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Jean-Baptiste Noé

Les points et les lignes

Un territoire, quelle que soit sa taille, est composé de points et de lignes. Comme dans les jeux d’enfants, la réunion de ces figures forme des espaces plus ou moins fermes et définis. L’épidémie de covid pose un problème de géopolitique internationale (diplomatie et relations internationales), mais aussi un problème de géopolitique nationale : l’organisation du territoire et son aménagement. C’est à ce second point que je voudrais m’intéresser ici.

 

La planification économique déborde régulièrement dans la planification territoriale. S’il est normal qu’il y ait des règles et des codes (dont le code de l’urbanisme), notamment pour protéger des espaces sensibles ou bien pour fixer des règles générales de construction et d’aménagement, la planification territoriale est bien souvent un échec. Une administration décide du lieu où les gens doivent habiter et travailler, en contradiction parfois avec les besoins des personnes.

 

Les fils non visibles

 

Les points, ce sont les lieux où l’on vit : domicile privé, lieu de travail, etc. Les lignes, ce sont les infrastructures qui permettent de relier les points : routes, chemins de fer, voies aériennes, infrastructures de communication. La politique d’aménagement actuelle consiste à couper les lignes et à bloquer les points, pensant qu’en empêchant les personnes de se déplacer on règlera les problèmes. C’est ainsi que de nombreuses mairies (et pas seulement Paris) décident de murer leur centre-ville pour empêcher les voitures de venir. Résultat : les commerces dépérissent et les activités professionnelles se déplacent en périphéries plus accessibles. La ville s’étend, détruisant des espaces végétaux et grignotant les terres agricoles. Empêcher la communication est la dernière chose à faire pour aménager correctement un espace.

 

Si l’on veut limiter les déplacements, notamment pour éviter les tensions humaines sur les sites et les transports, il faut rendre le déplacement inutile ou non nécessaire, mais surement pas l’empêcher. Or rendre un déplacement non nécessaire suppose de développer d’autres lignes et d’autres infrastructures, moins visibles, mais tout aussi importantes.

 

Cela a commencé avec le téléphone et le fax et se poursuit aujourd’hui avec le courriel et les communications vidéo. Nul besoin de se déplacer en effet, à condition d’avoir un bon réseau de télécommunication. Jadis, les fils téléphoniques étaient à l’air libre, aujourd’hui ils sont de plus en plus enterrés, pour des questions esthétiques et pratiques (éviter les ruptures causées par des branches mortes ou des arbres qui tombent). Mais les câbles sont toujours présents, sous la chaussée et les trottoirs. Si les points (domicile, bureau, etc.) ont l’impression de ne plus être reliés, ce n’est qu’un illusoire effet d’optique.

 

Christophe Chabert a réalisé une carte synthétique des câbles sous-marins : http://mindthemap.fr/cables-sous-marins/C’est un impressionnant entrelacs de fils et de lignes qui courent le long des littoraux. Sans eux, notre activité économique est impossible.

 

À ces lignes de télécommunication non visibles s’ajoutent les aqueducs et les voies de l’énergie. Eau potable, chauffage central, électricité supposent des usines qui fonctionnent bien, elles-mêmes alimentées par la matière première et capables d’exporter leurs productions vers les autres lieux du territoire. Parce qu’elles ne sont pas visibles, le risque est de croire qu’elles sont inexistantes et donc de ne plus comprendre les liens qui les relient.

 

En catimini, la fermeture des réacteurs

 

Il y a pourtant bien quelque chose derrière mon ordinateur qui s’allume ou l’eau chaude qui arrive et cela s’appelle l’énergie. Le point du consommateur étant de plus en plus éloigné du point du producteur, et la ligne les reliant de plus en plus non-visible, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas la relation qu’il y a entre les deux. C’est ainsi que le 23 avril dernier, en plein confinement et en l’absence de Parlement, le gouvernement a publié un décret qui fixe les objectifs décennaux énergétiques. Ce PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie) couvre la période 2019-2028. Il a notamment décidé la fermeture de 14 réacteurs nucléaires, soit le quart du parc nucléaire français. C’est un cas manifeste de trahison, d’une part à l’encontre des ingénieurs et des techniciens qui travaillent dans ce secteur qui emploie 250 000 personnes, d’autre part à l’encontre de l’ensemble des Français puisqu’une décision aussi importante pour notre avenir n’a pas été discutée publiquement. Le PPE prévoit que la part perdue du nucléaire sera remplacée par l’éolien et le photovoltaïque. Faire cela au moment où l’on discute de souveraineté industrielle est un manque cruel d’à-propos, tant cette décision nuit à l’industrie française pour placer le pays dans les mains des technologies et des matériaux chinois.

