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Jean-Baptiste Noé

La mondialisation, les fraises et le virus

Difficile d’analyser un événement en cours, surtout quand il est sans précédent comme celui que vous vivons. Chacun voit dans cette épidémie la confirmation de ses propres idées. Pour les écologistes radicaux, cette pandémie est la preuve que l’homme est un virus pour la planète et qu’il détruit la nature. Pour les socialistes de droite, cela confirme leurs idées de démondialisation, de haine de la finance, de l’individu et du marché. Pour les libéraux, c’est une preuve de plus de la faillite de l’État stratège et du dysfonctionnement du système sanitaire français. Si chacun regarde son pré carré, quelques éléments de convergence pourraient les aider à mieux comprendre la situation.

 

La mondialisation, cause de l’épidémie ?

 

Nous n’avons pas attendu la mondialisation pour connaître des épidémies mondiales. La peste noire, née en Chine et arrivée en Europe en 1349, reste l’archétype de l’épidémie planétaire. Difficile pourtant d’en attribuer la cause au néo-libéralisme. Tout comme l’épidémie de choléra, née dans le delta du Gange et arrivée en Europe en 1832. La grippe dite espagnole, mais en réalité asiatique, qui a probablement causé la mort de près de 50 millions de personnes en 1918-1919. Plus près de nous, la France a connu deux fortes épidémies de grippe, venues d’Asie : en 1958 (environ 10 000 morts) et en 1968-69 (évaluée à 30 000 morts). Quant au sida, il a tué près de 30 millions de personnes depuis les années 1980. Une pandémie mondiale n’est donc pas quelque chose de nouveau. Ce qui change, en revanche, c’est la rapidité avec laquelle le virus peut circuler, ainsi que les informations.

 

Le virus circule plus vite aujourd’hui qu’à l’époque médiévale, mais l’information aussi. Taïwan a été averti de la présence d’une pneumonie anormale en Chine vers le 20 décembre 2019. Taïpei a pris les premières mesures sanitaires le 31 décembre 2019 et a informé l’OMS de la dangerosité du virus. Subissant la pression de la Chine communiste, qui a tout fait pour minimiser la virulence du mal, l’OMS n’a pas suivi les informations fournies par Taïwan, mais s’est alignée sur celles de Pékin. C’est le 24 janvier que les deux premiers malades ont été détectés en France, soit vingt jours après les premières alertes de Taïwan. Grâce à la mondialisation et aux moyens de communication, l’information a donc circulé plus vite que le virus, permettant aux États de prendre les mesures adéquates. Ce qu’ont fait la Corée du Sud, Singapour et le Japon. Mais pas les États d’Europe. Entre les alertes de Taïwan et la déclaration du confinement (17 mars), la France avait deux mois et demi pour commander des masques, du gel hydro-alcoolique et fabriquer des respirateurs pour affronter la vague des malades. Deux mois et demi de drôle de guerre où nous sommes restés en attente derrière la ligne Maginot. Et où nous avons subi une nouvelle défaite.

 

Une réponse sanitaire en question

 

Le monde sanitaire et médical français m’étant complètement inconnu, il m’est impossible d’avoir une opinion un peu avisée sur le sujet. Mais plus je parle avec des amis médecins ou infirmiers et plus celui-ci me fait penser à l’Éducation nationale : un gros ensemble public et un monde parallèle privé, qui a intérêt au maintien du duopole actuel, des dépenses en augmentation pour une qualité de service en diminution, des lourdeurs administratives et des personnels non médicaux dont la finalité semble être d’empêcher les soignants de travailler correctement, un peu comme les inspecteurs de l’Éducation nationale à l’égard des professeurs.

