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Charles Gave

Nous vivons une époque révolutionnaire

« Puissiez-vous vivre dans une époque intéressante », telle est la malédiction chinoise. Le moins que l’on puisse dire est que notre époque est en effet « intéressante ». Mais est-elle vraiment révolutionnaire ? En bon marxiste, je le crois.

Que nous dit en effet Marx ?

Que l’infrastructure économique détermine à terme la superstructure politique.

Par exemple, la première révolution économique eut lieu quand l’humanité passa de la chasse et la cueillette à l’ agriculture et du nomadisme à la sédentarisation. Et de ce passage naquirent la ville, le droit de propriété, la diplomatie, l’écriture (pour les contrats), la comptabilité, les impôts etc… Et Caïn, le citadin assassina Abel, le nomade, ce qui constitue bien une révolution.

Rien ne change pendant des millénaires. Survient la révolution industrielle en Grande-Bretagne avec l’invention de la machine à vapeur.

Le pouvoir politique passe des mains des propriétaires terriens aux nouveaux créateurs de richesse et à leurs employés avec l’émergence du suffrage universel, des syndicats et des partis et toute l’histoire du XIX -ème et du XX -ème siècles se résume à la façon dont ce transfert s’est passé, en bon ordre en Grande-Bretagne, dans le désordre le plus affreux en Russie où Caïn, naturellement assassin, s’en est donné à cœur joie.

Depuis des années, j’explique que nous sommes en plein dans la troisième révolution dans l’histoire de l’humanité puisque nous entrons dans une nouvelle économie, celle de la connaissance (voir mon livre : “C’est une révolte, non Sire c’est une révolution”). Et pour continuer dans mon marxisme primaire, cela ne peut pas ne pas amener à une révolution politique.

Et donc nous sommes en train d’assister aux désordres qui accompagnent partout et toujours l’émergence d’un nouvel ordre politique quand il y a contradiction entre l’ancien ordre politique et le nouvel ordre économique, les anciens, contrôlant l’état s’accrochant à leurs privilèges alors même qu’ils n’ont plus lieu d’être puisqu’ils ne créent plus de valeur.

Je vais d’abord essayer de résumer du mieux que je le peux le nouveau conflit, conséquence de l’émergence de la nouvelle économie avant que d’en venir aux solutions pour empêcher Caïn de trop sévir.

Comme toujours, on trouve au centre du conflit la répartition de la valeur ajoutée créée par le système économique.

  • Dans le système industriel, cette valeur ajoutée était créée de façon géographique et donc tombait ipso facto sous le contrôle d’une imposition organisée sous le contrôle d’autorités politiques géographiques elles aussi, c’est-à-dire des états locaux qui se chargeait de la répartition, dans le meilleur des cas en suivant les votes du corps électoral.
  • Ce n’est plus du tout le cas dans une économie de la connaissance où la valeur ajoutée est constituée en fin de parcours par des zéros et des uns dans un ordinateur qui apparaitront là où le créateur de cette valeur le voudra bien, c’est-à-dire souvent là, et tout à fait par hasard, où la pression fiscale sera la plus basse.
  • Hélas, nous restons « encombrés » avec l’outil qui historiquement répartissait « politiquement » l’ancienne valeur ajoutée et qui se retrouve ayant fait de nombreuses promesses et chargé de multiples obligations mais n’ayant plus accès à la valeur ajoutée créée par le nouveau système de production.

Et donc, nous avons une contradiction essentielle entre le système politique actuel, fruit du passé, et le système économique d’aujourd’hui et nous sommes donc devant un très beau cas de création destructrice pour parler comme Schumpeter, la destruction affligeant cette fois non pas des sociétés industrielles ou commerciales mais les états eux-mêmes qui ne peuvent plus assumer les obligations nouvelles qu’ils s’étaient créées petit à petit depuis la première guerre mondiale environ.

