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Jean-Baptiste Noé

France et Russie : des alliés convergents ?

Les sanctions économiques mises en place par l’Union européenne à l’encontre de la Russie masquent mal les convergences d’intérêts objectifs existant entre la France et la Russie. La menace islamiste, le danger turc, l’instabilité de l’Eurasie sont autant de points géographiques où France et Russie ont des intérêts communs.

 

En 2006, Vladimir Poutine recevait la Légion d’honneur des mains de Jacques Chirac. Le président français avait retiré sa propre médaille pour l’épingler sur la veste de son homologue russe. Un signe d’honneur et de distinction en hommage à un chef d’État qui dirigeait la Russie depuis six ans. À peine élu, Emmanuel Macron reçut Vladimir Poutine en visite d’État en France, le recevant notamment au château de Versailles. Des lieux et des symboles essentiels en diplomatie, témoignant de la convergence de vue et de l’amitié des deux nations.

 

Une forte présence française à Moscou

 

Moscou est l’une des villes du monde qui compte un grand nombre de Français. D’après les chiffres fournis par le ministère des Affaires étrangères, il y avait 1 436 Français recensés à Moscou en 1985 et 4 309 en 2006. En 2016, ce nombre est monté à 5 300. Une communauté française nombreuse et dynamique qui profite de la présence en Russie de plusieurs entreprises françaises, notamment dans le secteur de la grande distribution. Les aléas politiques entre les gouvernements français et russes n’ont pas altéré l’attrait que la Russie a pour de nombreux Français et l’attirance que suscitent Moscou ou Saint-Pétersbourg chez les étudiants et chez les touristes. La Russie demeure une des destination hors UE très prisée. Ces liens économiques et culturels démontrent que les relations tissées au cours des siècles ne pâtissent guère des péripéties politiques du moment.

 

Des convergences géopolitiques réelles

 

Les intérêts géostratégiques et diplomatiques entre la France et la Russie sont plus nombreux que l’on pourrait le penser de prime abord.

 

La France reste co-présidente du groupe de Minsk, avec la Russie et les États-Unis, groupe qui a la charge de trouver une solution à la crise du Karabagh. Si la France a été discrète durant la guerre qui s’est déroulée récemment, elle pourrait reprendre son rôle comme médiatrice et aider à trouver des solutions viables. Si un cessez-le-feu a été signé, la situation est loin d’être réglée et pacifiée. Des mouvements de purification ethnique sont à craindre dans la zone, qui verraient les Arméniens contraints de quitter leurs villes. De même, le rôle de Casque bleu que s’est octroyé la Russie est très loin d’être enviable. La France en fit l’amère expérience en Yougoslavie. Il est difficile de séparer des belligérants qui se détestent et qui recherchent toutes les occasions de se combattre. Les semaines qui viennent vont être difficiles dans cette région et compliquées pour Moscou. Les deux pays pourraient s’entendre au sein du groupe de Minsk pour assurer la protection des populations et du patrimoine civil et religieux. Russie et France ont des liens intellectuels et humains forts avec l’Arménie, ce qui pourrait servir de base de convergence afin de mener des actions communes dans le sud Caucase.

 

Méditerranée orientale : une partie commune

 

Même convergence d’intérêts en Méditerranée orientale, où la Turquie s’étend de plus en plus, attirée par les promesses du gaz et des routes commerciales qui, passant par la corne de l’Afrique, s’ouvrent vers l’océan indien. France et Russie ont soutenu les mêmes personnes en Libye et défendu les intérêts du général Haftar, ce qui est pour l’instant un échec, celui-ci ayant été vaincu par ses opposants associés à du matériel turc. Mais Moscou et Paris regardent dans la même direction et sont les seules puissances européennes d’envergure à s’intéresser encore à la question d’Orient. Avec sa diaspora turque massive, l’Allemagne a trop peur de froisser l’allié turc et les Anglais ont disparu des radars diplomatiques mondiaux, ne se préoccupant plus de ce qui fut pourtant leur espace stratégique principal, avec Malte, Chypre et Suez.