 

On peut imaginer ce qui arrivera en cas de pandémie en 2028 : nous n’aurons ni masque ni électricité pour faire fonctionner nos hôpitaux et nos activités vitales. Les écolo-communistes commencent à devenir extrêmement dangereux. Le concept d’indépendance vitale et de guerre économique ne semble pas compris par tout le monde.

 

Sabordage des librairies

 

On a vu une autre activité se saborder : celles des librairies. Alors que le ministre de l’Économie souhaitait, au début du confinement, que le livre soit considéré comme un produit de première nécessité et donc que les librairies puissent rester ouvertes, le syndicat des librairies s’y est vigoureusement opposé. Il est revenu à la charge le 19 mars quand le ministre a souhaité faire adopter une dérogation à la fermeture. Ce syndicat n’a cessé de répéter que les librairies devaient rester fermées. Il a dénoncé les libraires qui organisaient des drive et s’est ensuite plaint de concurrence déloyale à l’encontre d’Amazon qui continuait à livrer des livres. Amazon n’est nullement responsable de cette histoire, ce sont les librairies, via leur syndicat, qui se sont suicidées. Désormais, et selon le schéma bien connu, elles demandent des subventions. Amazon n’a pas tué les librairies, contrairement à ce que l’on entend trop. La vente par correspondance existait bien avant le géant américain. Dans les années 1970-1980, il y avait France Loisirs et différents clubs de vente à distance, qui ont pour la plupart disparu. La librairie a été incapable de s’adapter et elle est restée grosso modo un point de vente de livres, comme elle l’était il y a un siècle. Amazon permet d’accéder aux livres sur tous les lieux du territoire, ce qui détruit l’inégalité territoriale : un habitant de la Creuse a le même accès à une librairie universitaire qu’un Parisien du boulevard Saint-Michel. La vente à distance permet de rapprocher des habitants de services lointains, ce qui suppose des logistiques et des organisations de grande qualité, notamment les centres de tri et de stockage. La vente par correspondance permet d’égaliser les territoires et ainsi de rendre les points de moins en moins inégaux entre eux.

 

 

Dans beaucoup de capitales européennes, les librairies ont changé et sont devenues des tiers-lieux culturels. À la fois lieu de conférences, d’expositions, de ventes de livres, de réunions professionnelles. Elles intègrent des cafés, des restaurants, des petits salons qui permettent d’y donner rendez-vous et d’y travailler. C’est parce que le point a changé qu’il s’est replacé au centre des flux et des échanges et qu’il a maintenu son intérêt.

 

Le même phénomène est à l’œuvre pour les cafés et les bistrots. La cause principale de leur fermeture est le délaissement de la part du public. Si le café devient uniquement un lieu de débit de boisson et non plus un lieu de vie, il perd de son intérêt et de son avantage. Il sera toujours moins onéreux d’acheter les boissons au supermarché et d’inviter ses amis chez soi. Pour survive, les cafés doivent redevenir des lieux de vie, de réunion et de travail. L’essor du télétravail, s’il se confirme, est une chance pour eux : ils pourront devenir les lieux de réunion des personnes qui n’ont plus de bureau fixe. Ce qui suppose des aménagements : des lieux calmes et confidentiels, l’accès à des imprimantes, etc. La modification du point « bureau » par le télétravail peut donc conduire à une revitalisation du point « bistrot » s’il propose les services attendus.

 

Pour qu’il y ait échange, il faut qu’il y ait un besoin chez un point et un service rendu chez un autre. Donc que l’information comme la communication puisse se faire au mieux. Finalement, le monde ressemble à une grande tapisserie : des points devants qui créent un tableau, reliés entre eux au revers par des fils non visibles.