https://institutdeslibertes.org/les-syriaques-un-grand-peuple-meconnu/
Jean-Baptiste Noé

Les Syriaques : un grand peuple méconnu

C’est un truisme que de dire que l’Orient est compliqué. Dans cette zone géographique assez restreinte, entre le Croissant fertile, la Méditerranée et le Caucase, des couches de peuples, de cultures et de civilisations se superposent depuis des millénaires. On parle beaucoup des Kurdes, des Arméniens, des Turcs, des Arabes… mais il y a un autre peuple, ancien et riche, oublié pourtant, les Syriaques.

 

Une langue puis un peuple

 

Le syriaque est à l’origine une langue sémitique dérivée de l’araméen, qui existe depuis le XIIIe siècle avant Jésus-Christ. Il est un dialecte de l’araméen, parlé dans la région d’Édesse. Langue orale, il est devenu une langue écrite vers le 1ersiècle. Il devient la langue des premiers chrétiens, et notamment du Christ, ce qui contribue à sa diffusion dans l’ensemble du Levant. D’une langue, le syriaque, il devient un peuple, les chrétiens syriaques, c’est-à-dire ceux qui parlent cette langue et dont la liturgie est célébrée en syriaque, contrairement aux chrétiens dont la liturgie est célébrée en grec ou en latin. Les chrétiens syriaques sont donc les chrétiens d’Orient, qui jouent un rôle essentiel dans la diffusion du christianisme au Proche-Orient puis dans toute l’Asie.

 

Avant même l’édit de Milan (313) qui autorise la pratique du culte chrétien dans l’Empire romain, les Syriaques partent à l’assaut de l’Asie pour l’évangéliser. Le christianisme se diffuse par les anciennes routes d’Alexandre, celles qui ont connu la vague d’hellénisation des royaumes macédoniens. On retrouve ainsi des églises syriaques en Perse, en Afghanistan, en Inde, en Chine et jusqu’au Japon et chez les Khmers. Ces églises sont certes petites, mais elles montrent que le christianisme n’est pas parti uniquement en direction de l’ouest avec Paul, mais aussi vers l’est, avec Mathieu et les syriaques. L’évangélisation s’est très bien implantée dans l’Empire romain, beaucoup moins dans les empires asiatiques, où il n’a subsisté que par traces, avec des communautés persistantes jusqu’à l’arrivée des missionnaires européens au XVIe siècle.

 

L’histoire longue de l’église syriaque

 

Les syriaques traduisent la Bible au IIIe siècle. La langue est tout autant celle du commerce, de la politique que de la littérature. Éphrem le Syrien (306-373) devient l’une des figures majeures de la littérature syriaque. Il a produit des textes théologiques et des textes littéraires, donnant naissance à une véritable école de pensée. De nombreux textes sont traduits du grec et ainsi diffusés dans la région. Ce rôle de traducteur et de passeur de textes fut un des points forts des Syriaques après l’invasion arabo-musulmane. Les chrétiens se divisent autour de nombreux schismes, qui sont tout autant des divisions politiques et culturelles que théologiques. Plusieurs églises apparaissent alors : les maronites, les catholiques syriaques, les églises malabar et malankar qui, situées en Inde, conservent leur patriarcat en Syrie. Voilà de quoi complexifier un Orient qui n’était déjà pas très simple.

 

À partir du VIIe siècle, avec la conquête arabe, le syriaque perd sa position dominante de langue intellectuelle et culturelle, cédant le pas à l’arabe. Mais cette langue a été fortement influencée par le syriaque, notamment dans la façon d’être écrite. En effet, les chrétiens ont transcrit l’arabe, langue alors essentiellement orale, en alphabet syriaque. Le passage de l’arabe d’une langue orale vers une langue écrite s’est fait par l’intermédiaire du syriaque. Si bien que l’on retrouve aujourd’hui des termes arabes dérivés du syriaque, notamment dans le Coran.

 

Jusqu’au XVe siècle, les Syriaques, c’est-à-dire les chrétiens d’Orient, ont servi de passeurs entre les mondes grecs byzantins et les mondes arabes musulmans. C’est eux qui ont traduit les textes grecs vers l’arabe et les textes arabes vers le grec. On leur doit notamment les premières traductions du Coran à destination de l’Europe, à la demande de l’abbaye de Cluny qui souhaitait posséder des traductions pour comprendre le texte et les populations musulmanes qui occupaient une grande partie de l’Espagne. Le rôle des Syriaques fut donc essentiel dans le maintien de la présence culturelle du grec et dans les flux d’échanges entre les deux mondes. Ce système se brise avec l’arrivée des Turcs et la chute de Constantinople (1453).

 

Espoirs et drames de l’époque contemporaine

 

Au cours du XIXe siècle, ce sont les Syriaques qui apportent les idées nationalistes dans le monde ottoman, œuvrant pour l’indépendance des nations et la constitution d’États indépendants. Grâce à leurs liens avec les chrétiens d’Occident, ils ouvrent des imprimeries, diffusent des ouvrages, développent une vie intellectuelle intense. En 1900, le Proche-Orient compte 30% de chrétiens, syriaques inclus, contre moins de 5% aujourd’hui. Les génocides et les purifications ethniques sont passés par là. Le temps des épreuves et des massacres de masse s’est intensifié durant les années 1910. Il y a d’un côté le massacre des Arméniens entre 1915 et 1923, qui a éliminé près des deux tiers de la population arménienne de l’Empire ottoman et il y a de façon simultanée le massacre des Assyro-Chaldéens par les Kurdes, qui a fait environ 250 000 victimes. Ne bénéficiant pas d’intellectuels en Europe pour porter leur cause, ce massacre est beaucoup moins connu que celui des Arméniens, pour ne pas dire qu’il est quasiment oublié. Lors de l’assaut turc contre les Kurdes au début d’octobre, très rares sont les observateurs à avoir rappelé que les Kurdes se sont illustrés dans cette purification ethnique il y a tout juste cent ans.

 

Le calvaire des Syriaques a donc commencé là et n’a cessé de s’étendre par la suite. Le nationalisme a échoué, laissant la place à l’impérialisme islamiste, qui ne laisse aucune place aux populations non musulmanes. Les Syriaques ont joué la carte du nationalisme pour éviter de créer des États confessionnaux où ceux-ci sont forcément minoritaires. La nation est une façon de dépasser l’oumma musulmane, c’est-à-dire la communauté des croyants. Il est loin désormais le temps des nationalistes laïcs à la mode Nasser ou Saddam Hussein (dont le Premier ministre était un chrétien). Partout, sauf en Jordanie, c’est l’oumma qui l’emporte. Les communautés syriaques sont désormais dispersées aux États-Unis, en France et en Suède, pour les principaux pays, ce qui rend difficile le lien avec leur terre et leur lieu d’origine.

 

Les Syriaques ont irrigué les langues et les cultures de cette région depuis deux mille ans, leur amenuisement n’est donc pas uniquement un problème de répartition électorale ou de stabilité politique, mais un enjeu majeur de civilisation. C’est un peuple aujourd’hui inconnu alors qu’il continue d’être un arc structurant du Proche-Orient.