 

L’alliance franco-russe est donc indispensable si l’on veut éviter une mainmise de la Turquie, suivie d’une ingérence chinoise via les routes de la soie. D’autant qu’en plus de l’Arménie, les deux pays ont un autre allié en commun : la Grèce. Allié spirituel historique de la Russie via l’orthodoxie, allié culturel pour la France, au moins depuis le début du XIXe siècle avec le mouvement phil-hellénique porté par des hommes comme Chateaubriand, Guizot ou Flaubert pour défendre la flamme de la liberté grecque. À l’été 2020, c’est la France seule qui a assuré des entrainements militaires conjoints avec les marines grecques et chypriotes.

 

Or la diplomatie russe a toujours été vivement intéressée par l’accès aux mers chaudes et à la Méditerranée. Depuis la reprise de la Crimée, la Russie dispose de nouveau d’un accès facilité à la mer Noire via le port de Sébastopol. Encore faut-il que cette mer en soit réellement une et ne se limite pas à être un lac, fermé au sud par la Turquie. L’accès aux Dardanelles et au Bosphore est une nécessité vitale pour la Russie si celle-ci veut pouvoir conserver son accès en Méditerranée. Une Turquie trop puissante et trop arrogante pourrait, à défaut de bloquer, gêner cet accès et nuire ainsi aux intérêts russes.

 

Or cette partie du monde ressemble de plus en plus à ce qu’elle fut au début du XXe siècle. C’est une région éclatée et morcelée, où les pays arabes sont pour l’instant dans l’incapacité de créer des États stables, faisant ainsi de cette zone un marécage dangereux pour la stabilité de l’Europe.

 

Les rêves panturquistes n’ont pas disparu

 

La Turquie rêve toujours d’union panturquiste qui regrouperait toutes les populations parlant le turc. Si cela peut conduire à l’unification de la diaspora turque présente en Allemagne et en France, il y a aussi ce qui se passe de l’autre côté, dans l’espace eurasiatique, vers l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Pour l’instant, ces projets turcs ne suscitent pas une franche adhésion de la part des nouvelles républiques, mais qui sait de quoi l’avenir peut être fait ? Toujours est-il qu’un tel projet géopolitique nuit de façon directe à la géopolitique russe et menace les rives méridionales de la Russie. Moscou devra tout faire pour éviter la constitution d’un immense empire sur sa frontière sud, qui lui rappellerait les douloureux souvenirs des Cosaques et des Tatars. France et Russie ont donc là aussi des intérêts communs : empêcher la coagulation de la diaspora turque. C’est cette fois-ci non plus une question extérieure, mais un enjeu de souveraineté intérieure et de cohésion nationale.

 

Les deux pays sont de plus confrontés à la permanence du terrorisme issu de l’islam. Si la mouvance wahhabite et salafiste est celle qui pour l’instant orchestre les attentats en France, il n’est pas dans l’ordre de l’impossible qu’une violence criminelle hybride se fasse de plus en plus prégnante avec la montée en puissance du mouvement des loups gris. Les attaques contre les Arméniens dans plusieurs villes de France ont démontré que ces personnes n’hésitent pas à agir à visage découvert. Le peu de réactions des autorités officielles laisse le champ libre au développement de cette nouvelle criminalité. Là aussi, le danger représenté par la Turquie devrait convaincre la France et la Russie de s’allier.

 

Des convergences croissantes d’intérêt

 

France et Russie ont peu de désaccord de fond et peu d’intérêts opposés ou divergents, contrairement à ce que la France peut connaître avec d’autres pays d’Europe. L’alliance russe est donc un plan diplomatique tout à fait justifié et valable. Sur les espaces stratégiques où les deux pays interviennent, il y a une communauté d’intérêts entre Moscou et Paris. Une entente pragmatique et réaliste serait par ailleurs utile aux deux. Même si la situation est différente, les raisons qui avaient poussé à la signature de l’alliance franco-russe en 1892 restent pleinement valables. Alliés de longue date, France et Russie partagent des intérêts économiques et géopolitiques qui méritent bien des rencontres à Versailles et des relations plus réchauffées.