 

Plusieurs questions demeurent :

 

1/ Pourquoi le plan ORSEC (organisation de la réponse de sécurité civile) n’a-t-il pas été enclenché ? Celui est prévu pour fonctionner à l’échelle départementale et pour mobiliser tous les acteurs de la sécurité civile (public et privé). Il y a notamment une procédure spécifique en cas de pandémie grippale massive, qui prévoit 25% d’absentéisme et une mortalité de 90 000 à 300 000 personnes sur une période de 120 jours. Le plan ORSEC prévoir également la réquisition des écoles et des gymnases, en cas de besoin. Étant déjà élu local en 2009, lors de l’épidémie de H1N1, je me souviens que nous avions été mobilisés en pré plan ORSEC et que le préfet nous avait demandé de nous entraîner pour la mise en place de celui-ci. Il fallait notamment prévoir la continuité des services publics essentiels (malgré la mort et la maladie des fonctionnaires), la gestion des corps (réquisition de chambres froides pour stockage) et la distribution des masques. Le plan prévoir l’usage de masque FFP2, qui n’étaient pourtant plus stockés en 2020.

 

La mortalité actuelle (10 000 morts pour l’instant) est en deçà de ce que prévoit le plan ORSEC. Il n’y a donc pas de débordement de ce côté-là. Pourtant, celui-ci n’a pas été appliqué et nous avons pris la vague en pleine figure, sans qu’à aucun moment le préfet n’ait demandé aux communes et aux départements de se préparer à un choc massif. Pourquoi l’État n’a-t-il pas appliqué les plans de secours qu’il a lui-même prévus et planifiés ?

 

Pour ceux qui veulent savoir comment s’organise le plan ORSEC, ils peuvent trouver un grand nombre d’informations sur le site du Ministère de l’Intérieur :

https://www.gouvernement.fr/risques/dispositif-orsec

 

2/ Pourquoi ne pas avoir mobilisé les acteurs de la société civile ? Ordre de Malte, Croix-Rouge, associations d’aide aux démunis, etc. Elles auraient dû être mobilisées dès janvier pour aider les services de l’État. C’est finalement l’Ordre de Malte qui a géré en partie les trains médicalisés de la SNCF, qui servaient essentiellement pour le pèlerinage de Lourdes, et dont Guillaume Pepy les avait écartés par anticléricalisme.

 

3/ À quoi sert l’installation de l’hôpital militaire de campagne ? Hormis à donner un air martial et volontariste au Président et à servir d’entraînement dans les conditions réelles à notre armée. Pourquoi ne pas avoir réquisitionné un lycée de Mulhouse, où se trouvent déjà l’eau, l’électricité, des douches, des salles de classe qui peuvent être transformées en salles d’hôpital et y installer les lits portatifs ?

 

4/ Pourquoi se désavouer toutes les semaines ? Ce serait risible si cela n’avait pas causé la mort de milliers de personnes. Le 7 mars, le Président sort au théâtre avec son épouse, pour dire aux Français qu’il ne faut pas avoir peur et qu’il faut sortir, malgré le virus. Le 12, il ordonne à tout le monde de rester chez soi. Le porte-parole du gouvernement explique ensuite que les masques ne servent à rien, avant d’être démentis par l’Académie de médecine, et c’est ensuite le ministre de l’Économie qui explique que la France doit être autonome en matière de production de masques. Il est probable qu’au moment du déconfinement, le port du masque sera obligatoire, avec amende pour ceux qui ne l’auront pas. Curieux, pour un objet qui était censé être inutile.   

 

Un exercice d’économie grandeur nature

 

Voyons le côté positif des choses, cette crise est une formidable leçon grandeur nature de ce qu’est l’économie : l’échange et les relations, et non pas la production, comme le pensent les socialistes. En interdisant les échanges et les relations humaines, c’est l’ensemble de l’économie nationale qui est bloquée.

 

Cette crise nous montre aussi la complexité de la chaîne économique. Le gouvernement s’est cru malin en demandant aux « secteurs essentiels » de continuer à travailler. Mais qu’est-ce qu’un secteur essentiel ? Pour ouvrir une boulangerie, il faut une caisse enregistreuse, des produits d’hygiène pour laver la boutique, de la farine, des cartons, etc. Il faut donc que des entreprises « non essentielles » travaillent à leur tour pour rendre possible le fonctionnement de la boulangerie. Pour acheter des masques en Chine, il faut l’aide d’avocats, pour assurer la validité du contrat. Il y a eu ainsi le cas absurde d’une usine de masque dans l’ouest qui n’a pas pu expédier sa production faut d’emballage en plastique, l’usine d’emballage n’ayant pas le droit d’ouvrir, car jugée non stratégique. Elle a obtenu l’autorisation après cinq jours de négociation. Cinq jours perdus. Comme pour l’armée, il y a certes l’infanterie sur la ligne de front, mais aussi l’intendance, le génie et le service des essences, indispensable au fonctionnement du front.

