La tour de Gourze, pivot stratégique du Léman

 

Heureux êtes-vous si vous connaissez la tour de Gourze ; c’est que vous êtes familier du canton de Vaud, qui s’étire des rives du Léman aux sommets alpestres. Cette tour carrée de grosses pierres de neuf mètres de haut fut bâtie au IXe siècle. Son sommet offre une vue panoramique sur le lac Léman, la rive et les sommets français ainsi que les vignes du Valais et de Lavaux qui s’accrochent aux coteaux. Intéressante tour de Gourze, qui fut édifiée par la reine Berthe pour assurer la protection de la région contre les invasions de Sarrasins. Ceux-ci ont certes attaqué les côtes de la Méditerranée, y faisant de nombreux raids et razzias, mais ils ont aussi remonté la vallée du Rhône et ont attaqué les points centraux des cols alpestres.

 

Les Sarrasins et les bénédictins

 

En 906, les Sarrasins ravagent les abbayes bénédictines de Novalaise et de Borgo San Dalmazzo, situées dans le Piémont. C’est un schéma classique en géopolitique : l’affrontement entre le sédentaire et le nomade. La sédentarisation aide à produire de la richesse, qui excite la convoitise et l’envie du nomade, plus mobile et doté d’un esprit guerrier. La razzia, c’est-à-dire le vol armé, est son mode opératoire pour vivre et se développer. Le sédentaire, lui, se développe grâce à la production et à l’inventivité. Les abbayes ont toujours été à la fois des lieux de prière et de recueillement, mais aussi des foyers intellectuels et des centres de hautes technologies. De quoi donc exciter l’âme guerrière des Sarrasins et leur volonté de rapt, comme le firent aussi les Normands et les Hongrois.

 

Poursuivant leurs attaques lémaniques, les Sarrasins lancèrent un raid contre l’abbaye de Saint-Maurice en 940. En 972, ils capturèrent l’abbé de Cluny, Mayeul, lors d’une embuscade au Grand-Saint-Bernard. À la suite de quoi, les moines bénédictins mobilisèrent les armées de la région qui, regroupées sous l’autorité du comte Guillaume de Provence, vainquirent les Sarrasins en 973 lors de la bataille de Tourtour. Ceux-ci furent chassés des Alpes puis de la vallée du Rhône et de la Provence. S’ils ont laissé des souvenirs en Méditerranée, notamment dans les drapeaux corses et sardes, leur passage sur les bords du Léman et dans les cols des Alpes est quelque peu oubliée, hormis la présence de la tour de Gourze.

 

La stratégie des cols

 

Cela témoigne de l’importance de ces lieux de passage et du rôle crucial des cols et des sommets pour tenir une région. L’abbaye Saint-Maurice, située dans le Valais, dans la ville éponyme, est l’une des plus anciennes d’Europe, ayant été fondée en 515 par le roi burgonde saint Sigismond. Une communauté monastique y est encore présente, qui suit la règle de saint Augustin depuis 1128. Avec Lérins (fondée en 400), en Méditerranée, c’est l’une des plus anciennes abbayes d’Europe occidentale encore en activité. L’abbaye semble certes perdue au milieu des montagnes, mais elle est surtout située sur l’une des routes qui conduisent vers Rome et les plaines piémontaises. Elle est donc au centre des lieux de communication, en faisant un pivot stratégique majeur pour la région du Léman, dont elle constitue un verrou. Léman qui est tout autant un lac qu’une mer intérieure débouchant sur le Rhône, d’où ses nombreuses villes côtières : Lausanne, Genève, Évian, Thonon, etc. De cette situation de pivot et de centre spirituel, l’abbaye a tiré une grande richesse dont témoigne son trésor, qu’il faut absolument voir si vous passez dans la région. Il illustre le raffinement et l’état de perfection d’une époque, le Ve-VIIIe siècle, que l’on juge souvent barbare. Le vase de saint Martin, en émaux et pierres précieuses, l’aiguière de Charlemagne ou encore le reliquaire de saint Candide. Autant d’objets témoins d’une grande maîtrise artistique et qui démontrent que l’Europe n’a pas attendu le XVIesiècle et la Renaissance pour développer un art fécond.

 

Quant à Mayeul de Cluny, qui fut enlevé par les Sarrasins, c’est l’une des grandes figures de l’Europe médiévale. Né à Forcalquier, en Provence, il est le quatrième abbé de Cluny. Ami et conseiller des princes du Saint-Empire romain germanique tout autant qu’Hugues Capet, il a contribué à l’expansion des monastères clunisiens en Europe ; ces monastères ayant œuvré à l’une des premières unifications culturelles et intellectuelles du continent. Bien que Bourguignon du fait de sa charge d’abbé, il conserva de nombreux liens familiaux en Provence. Raison pour laquelle les Sarrasins l’enlevèrent en 972 : ils espéraient en tirer une lourde rançon. Ils l’obtinrent en effet, les clunisiens payant pour sa libération. Mais une fois celui-ci sorti de captivité, il rassembla les armées autour de Guillaume de Provence afin d’en chasser les Sarrasins. Ce fut une victoire à la Pyrrhus pour ces derniers qui, appâtés par l’or, ne virent pas le danger politique et militaire qu’il y avait à s’attaquer à Mayeul.

