Macron, tout en haut de l’affiche

La lettre commence par une injonction révolutionnaire « Citoyens d’Europe » comme au bon vieux temps de la Convention lorsque le Nouveau monde se tutoyait et se donnait du « citoyen » au lieu du « monsieur ». Ce qui peut apparaître comme des heures glorieuses en France ne le sont pas en Europe où plane encore le souvenir des armées de la Révolution et des guerres révolutionnaires. Comme à chaque fois, on nous enjoint à agir, et vite : « il y a urgence » et « les élections européennes seront décisives ». On sent poindre l’heure du chaos si par mégarde nous venions à faire un mauvais choix, en l’occurrence celui « du repli nationaliste ». Ils sont toujours les ennemis, mais le camp d’en face, celui du Président Macron, n’est pas défini. Il ne se nomme plus progressiste désormais qu’il fait siennes la défense des frontières et la protection des citoyens d’Europe. L’ennemi est vague et le camp du bien flou.

 

Le Brexit est bien évidemment le symbole de cette Europe qui a échoué. Échouée peut-être à bien faire voter le peuple, ce qui est suggéré, mais non dit. Le Brexit survenu ce sont au moins deux cavaliers de l’Apocalypse qui vont s’abattre sur les Anglais : « Qui a dit aux Britanniques la vérité sur leur avenir après le Brexit ? Qui leur a parlé de perdre l’accès au marché européen ? Qui a évoqué les risques pour la paix en Irlande en revenant à la frontière du passé ? » Retour au blocus continental imposé par Napoléon : les Anglais n’auront plus du tout accès au marché européen. Et retour de la guerre en Irlande bien sûr, car les Irlandais seront incapables, sans l’Europe, de trouver un gentleman agreementà leur question frontalière. La famine et la guerre vont foudroyer Londres. Messiers les Français, tirez-vous en premier.

 

Les bienfaits de l’Europe

 

Il faut dire que l’Europe a de belles réussites, que le monde entier nous envie ; comme la sécurité sociale française est enviée dans le monde entier : « C’est un succès historique : la réconciliation d’un continent dévasté, dans un projet inédit de paix, de prospérité et de liberté. Ne l’oublions jamais. Et ce projet continue à nous protéger aujourd’hui : quel pays peut agir seul face aux stratégies agressives de grandes puissances ? Qui peut prétendre être souverain, seul, face aux géants du numérique ? Comment résisterions-nous aux crises du capitalisme financier sans l’euro, qui est une force pour toute l’Union ? »

 

C’est bien connu, c’est la Commission européenne qui a négocié la réconciliation franco-allemande, le Général de Gaule et Konrad Adenauer n’y sont absolument pour rien. Et comme chacun sait, l’Europe est un continent de paix depuis 1945. Elle a été préservée de la guerre froide et la CEE a été fort efficace contre l’URSS, la paix a été maintenue dans les Balkans et en Ukraine, sans compter les marges de l’Europe, Syrie, Libye, Irak, où Bruxelles a fait rayonner la pacification et l’ordre calme. Pax, la déesse de la paix, est d’ailleurs la fille de Jupiter, et l’on sent bien que Jupiter Macron aimerait bien adopter cet enfant.

 

Nous ne remercierons jamais l’Europe de nous protéger des « stratégies agressives de grandes puissances ». Son efficacité dans la guerre économique et la guerre du droit n’est plus à démontrer. Dans le dossier iranien, elle a parfaitement défendu Total et Peugeot et il est incontestable qu’elle fait jeu égal avec la Chine et les États-Unis. Cela, ne le doit-elle pas à l’euro ? Cette monnaie unique qui a enrichi les peuples, renforcé les entreprises, protégé les citoyens des « crises du capitalisme financier ». Emmanuel Macron a raison de lutter contre les fausses nouvelles et de rappeler ici des vérités que tout le monde partage, bien entendu.

 

Mais l’Europe c’est plus que ça, ce sont des projets et des réalisations que jamais les États et les entreprises privées ne pourraient réaliser : « L’Europe, ce sont aussi ces milliers de projets du quotidien qui ont changé le visage de nos territoires, ce lycée rénové, cette route construite, l’accès rapide à Internet qui arrive, enfin. » Sans l’Europe, il eût été impossible de repeindre les salles des lycées dégradés et de construire une autoroute. L’Europe Providence transcende tous ces États impuissants. Emmanuel Macron ne le dit pas, car il est cachotier, mais on le devine entre les lignes de sa belle plume aux alexandrins de Bercy : ce que l’Europe fait est gratuit. Ici un lycée, là une fontaine, là-bas un centre culturel, et tout cela sans impôt, sans redistribution, sans officines et comités européens. Gratuit et provident.