 

Nous voyons également l’agriculture sous tension. Tout n’est pas mécanisé, et le secteur des fruits et légumes a besoin de main d’œuvre pour préparer puis assurer les récoltes. Or celle-ci vient essentiellement du Portugal et du Maroc. D’après les sources officielles, il manque 200 000 ouvriers dans les champs, ce qui menace les récoltes de printemps. On ne peut que conseiller à ceux qui prônent la démondialisation, le localisme, le retour à la terre, de mettre à profit leur confinement pour aller travailler aux champs, comme les a invité Sibeth N’Diaye. Ils pourront ainsi accorder leur vie à leur théorie. Je peux les mettre en relation avec les maraîchers de ma commune, qui produisent près de 20% de la salade d’Île-de-France. Ils pourront ensuite aller ramasser les fraises à Plougastel, cueillir le muguet dans le Val de Loire, puis écimer le maïs dans les Landes. Peut-être que le contact avec le monde agricole leur permettra d’affiner leur jugement sur ce secteur si méconnu.

 

Vive l’État stratège

 

Au cours de cette crise, l’État stratège a encore brillé par sa vélocité :

 

On apprend par Le Point (3/04) que les laboratoires vétérinaires disposent des moyens techniques pour réaliser près de 300 000 tests par semaine, mais qu’ils ne peuvent pas le faire parce que les ARS (Agence régionale de santé) leur refusent les agréments administratifs nécessaires.

En Alsace, alors que les hôpitaux publics sont débordés, qu’ils manquent de lits et que le personnel est épuisé, les cliniques privées ont des lits vides, parce que l’administration refuse de leur confier des patients (Les Échos, 19/03). À la place, c’est l’hôpital militaire qui est installé à Mulhouse et des patients qui sont très chèrement transférés dans des hôpitaux publics d’autres régions.

Sans compter le dossier des masques, stockés en masse après 2009 (stockage recommandé par un rapport parlementaire) puis déstockés à partir de 2013. Le confinement est apparu comme une solution archaïque et incertaine, mais rendu nécessaire à cause d’un gouvernement débordé et dépassé, alors qu’il disposait des outils et des procédures administratives pour affronter la crise.

 

La solution : inventivité et innovation

 

En période de « guerre », il y a deux stratégies possibles : la position ou le mouvement.

 

La guerre de position permet de fixer l’adversaire et d’encaisser le choc, sans gagner. On tient tant que l’on ne craque pas, en espérant que l’autre craque le premier. Les conséquences sociales du confinement seront très lourdes et beaucoup plus graves que les conséquences économiques, dont on finit toujours par se remettre. Divorces, disputes, dépressions, c’est un risque majeur que le gouvernement fait prendre à sa population. Sans compter le traumatisme moral que représente le fait de ne pas pouvoir accompagner ses proches mourants ni assister à leurs obsèques. C’est d’une cruauté sans nom que de laisser des personnes mourir seules et abandonnées et d’interdire aux enfants d’accompagner leurs parents mourants. Un traumatisme dont on ne se remet pas au cours de sa vie.

 

Dans son évocation de la peste à Athènes, Thucydide faisait remarquer que, face à l’épidémie, la civilisation volait en éclat et était remplacée par la barbarie. Nous y sommes de nouveau. La guerre de position est la stratégie des pays sans idée et sans solution. La victoire ne réside que dans le mouvement, dont l’innovation et l’inventivité sont des éléments indispensables.

 

Le mouvement, ce sont les entreprises qui modifient leur chaîne de production pour répondre à l’urgence. Mais cela est incompatible avec le confinement, puisqu’il faut pour cela que toute la chaîne économique puisse fonctionner.

 

C’est LVMH qui réoriente son usine de Guerlain pour fabriquer du gel hydro-alcoolique, c’est le groupe Éminence, dont les ateliers de confection du Gard ont cessé de fabriquer des slips et des caleçons afin de produire des masques pour les personnels soignants. Ce sont PSA, Valeo, Schneider Electric, Seb, Bic, Eolane et Air Liquide qui ont formé un consortium pour fabriquer en urgence des respirateurs. Aux États-Unis, ce sont General Motors et Ford qui ont réorienté leur production vers la fabrication de respirateur et Apple qui produit un million de masques par semaine.