 

Les secrets du développement

 

De nombreuses universités proposent à leurs étudiants des masters en économie du développement où ceux-ci cherchent à comprendre quelles sont les meilleures politiques publiques à mettre en place pour assurer le développement matériel d’un pays. Généralement ces formations se limitent à expliquer qu’il faut davantage de dépenses publiques et de subventions internationales. On ne peut que conseiller à ces étudiants, et à tous les autres, de venir sur les bords du Léman pour comprendre quels sont les secrets du développement et la différence fondamentale entre les pays développés et ceux qui ne le sont pas : du travail et de l’inventivité. Les paysages de vignes en sont l’archétype, que ce soit en Bourgogne, terres froides et incultes qui donnent de très grands vins, en Porto, terres arides et pierreuses, ou dans le Médoc, terres de marécages drainés qui produisent des vins d’excellence.

 

Les vignes de Lavaux

 

On trouve le même secret et le même résultat sur les bords du Léman, dans les vignobles du Lavaux et du Velay. Ici, tout est fait pour que la région soit pauvre : le sol est très pentu et très pierreux, les conditions climatiques sont rudes (froid l’hiver et chaud l’été) et l’enclavement est grand. Et c’est pourtant l’une des régions les plus riches du monde. Dès le XIIesiècle, les moines cisterciens, toujours eux, ont épierré le sol pour y bâtir des murets. Ils ont planté des plants de vigne, qui bénéficient de la chaleur réfléchie par le lac et de la déclivité du sol pour capter au maximum les rayons du soleil. Ils ont sélectionné les cépages les plus adaptés et ils ont travaillé la vigne et le jus. Cette tradition est reprise aujourd’hui par de nombreuses familles qui perpétuent le savoir-faire des vignes du Lavaux, justement classées au patrimoine mondial de l’humanité. Les paysages de vignes m’ont toujours paru les plus beaux paysages agricoles, fruits d’un travail de Romain intense, changeant au fil des saisons, du soleil et de la neige, des feuilles vertes et des feuilles d’or. Dans le Lavaux le chasselas y est roi, mais on y trouve aussi de la syrah et du gamay, bien différents en goût de la vallée du Rhône et du Beaujolais.

 

La géopolitique du vin est la géopolitique du capitalisme, du travail, des défis relevés et de l’imagination. Il faut oser faire des vignes ici, se persuader que le vin pourra être bon, et il faut avoir le courage de travailler dur, sur des sols si pentus que la machine ne passe pas, si bien qu’il faut tout faire à la main.

 

Les bisses et les tubes

 

Même travail de titans dans les alpages avec les bisses. Ce sont des canaux d’irrigation, une tranchée ouverte, qui acheminent l’eau des torrents jusque dans les prairies sèches. Certains serpentent, d’autres sont consolidés pour ne pas s’effondrer. Cela a permis de développer la culture des vergers, des légumes et aussi d’irriguer les alpages pour y élever les bovins et en tirer le lait et la viande. Là encore, le développement est dû au travail et à l’inventivité, bref au capitalisme. Si leur intérêt stratégique est aujourd’hui moindre, car on peut apporter l’eau autrement, ils offrent de beaux trajets de balades et de randonnées.

 

Les bisses inaugurent la géopolitique des tubes et des tuyaux, qui est à l’ordre du monde ce que le fil est à la tapisserie : un envers certes invisible à l’œil, mais essentiel au fonctionnement de celui-ci. Et nous retrouvons donc la tour de Gourze. Non loin de celle-ci, à une vingtaine de kilomètres, est située la raffinerie de Colombey, aujourd’hui fermée. Elle était alimentée par pipe-line depuis Gènes, les pipes circulant dans les antiques voies de communication alpestres. Gênes est raccordé, là aussi par tube, au pétrole de Libye, qui passe sous la Méditerranée. La raffinerie de Colombey appartient à Tamoil, une entreprise libyenne qui raffinait son pétrole en Suisse. Depuis Gourze nous retrouvons nos Sarrasins et nos rives de la Méditerranée puisque l’essence qui nous a permis d’y venir provenait d’un puits de pétrole libyen, situé quelque part en Cyrénaïque et transitant par Benghazi. Là encore, le travail, l’inventivité, la capacité d’innover pour assurer le développement d’une région et de ses hommes.