 

Un projet pour l’Europe

 

Emmanuel Macron avait un projet pour la France ; il en a aussi un pour l’Europe. Seulement cette fois il ne le crie pas, il l’écrit. « L’Europe n’est pas qu’un marché, elle est un projet. » Toujours cette idée fixe du mouvement, de la marche forcée, de la précipitation. Tout est projet, réforme, course, mais tout tourne en rond et demeure dans les mots, jamais dans les réalisations. En toute modestie, Emmanuel Macron veut réinventer la civilisation européenne. Aristote, Bernard de Clairvaux et Michel-Ange pourront aller se coucher, de même que Chopin, Lord Acton et Malraux : Manu arrive et il a un projet fulgurant à proposer : « C’est le moment de la Renaissance européenne. Aussi, résistant aux tentations du repli et des divisions, je vous propose de bâtir ensemble cette Renaissance autour de trois ambitions : la liberté, la protection et le progrès. »

 

Ses propositions décoiffent et volent haut. Il fallait bien la pensée complexe d’un président philosophe pour nous proposer de telles idées bouleversantes.

 

La liberté d’une part :

 

« Notre liberté première est la liberté démocratique, celle de choisir nos gouvernants là où, à chaque scrutin, des puissances étrangères cherchent à peser sur nos votes. Je propose que soit créée une Agence européenne de protection des démocraties qui fournira des experts européens à chaque État membre pour protéger son processus électoral contre les cyberattaques et les manipulations. »

 

Quel dommage que cette Agence européenne de protection des démocraties n’ait pas existé lors des présidentielles de 2017, elle aurait pu nous préserver des manipulations d’alors. Les mauvais esprits feront remarquer qu’elle rappelle quelque peu le Komintern et sa ligue mondiale antifasciste qui elle aussi devait défendre la démocratie. Mais selon les mots d’alors de Jules Romain, « C’est peut-être une aurore, c’est peut-être un incendie », celui qui brulera dans les urnes.

 

La protection d’autre part : Emmanuel Macron veut que tous les pays adoptent les mêmes règles en matière d’accueil des réfugiés et de gestion du droit d’asile. Il souhaite aussi créer un « Conseil européen de sécurité intérieure » pour lequel, en cherchant bien, on devrait trouver quelque chose qui s’en apparente déjà.

 

Le progrès enfin, plaçant Emmanuel Macron dans ce camp chéri des progressistes. « L’Europe, où a été créée la sécurité sociale, doit instaurer pour chaque travailleur, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, un bouclier social lui garantissant la même rémunération sur le même lieu de travail, et un salaire minimum européen, adapté à chaque pays et discuté chaque année collectivement. »

 

Créer une sécurité sociale unique et un salaire minimum européen, nul doute que cela fasse chavirer les foules. C’est bien ici l’édification d’un État supranational qu’Emmanuel Macron souhaite bâtir. Car il faudra bien alors établir une fiscalité commune et une redistribution commune. Pour ceux qui luttent contre le monopole de la sécurité sociale et qui comptent sur l’Europe pour avoir le libre choix de leur mutuelle, le projet macronien tue tout espoir. L’unification par l’impôt mettra un terme aux dernières indépendances politiques. Un progrès, vraiment ? Il souhaite également créer une « Banque européenne du climat pour financer la transition écologique ». Le terme même fait rêver et laisse imaginer les pires dérives et la mainmise totale de cette banque sur l’économie et le politique. Rêvons avec Emmanuel Macron : et si Bruno Lemaire était nommé directeur de cette BEC ? Après avoir triomphé des Gafam et des Chinois, il pourrait tout à fait vaincre le climat.

 

Le Grand débat en Europe

 

Emmanuel Macron a vu le succès du Grand débat. Il a aimé ces réunions spontanées où il pouvait parler à des élus locaux triés sur le volet, à des citoyens ordinaires membres de LaREM autorisés à poser les questions suggérées, à ces retransmissions en direct et à l’improviste de ses prestations théâtrales. Alors Emmanuel Macron souhaite désormais que le Grand débat ait lieu partout en Europe, car c’est probablement là-aussi une chose que le monde entier nous envie : « Et partout les citoyens demandent à participer au changement. Alors d’ici la fin de l’année, avec les représentants des institutions européennes et des États, mettons en place une Conférence pour l’Europe afin de proposer tous les changements nécessaires à notre projet politique, sans tabou, pas même la révision des traités. Cette conférence devra associer des panels de citoyens, auditionner des universitaires, les partenaires sociaux, des représentants religieux et spirituels. Elle définira une feuille de route pour l’Union européenne traduisant en actions concrètes ces grandes priorités. »

 

Notre cher Président est las de ses tournées de province et de ces salles chaleureuses, mais étroites. Fort de ses succès, il se rêve désormais un destin européen et aimerait se produire dans les plus grandes salles du continent. La première séance de ce Grand débat européen pourrait être organisée à la Scala de Milan, dans une mise en scène de ses collaborateurs en communication. Puis la troupe pourrait rejoindre les grands opéras et les grands théâtres et finir en apothéose à Wembley avec les Rolling Stone en ouverture. Quelle chance est-ce d’avoir un président acteur. On comprend que des hommes du futur et qui ont tout réussi le rejoignent, comme Jean-Pierre Raffarin et François Bayrou. On devine la frustration d’Alain Juppé de ne pas pouvoir porter lui aussi ce projet fou, tenu par son devoir de réserve. La grande marche fait vraiment rêver.