, augmenter les prix pour les étrangers. Il parait absurde que le ticket d’entrée au Louvre coûte moins cher qu’un plat dans une brasserie. Des tenues correctes pourraient être exigées, comme c’est déjà le cas en Italie, pour éliminer la déambulation des shorts et des claquettes dans les salles de Versailles. Dans certaines salles, les selfies et leurs branches télescopiques sont interdits. C’est tout simplement réintroduire la politesse dans des lieux qui semblent parfois des zones de non-civilité. Certains sites devraient être contingentés, afin d’éviter la saturation. En Italie, il est nécessaire de réserver son billet à l’avance pour visiter la villa Borghèse et le musée des Offices. Cela devrait aussi être le cas pour certains sites naturels, menacés par les piétinements constants.

 

On voit apparaître enfin des visites virtuelles, voire des reproductions d’œuvres, afin de permettre de visiter les lieux connus sans changer de pays. Pourquoi ne pas créer un Louvre à Tokyo et à San Francisco, avec prêt de certaines œuvres, films, cinéma panoramique, pour permettre aux Japonais et aux Américains désireux de découvrir la culture française et européenne de ne pas avoir besoin de prendre l’avion ? Il est évident que les sites les plus célèbres ne peuvent pas accueillir tous les touristes du monde. Lors de l’exposition coloniale de 1931, une réplique grandeur nature d’Angkor Vat avait été montée dans le bois de Vincennes, permettant aux Parisiens de découvrir les richesses de l’Empire sans prendre le bateau. En Floride, dans les parcs d’Orlando, Disney a recréé des ambiances de villes et de sites étrangers, permettant aux visiteurs de découvrir le monde en une journée. Pourquoi ne pas multiplier ce type d’initiative ?

 

Conséquence de l’amélioration des conditions de vie, le tourisme témoigne de la soif de connaissance et du goût de la découverte des Européens pour le monde qui les entoure. Il est possible grâce à la réduction du temps et il modifie en profondeur les espaces et les territoires, dans des proportions qu’il est parfois difficile de mesurer. Son horizon ne se limite pas aux aéroports et aux centres de vacances, le tourisme impacte aussi les villes et les espaces ruraux.