 

Le cas Decathlon est lui aussi instructif. Son modèle de masque Easybreath a été détourné par un médecin et un ingénieur italiens afin de le brancher sur un respirateur grâce à l’invention d’une valve spéciale. Ils ont ensuite diffusé le plan du masque arrangé et de la valve sur les réseaux sociaux, avec possibilité de dupliquer la pièce grâce à une imprimante 3D. Un dentiste de Marseille puis un hôpital en Belgique ont repris et amélioré les éléments. Brevets et mode d’emploi ont été diffusés gratuitement, si bien que le masque Decathlon a été utilisé dans de nombreux pays. Cela a été rendu possible grâce à la mondialisation. Sans les réseaux sociaux, les chaînes vidéo, les sites et les blogs, jamais une telle coopération entre une entreprise française, un ingénieur de Brescia, un dentiste de Marseille, un hôpital belge et l’université de Stanford n’aurait été possible, en si peu de temps et avec autant d’efficacité.

 

La victoire de la société civile

 

Cette crise a montré l’importance de la société civile. Jusqu’à présent, nous n’avons manqué ni d’eau ni d’électricité, rien à voir donc avec la Seconde Guerre mondiale. Le télétravail a été rendu possible grâce aux opérateurs téléphoniques, aux informaticiens et aux inventeurs de logiciels de conférence à distance (dont Zoom est l’exemple typique). Les laboratoires privés ont accru leurs recherches, comme celui de Franck Zal, ancien chercheur en biologie marine au CNRS et fondateur de Hémarima, une biotech qui a mis au point une molécule qui accroît l’oxygénation du sang à partir d’un ver marin. Cela pourrait être une réponse à la détresse respiratoire des cas les plus graves.

 

Et que dire du Pr Raoult et de la chloroquine. Impossible pour moi de savoir si son traitement est efficace, mais ce qui est intéressant, c’est la méthode. Alors que le gouvernement français s’y est opposé et a tenté d’étouffer les recherches du scientifique, c’est grâce aux réseaux sociaux qu’il a pu faire connaître ses recherches et donner ainsi l’idée à d’autres laboratoires de tester son protocole. En quelques semaines, ses préconisations se sont retrouvées appliquées en Pologne, en Italie et aux États-Unis, notamment, si bien que le gouvernement français a été obligé de céder et d’autoriser le traitement dans certaines conditions.

 

Rappelons que la chloroquine est un dérivé de l’écorce de quinquina, un arbre découvert par les jésuites au Pérou au XVIIe siècle. Découvrant les propriétés médicinales contre les fièvres de ces écorces séchées et broyées, ils les rapportèrent à Rome. La plante fut surnommée « l’arbre à jésuite ». Défendue par le pape et le cardinal Juan de Lugo, elle permit de guérir les Romains des fièvres marécageuses. Les Européens ont ensuite importé l’arbre en Asie (XVIIe siècle), puis en Afrique (XIXe siècle), ce qui permit de sauver des millions de personnes de paludisme. La mondialisation n’a pas que des côtés négatifs.

 

À l’hôpital Cochin, ce sont 60 imprimantes 3D qui ont été installées afin de produire les pièces médicales nécessaires, le tout financé par Kering. C’est beaucoup plus rapide et réactif que de les produire en usine.

 

Face à un choc majeur et inattendu, les entreprises ont réussi à s’adapter, à modifier leurs méthodes de travail et leur ligne de production, et cela en l’espace de moins de deux mois. C’est une réactivité unique dans l’histoire économique.

 

La pandémie sera vaincue par le mouvement, c’est-à-dire l’innovation scientifique et technique, la création de nouveaux logiciels et de nouveaux outils, la collaboration mondiale des acteurs maîtrisant un domaine, non par le retour au passé. En dépit des morts, toute crise est salutaire, car elle oblige les hommes à se dépasser dans l’urgence et à coopérer davantage. C’est l’inventivité et la créativité qui permettent le renouveau.