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Sommes-nous seuls face à nous mêmes?

Avant nous étions des esclaves, aujourd’hui nous ne sommes plus que des salariés. Qui pourtant ne veulent pas être libres.Le plus grave n’est pas que nous soyons pauvres. Le plus grave est que nous ayons vendu notre liberté contre un confort dont nous prenons conscience seulement aujourd’hui que les propriétaires de nos âmes étaient incapables de nous le garantir. Ce marché léonin nous a donc valu une double peine.

Foucault avait déjà mis le doigt sur une vérité de notre époque dans Surveiller et punir : pourtant il n’en voyait que les prémisses ou bien seulement une partie des effets. Que la modernité est l’entreprise de négation de l’Autre, par bonté. Et dans notre recherche de la fraternité, nous constatons que : à l’évidence, les anciennes structures n’ont que les apparences de la solidité ; la République, dans sa démocratie parlementaire, ne tient plus que par l’effet de notre inertie ; l’obéissance est morte, l’obéissance à des discours humains – et l’éthique de la discussion ne fonctionne pas encore parce qu’il lui manque un référent extérieur. À prendre une idée de l’homme comme mesure de toute chose, on a fait de l’homme une idée seulement intérieure, c’est-à-dire disponible à tous les caprices. Et une idole qui nous ressemble trop, parce qu’in fine elle est nous, ne peut qu’engendrer la destruction, et non pas seulement la guerre de chacun contre tous, mais véritablement la guerre de tous contre tous, c’est-à-dire aussi contre soi-même. Jamais morale n’aura été aussi écrasante. Dans ce monde, c’est en moi que je dois tuer le mal, mais désormais sans le secours d’aucune grâce. Je suis le suspect du flic que je suis. Je suis le collabo de moi-même, qui suis bourreau et victime. Nulle voie de salut sinon l’arrêt de ma vie, de mon existence. « Je suis seul et eux ils sont tous » : ce n’est même plus vrai, puisque ma seule consolation est de savoir qu’eux aussi ils sont seuls en même temps qu’ils sont tous. Je suis un tous contre un moi seul. « Il faut qu’un seul homme meure » (Caïphe) : nous sommes tous cet homme et nous devons mourir, mais pour quel salut ? De cette haine née chez des hommes qui voulaient trop s’aimer, on peut déduire et expliquer les innombrables phénomènes d’une actualité sociale qui autrement nous demeure énigmatique.

L’effondrement des humanismes athées sur eux-mêmes, de ces humanismes devenus athées, a transféré la charge sociale et in fine politique sur les religions elles-mêmes, dans leurs constantes anthropologiques. C’est ainsi qu’on les accuse aujourd’hui de souffrir de tendances policières, communautaristes, voire totalitaires. C’est qu’en réalité, elles sont le dernier refuge organisé de la raison. On le voit couramment depuis la fin du XIXe siècle, dans le judaïsme comme dans le christianisme, dans l’islam même et dans les religions orientales, l’idée de mesure comme résistance aux progressismes prométhéens n’a pu trouver de justification que dans une invocation nouvelle des formes de vie religieuses persistantes. La Kabbale chez Buber, Benjamin, Taubes et Scholem ; la chrétienté antique et médiévale chez de Maistre, Barbey, Baudelaire, Hello, Bloy, Péguy, Chesterton, Maritain, Bernanos, Ellul ou Illich, pour s’en tenir à l’occident, ont fonctionné comme ultime référent extérieur à une nouvelle histoire qui se voulait absolument englobante. On a pu moquer la nostalgie ou la recherche désespérée d’un ailleurs, l’orientalisme ou l’archéologisme sous tous ses modes en témoignant pour les XIXe et XXe siècles : on n’a pas vu combien ce recours désespéré témoignait de la pesanteur de la chape qui s’abattait petit à petit sur l’homme moderne. Car encore une fois « seule la littérature mystique convenait à notre immense fatigue ».

Chacune de ses singularités étant niée après l’autre, il lui fallait requérir la factice originalité de l’individu, cet humain suivant que ses différences construites rendent précisément et exactement semblable à tous les autres devant la machine.

La machine, pour elle, même si son existence est avérée depuis la nuit des temps, révèle pourtant mieux que rien d’autre – la machine et son système, la machine et son dispositif – le moyen du monde occidentalisé. C’est-à-dire qu’elle en est à la fois le moyen, l’ultima ratio et la fin dernière. L’admiration de l’homme pour la machine, venue de ses mains mais capable d’autonomie une fois qu’elle est achevée, cette admiration qui comme Günther Anders l’a relevé dans une intuition des plus formidables du XXe siècle se change bientôt en honte devant une perfection que l’homme ne possède pas naturellement, est le daimon de l’histoire occidentalisante. Car une fois que l’on a dit et répété jusqu’à plus soif l’étonnant désir de liberté de cet homme-ci qui lui fait culbuter tous les dieux, toutes les traditions et toutes les limites naturelles, on n’en a encore rien dit. On n’a pas dit les moyens qu’il emploie, ni que ces moyens mimétiquement désignaient sa fin. Chez les mystiques, la jouissance mène à la connaissance. Chez l’homme qui fabrique des machines pour les adorer et qui, les adorant, devient lui-même machine, c’est tout l’inverse : il n’est d’autre connaissance que celle qui conduit à la jouissance. Ayant épuisé les ressources du monde, il ne peut plus jouir que de lui-même. Il n’y a plus d’autre, et surtout il n’y a plus d’autre dans les tréfonds de lui-même : où il atteint le stade dernier, le devenir-machine, qui est l’adéquation absolue de soi à soi. Le piège s’est refermé : nous sommes seuls face à nous-mêmes. Peut-être cela devait-il arriver. Saisissons au moins ce supplice comme une grâce : celle de comprendre quelle ouverture nous habite.

La technique est donc  tout ce qui protégeant nos corps empêche nos âmes.