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Jean-Baptiste Noé

L’apocalypse d’une nation

 

Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.
Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.
Vous regarder, pleurer […]

 

Paul Claudel, La Vierge à midi

 

Cette fumée noire dans le ciel, c’est celle de la France et de notre patrie. Notre-Dame s’enroule tout autour de l’histoire de France, les grands événements de notre pays ont croisé sa route. C’est sainte Geneviève remontant la Seine pour aller chercher le ravitaillement nécessaire au siège de Lutèce. Ce n’était pas alors le bâtiment d’aujourd’hui ; les fondations de cette première église sont visibles dans la crypte de Notre-Dame. C’est Clovis et sainte Clotilde faisant de Paris la capitale de leur royaume et la nécropole de leur famille. C’est saint Louis, ramenant les reliques de la Passion et la couronne du Christ dans sa ville centrale, édifiant la sainte Chapelle pour y accueillir les reliques, présentées tous les mois à Notre-Dame. C’est Paul Claudel, touché par la grâce au pied de son pilier, converti à la foi et au Christ, devenant le grand poète que l’on connait. C’est le Général de Gaulle, descendant les Champs-Élysées et faisant chanter le Magnificat d’action de grâce et de remerciements pour la fin de la guerre et la victoire. C’est le bourdon de Notre-Dame sonnant le glas après le 11 septembre et les attentats qui ont touché la France. C’est huit siècles d’histoire de France, faits de gloires et de drames. Baptêmes, mariages, enterrements, sacres, guerres, Notre-Dame a tout connu.

 

Ce n’est pas seulement Paris qui pleure, mais toute la France et l’Europe et le monde, dont témoignent les nombreux messages reçus d’anonymes et de chefs d’État. Nous avons tous une histoire personnelle avec Notre-Dame de Paris. Mon grand-père y est entré, jeune soldat de la 2eDB, avant de partir vers Strasbourg. Mon père y a découvert les statues des rois abattues pendant la Révolution française. Celles-ci avaient été vendues comme pierre de travaux et avaient servi à bâtir un édifice, avenue de la Chaussée d’Antin. C’est là qu’il les découvrit en 1978 lors de travaux effectués dans la banque qui possédait l’hôtel. Les originaux se trouvent aujourd’hui au musée Cluny.

 

Grâce à Dieu, les trois rosaces du XIIIe siècle sont encore debout et l’orgue du XVIIIe est certes endommagé par l’eau, mais il n’a pas brûlé. La forêt de Notre-Dame, sa charpente de chêne dont certains dataient du Xe siècle a entièrement brûlé.

 

Les pays comme les nations s’incarnent dans des monuments qui attachent avec eux tous les siècles et dans lesquels s’exprime l’âme d’un pays. L’esprit s’incarne dans les lieux et l’île de la Cité c’est l’ombilic de la France.

 

Saint-Denis a été profané et personne n’a réagi. Depuis quelques mois de nombreuses églises sont attaquées et les réactions sont timorées. Ce soir, c’est Notre-Dame qui brûle et avec elle la nation française. La France s’est arrêtée, même le Président s’est tu. Hommage à nos pompiers qui ont lutté des heures durant pour éteindre l’incendie et qui ont risqué leur vie.

 

La cendre et le charbon

 

Que reste-t-il au-delà de la cendre et de la pierre calcinée ? Notre Dame est la reine de Paris, de l’Église et de l’espérance. La France divisée, la France désunie, la France en proie aux doutes et à une situation de quasi-insurrection toutes les semaines ; puisse la France se retrouver autour de sa cathédrale brûlée et détruite. Il ne reste que peu de chose de ce bâtiment vieux de huit siècles, comme il ne reste que peu de chose de notre culture et de notre histoire. Eschyle chassé de la Sorbonne. La maire de Paris qui installe des fontaines laides et un cœur horrible qui défigure la capitale. Et Notre-Dame qui brûle.

 

Puisse les Français se retrouver autour de la reconstruction de Notre-Dame. Ce que notre peuple a construit et sauvegardé durant tant de siècles, serons-nous capables de le rebâtir pour le léguer à nos enfants ? C’est beau, aussi, de voir ce peuple qui pleure pour sa cathédrale. C’est beau de voir ce peuple uni dans la douleur et dans le deuil qui souffre quand son cœur brûle. Notre génération qui pense n’avoir ni ennemi ni futur ni histoire se découvre ce lundi saint un défi à sa taille : rebâtir Notre-Dame. Il y a quelques jours, nous acclamions à la restauration et au départ des statues pour être rénovées, nous attendions la fin des travaux pour voir un bâtiment presque neuf et nous assistons à un feu immense qui détruit ce livre ouvert de l’histoire de France.

 

Il y a un siècle, c’est la cathédrale de Reims qui était détruite par la guerre ; elle fut reconstruite. Nos ancêtres ont rebâti tant de monuments détruits que c’est à nous désormais de relever ce défi, celui de notre génération, de témoigner que nous sommes capables, à l’instar de nos ancêtres, de bâtir une cathédrale. Ce ne sont pas les moyens matériels qui comptent, c’est la foi. La foi qui déplace les montagnes permettra-t-elle de rebâtir Notre-Dame ?

 

L’apocalypse, c’est la révélation. La sidération et le bouleversement causés à l’ensemble de la nation par cet incendie sont la révélation de notre amour et de notre attachement à ce que nous sommes. C’est quand les êtres chers partent que nous nous rendons compte à quel point nous les aimons. C’est la révélation de l’amour pour Notre-Dame ; mais elle peut revenir. Ce bâtiment n’est pas un musée, c’est une église. Son rétablissement peut aussi être une reconstruction spirituelle et culturelle pour la France.

 

« Nous voici dans l’église-mère du diocèse de Paris, la cathédrale Notre-Dame, qui se dresse au cœur de la cité comme un signe vivant de la présence de Dieu au milieu des hommes. » Benoît XVI, vêpres à Notre-Dame, 12 septembre 2008.