Je n’aime guère ce que je viens d’écrire, mais je ne suis pas là pour signifier mes préférences mais pour tenter d’expliquer ce qui se passe et je crois que sur le diagnostic, il n’y a pas grand-chose à dire. Il est hélas de plus en plus évident. Enormément de coûts historiques et de moins en moins de recettes, telle est la réalité pour les états sociaux-démocrates.

Quelles peuvent bien être les solutions va me demander le lecteur à ce point du raisonnement ?

La première question à laquelle il nous faut répondre est non pas ce qu’il faut faire, mais QUI va le faire. A cette question il y a deux réponses possibles.

  1. Puisque nous sommes dans une société de la connaissance, autant laisser faire les sachants et laisser le champ libre aux technocrates, ce qui suppose la fin de la démocratie. Je pense à la Chine.
  2. Puisque tout le monde a accès à l’information, autant laisser faire tout le monde et passer à la démocratie directe et rendre le Pouvoir au Souverain, le Peuple. Et je pense à la Suisse

Bien entendu, ma préférence va à la démocratie directe.

Ce qui semble certain, c’est que la démocratie représentative organisée en deux blocs, l’un représentant la Nation éternelle (la droite), et l’autre, le Peuple (la gauche), est condamnée tant la ligne de fracture entre ceux qui bénéficient de rentes indues passe en plein milieu de chacun des deux groupes, et c’est ce que l’on a vu en Grande-Bretagne récemment. De fait, la droite a trahi la Nation et le gauche le Peuple, ni l’une ni l’autre ne pouvant faire autrement, ce qui laisse des choix bien peu excitants aux électeurs.

La deuxième question, une fois que l’on a répondu à la première est : Une fois que l’on a transféré le pouvoir soit vers la technocratie soit vers le referendum, que faire ?

Il est certain que si l’on laisse le pouvoir à la démocratie représentative qui ne peut qu’arbitrer à la marge, rien ne sera fait et la seule solution sera de continuer à emprunter pour compenser les recettes fiscales disparues. Voilà qui nous amènera inéluctablement à une révolution politique violente à l’issue très incertaine comme nous en avons eu de très nombreux exemples dans l’histoire. Nous commençons à en voir les prémisses dans notre pays où la solution technocratique est visiblement en train d’échouer (en train me parait être la bonne expression), tout simplement parce qu’elle n’est pas légitime. Tous les contrats passés avec ce débiteur insolvable qu’est l’état seront donc sans valeur et la crise économique à venir ne sera donc pas la crise finale du capitalisme, et la j’abandonne Marx, mais bien celle de la faillite des états sociaux-démocrates qui n’auront pas su se reformer.

La seule solution « libérale » est en fait de rendre le pouvoir au Peuple en lui demandant d’arbitrer, par des référendums, les inévitables conflits qui ne vont pas manquer d’avoir lieu.

Heureusement nous avons des exemples historiques sur la façon de procéder.

Prenons la Suède qui fit littéralement faillite en 1992 (j’aurais pu prendre aussi le Canada à partir de 1994, ou la Grande-Bretagne en 1979, qui avait fait faillite en 1977).

Les Suédois sont particulièrement attachés à un mode de décision collectif et consensuel. De grandes discussions eurent lieu après 1992 pour savoir comment sortir du trou dans lequel ils s’étaient collés, et bien sur ils ne demandèrent rien ni au FMI ni à l’Europe, mais constatèrent qu’un certain nombre de secteurs étatisés étaient gérés au profit de ceux qui y travaillaient et pas du tout au profit des usagers et l’un de ceux-ci était l’éducation, au moins aussi centralisée qu’en France aujourd’hui,

Et les trois questions suivantes furent posées à la population

  • Etes- vous d’accord pour que TOUS les petits suédois aient une éducation de qualité ? Réponse, oui bien sûr.
  • Etes-vous d’accord pour que cette éducation soit payée par les impôts ? Réponse, oui bien sûr
  • Etes-vous d’accord pour que cette éducation soit dispensée par des fonctionnaires étatiques ? Réponse… Euh, pas vraiment.

