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Charles Gave

Mal à l’aise

Les fidèles lecteurs de cette chronique doivent se souvenir que je m’attendais à un « automne chaud » dans les marchés. Mon conseil  était donc d’alléger les actions et de déployer le capital ainsi libéré dans des obligations longues du Trésor US, le but étant d’arriver à la fin Septembre à un portefeuille qui serait  investi  à  50 % en actions et à  50 % en obligations

Et bien, apparemment, je me suis trompé. Novembre est là et les actions sont au plus haut. Le temps est donc venu de réfléchir à  ce qui s’est passé depuis le milieu de l’été et que je n’aurai pas bien anticipé.

Revenons à la fin du printemps.

En Mai, monsieur Bernanke annonce qu’il va ralentir les opérations d’achat d’obligations du Trésor Américain de façon « graduelle » ( en Anglais  « tapering »).La logique est simple.

Ces achats ont distordu le niveau des taux de façon considérable et il est temps de reconduire lentement mais sûrement les taux longs aux USA vers leur vraie « valeur » pour que le système puisse fonctionner à nouveau normalement. Il est en effet difficile de faire fonctionner le capitalisme sans un prix de marché pour le coût du capital.

Compte tenu de la faible croissance aux USA,  et de la continuation des achats qu’il allait effectuer, monsieur Bernanke s’attendait à  ce que les taux longs sur le 10 ans qui étaient aux alentours de 1. 6 % montent un peu, mettons vers 2 %.

Mauvaise analyse: les taux passent en quelques semaines de  1.66 % avant l’annonce, à prés de 3 % fin août soit un quasi doublement et l’un des plus grands marchés baissiers de l’histoire pour une période aussi courte.

Du coup, les mises en chantier baissent sèchement, tandis que les marchés des actions commencent à  avoir un petit air pensif qui ne présageait rien de bon.

Et  donc le 18 Septembre, la Fed annonce aux populations réjouies et surprises que tout cela n’était qu’un affreux malentendu, que la Fed ne voulait pas la mort du pécheur et que le programme d’achat d’obligations par la banque centrale allait continuer inchangé, jusqu’à plus ample information.

Et du coup, dans le monde entier, les actions remontent tandis que le dollar baisse, ce qui apparait logique puisque nous sommes revenus dans un monde ou les taux d’intérêts US  ne sont pas des prix de marché et ou la Fed va continuer à  fournir de la Liquidité  » ad infinitum ». 

Bien mieux, la situation est encore meilleure qu’avant la date fatidique de Mai puisque la Fed a perdu ses nerfs à un moment crucial et a montré au monde entier qu’en aucun cas les prix des actifs aux USA ne seraient autorisés à  baisser. Ce qui revient à dire à tous les boursiers:  » Allez y les petits, vous ne pouvez que gagner » et voila bien une chose qu’il ne faut pas répéter deux fois à tous ces braves gens.

Voila où nous en sommes et pour être honnête je ne m’attendais pas à cette volte face de la banque centrale US. L’étape suivante est de vérifier comment mon portefeuille 50 % en actions 50 % en obligations longues a résisté à toute ces palinodies.

Le voici, base 100 un mois avant l’annonce de la Fed que rien ne changeait, ce qui changeait tout.

 

Comme le lecteur peut le voir, celui qui aurait suivi mon conseil et serait passé à  50 / 50 n’aurait pas beaucoup souffert…

Donc, pour l’instant, la stratégie « tout terrain » que j’ai recommandé n’a pas eu un coût exorbitant, bien au contraire, puisque la volatilité de ce portefeuille a été très faible, ce qui est le but recherché..

Mais il y a plus important qu’un simple portefeuille boursier car cette mini crise a laissé des traces et va continuer à en laisser.

  • Les taux longs ont certes baissé depuis le 18 Septembre, mais assez faiblement. Ils sont revenus de 3 % à 2.5 % mais à ce niveau ils sont encore trop hauts , en particulier pour l’immobilier aux USA qui a bien l’air de se gripper.
  • Les taux sur les obligations BAA, qui pour moi sont une bonne estimation du coût du capital pour les sociétés du secteur privé aux USA, restent accrochés  à 5. 3 %, ce qui est là  aussi beaucoup trop élevé et proche du niveau qui dans le passé a déclenché  des récessions (nous en sommes à 50 points de base).
  • Le dollar a baissé, ce qui accentue les pressions déflationnistes partout dans le monde et surtout en Europe en général et dans l’Europe du Sud en particulier, soumise à  la concurrence de pays émergent et du Japon qui eux ont dévalué vis à  vis du dollar  et sont donc ultra compétitifs.  Le monde a besoin d’un dollar qui monte pour se reliquidifier, et l’on nous offre un dollar qui baisse…
  • Les marchés des actions deviennent épouvantablement dangereux dans la mesure où les achats que les investisseurs y effectuent ressemblent de plus en plus à des achats « de fuite devant la monnaie ».  Or aucune banque centrale ne peut laisser se développer une telle psychologie tant la fin est connue.

A ce point de la lecture, le lecteur aura compris que je me sens mal à  l’aise. Nous sommes devant une situation ou les banques centrales engagent toutes leurs ressources et leur crédibilité pour faire croire que le monde est revenu à la stabilité. Or il n’en est rien.

Il suffit qu’elles mentionnent qu’elles vont peut être se retirer, un jour, dans le futur lointain… pour que des craquements  sinistres commencent à apparaître (certains pays émergent, immobilier ici ou là ..)

Nous sommes donc dans le plus grand jeu de chaises musicales que le monde ait jamais connu.Je suis assis sur une chaise avec 50 % d’actions et 50% d’obligations

Suis-je heureux?  Non.

Mais c’est ce que j’ai trouvé de mieux.

Mais Dieu, que je me sens mal à l’aise…