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Jean-Baptiste Noé

Infiltration criminelle dans le golfe de Guinée

Le bras de fer sahélien contre la pénétration islamiste est en train de se déplacer vers le sud pour atteindre le golfe de Guinée. Après le Burkina-Faso, le Niger et le Nigéria, c’est désormais la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin qui sont sous menace islamiste. Ces derniers arrivent par le nord et s’infiltrent dans les pays en direction de l’accès maritime. Plusieurs phénomènes sont en jeu : la présence musulmane au nord, dont une partie de la population est en train de basculer dans l’islamisme, les rivalités ethniques, la connexion au réseau de trafics de drogue. Longtemps épargné par la drogue, l’Afrique est devenue depuis une dizaine d’années l’eldorado des substances illicites que l’on trouve désormais assez facilement. Cela s’explique par la recherche de nouveaux marchés pour les cartels, l’accroissement du mode de vie d’une petite élite urbaine, la diminution des coûts de fabrication grâce à l’introduction des drogues de synthèse. Les syndicats du crime nigérian jouent un rôle majeur dans ces trafics qui leur rapportent beaucoup. Alors que jusqu’aux années 2015 la drogue était fabriquée ailleurs (notamment Inde et Colombie) et importée en Afrique, depuis ces années-là de plus en plus d’usines à drogue sont directement installées au cœur du continent, dans les régions qui échappent au contrôle des États. Étant plus petits et plus mobiles, les laboratoires n’ont plus besoin d’être domiciliés loin pour être efficaces. C’est aussi l’assurance d’être au plus près des marchés et de diminuer les temps de transport. Une délocalisation de la production de drogue qui permet à l’Afrique de s’insérer dans ces connexions mondiales, ce qui n’est pas nécessairement une bonne nouvelle.

 

Golfe de Guinée : zone stratégique

 

Pour ce faire, le golfe de Guinée est une zone stratégique : c’est un accès à la mer, il est proche du Sahel, il possède de nombreux ports et des mégapoles bassin de consommation, il est baigné d’États faillis qui sont de plus en plus des États mafieux, comme le Ghana et le Togo. Y prendre appui est donc un objectif des islamistes qui continuent ainsi la pénétration de l’islam vers le sud qui avait été arrêtée au XIXe siècle avec l’arrivée des Européens. Depuis le début des années 2000 ce mouvement reprend, mêlant religion, ethnicité, rivalités locales et intérêts financiers. La Côte d’Ivoire est désormais aux avant-postes du combat contre le djihadisme. En juin 2020, des accrochages avec des colonnes islamistes le long de la frontière du Burkina-Faso ont fait 10 morts parmi l’armée ivoirienne. Le pays étant en campagne électorale et dans l’incertitude non seulement du vainqueur mais surtout de la stabilité post-électorale, le gouvernement n’a pour l’instant ni les moyens réels ni les possibilités de lutter contre cette infiltration. La présence militaire française dans le pays est une garantie de stabilité et une protection pour un pays qui va entrer dans des turbulences graves d’ici quelques mois. Initiée en 2002 par l’opération Licorne, qui a engagé 5 000 hommes au plus fort de la crise, la présence française s’est muée en Forces françaises en Côte d’Ivoire en 2015. Cette base d’appui est essentielle pour éviter le basculement du pays et donc de la région du golfe de Guinée dans l’islamisme et la criminalité. Reste à voir comment il sera possible d’éviter une prise de contrôle djihadiste sur le long terme. Le risque majeur pour la France est que cette zone devienne une nouvelle Indochine, nous obligeant à engager des troupes nombreuses pour maintenir un régime auquel les populations locales ne croient pas. La lutte contre l’islamisme entre dans le cadre des guerres révolutionnaires de contre-insurrection, comme en Indochine et en Algérie, mais à cela s’ajoute une dimension criminelle d’hybridation avec les trafics d’esclaves, d’armes et de drogues, comme le firent les FARC en Colombie. Ce sont donc des opérations compliquées à mener car il faut à la fois maîtriser les stratégies de contre-révolution et les stratégies de police pour lutter contre la criminalité. Or cette hybridation est quelque chose de nouveau dont la lutte nécessite de mettre au point de nouvelles tactiques.

 

Coopérer avec les pays, jusqu’où ?

 

Il est évidemment essentiel de coopérer avec les pays et les polices locales, mais jusqu’où peut-on aller ? France et Espagne forment ainsi les polices des États du golfe. L’Espagne a un rôle important à jouer, d’une part parce qu’elle a une longue tradition de lutte contre les trafics venant du Maroc et de Colombie, d’autre part parce que la Galice est l’une des portes d’entrée de la drogue d’Amérique latine, dont les flux se déplacent aujourd’hui vers la Guinée. Grâce à ces coopérations quelques actions spectaculaires ont pu avoir lieu, comme l’arrestation en octobre 2019 d’un bateau transportant 750 kilos de cocaïne qui fut saisi au large de Dakar. Mais pour un bateau saisi, combien sont passés ? Les cartels colombiens se servent de sous-marins, qui peuvent faire jusqu’à deux allers-retours par an. Mobiles, peu visibles, transportant beaucoup de drogue, ces submersibles sont très efficaces. Certains ont déjà été arrêtés au large de la Galice et dans le golfe de Guinée.

 

Mais la coopération a ses limites. La drogue fait vivre une grande partie de la population qui, a des degrés divers, en touchent les dividendes. Bakchich et pot-de-vin pleuvent, comme la corruption qui touche la police, les juges et les pouvoirs publics. Difficile donc de s’entendre avec des autorités quand elles-mêmes vivent de ces trafics, que ce soit de façon directe ou indirecte. L’instabilité sécuritaire est également un moyen de toucher des aides internationales et de justifier la présence de l’armée dans certaines régions ou quartiers et de contrôler et surveiller les populations. Les chefs d’États ont donc des intérêts objectifs à maintenir une certaine dose de potentialité islamique afin d’en faire une base légitimant leur pouvoir et justifiant leur action. D’où là aussi la difficulté de lutter contre cette hybridation.

 

Faux médicaments

 

Les trafics de médicaments contrefaits sont légions. Ils rapporteraient 200 milliards de dollars à leurs commanditaires. Des « pharmacies par terre » des rues de Lomé et d’Abidjan aux officines plus organisées le faux est partout. Là aussi les bandes armées et les groupes terroristes en tirent profit. Le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière a constaté lors de ses enquêtes que le Hezbollah, le Hamas et Al-Qaïda se sont financés avec des trafics de médicaments. Boko Haram trouve elle-aussi des sources de revenus dans ces ventes illicites. Ces trafics se sont beaucoup développés dans la bande sahélienne. L’opération Serval a dû se muer en force d’interposition et de lutte contre le crime organisé, qui sont des opérations de police plus que des opérations militaires. Les groupes cherchent à tenir des positions qui leur servent de comptoirs pour prélever des taxes, d’où des batailles entre ces groupes autour des carrefours et des points de passage. Les guerres coutent chers et les trafics permettent de les financer. Des groupes criminels qui n’hésitent pas à mener des actions armées pour tenir leurs positions et pour repousser les troupes françaises et internationales qui cherchent à les déloger.

 

Le golfe de Guinée fait partie de ces zones secondaires de la géopolitique mondiale qui sont néanmoins d’un intérêt stratégique essentiel pour la sécurité et la stabilité du continent africain et de l’Europe. Mondialisation criminelle et mondialisation financière évoluent de façon parallèle, un facteur que les entreprises ne prennent pas assez compte dans leurs analyses stratégiques.