Et donc, si sept familles veulent créer une école indépendante, elles le peuvent et chaque enfant dispose d’un coupon éducation à présenter à l’école de son choix, le rôle de l’éducation nationale étant confiné à trois missions : définir les programmes, vérifier que chaque école les applique et maintenir des écoles là ou personne ne veut aller.

Nous sommes passés d’un Etat producteur (souvent un désastre) à un état prescripteur en permettant aux familles de disposer à leur guise d’une partie des impôts qu’elles ont payés. La pression fiscale ne baisse pas, mais chaque suédois retrouve une certaine liberté sur la façon de dépenser ses contributions, et l’argent public ne finance plus de rentes ce qui est une forme de démocratie directe.

Les Suédois ont rétabli la concurrence dans l’éducation sans y réintroduire l’argent, ce qui est brillant.

Les mauvais professeurs ne trouvent pas de boulot et doivent trouver autre chose à faire, les bons professeurs sont augmentés, ce qui attire les esprits les plus brillants et les plus motivés, les enfants sont les grands gagnants, l’immobilier et donc les impôts locaux montent là où il y a de bonnes écoles et toutes les rentes indues sont supprimées sans que quiconque puisse crier à l’injustice.

Et les mêmes idées ont été appliquées aux retraites, aux transports publiques, à la fonction hôtelière des hôpitaux et que sais-je encore et bien sûr le peuple suédois a refusé par referendum de rentrer dans l’euro (malgré l’opposition de tous les sachants), ce qui fait qu’aujourd’hui il n’y a plus ni déficit budgétaire ou extérieur, les entreprises suédoises sont en pointe dans tout ce qui est l’économie de la connaissance, il n’y a pas de chômage, personne ne se fait du souci pour sa retraite et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes nordiques.

Signalons en passant que les soi-disant réformes de monsieur Macron, loin de favoriser la concurrence la fait disparaitre, loin de pousser à la décentralisation la renforce, et l’on comprend que les gens soient dans la rue puisqu’on leur offre une fois de plus le même brouet infâme : de plus en plus de pouvoir pour les technocrates avec moins de retraite ou de remboursements pour les cotisants tandis que les déficits publics explosent.

La solution est donc toute simple pour le futur

  • Le gouvernement doit identifier tous les domaines où l’économie de la connaissance ne peut se développer que localement, ce qui n’est guère difficile (Pas la peine de s’intéresser à des gars qui vont faire apparaitre leurs profits en Irlande ou au Panama, ils se débrouillent très bien de toutes façons). Je songe à l’éducation, à la santé, au tourisme (qui pourrait exploser en France si le cout du travail baissait), aux transports, à la gestion de l’épargne, aux métiers d’art, au patrimoine historique (cf. Le Puy du Fou) …
  • Dans tous ces domaines, l’état doit cesser d’être producteur pour devenir prescripteur et il faut abolir de toute urgence le ministère de la Culture.
  • Voilà qui règlerait le problème du chômage et donc des retraites en cinq ans au maximum.
  • Les recettes ainsi dégagées iraient au renforcement du domaine étatique régalien, c’est-à-dire, l’armée, la police, la diplomatie (on pourrait fermer en plus toutes les ambassades européennes qui ne servent à rien pour les remplacer par des lycées français partout) et surtout, surtout la justice en introduisant un amendement constitutionnel interdisant aux juges (comme c’est le cas pour les militaires) de se syndiquer.
  • Et enfin, introduire un autre amendement, constitutionnel lui aussi, autorisant le référendum d’initiative populaire et exigeant que tout budget voté en déficit par le parlement, la région, le département ou la commune soit automatiquement l’objet d’un tel référendum.

Si les Suédois, les Canadiens, les Britanniques l’ont fait, pourquoi pas nous ?

Le temps commence à presser. Mais je crains que ce ne soit pas avec ce Président et que nous aurons perdu cinq ans, une fois de plus.