Est-ce que ça vous chatouille ou est ce que ça vous gratouille ?

Est-ce que ça vous chatouille ou est ce que ça vous gratouille ?

Depuis le début de l’année, les marchés d’actions sont à la peine, leurs performances allant de médiocres à mauvaises. La séquence de résultats du troisième trimestre enchaine les avertissements, chaque entreprise y allant de son explication ; une fois le chiffre d’affaire en berne, une autre fois la marge opérationnelle en contraction, ici des frais de restructuration, là un désendettement trop lent etc… Bref un florilège de troubles physiologiques assez banaux après une expansion économique amorcée en 2009 sous l’impulsion de la très keynésienne République Populaire de Chine et dont la durée figurera probablement dans le livre des records.

Les crises ne sont plus seulement des phénomènes physiologiques

Charles Gide, dans son cours d’économie politique (1919), se demandait si l’alternance de phases d’expansion et de contraction pouvait être considérée comme un phénomène d’ordre physiologique « dont les manifestations n’ont rien d’anormal et sont compatibles avec un parfait état de santé ; plutôt même les poussées d’une vitalité exubérante, des crises de croissance en fonction du progrès économique et qui en seraient peut-être même la condition nécessaire ». Cette alternance des phases d’expansion et de contraction-tous les 10 ans environ-rappelle le mystérieux rêve de Pharaon : celui des sept vaches grasses et des sept vaches maigres que Joseph, fils de Jacob, interprète comme une prédiction macroéconomique : après sept années d’abondance viendront sept années de pauvreté, de famine et de souffrances.

Précurseur des politiques d’amortisseurs sociaux contracycliques, Joseph proposa à Pharaon de prélever un cinquième des récoltes du pays d’Egypte pendant les sept années d’abondance pour compenser les sept années de famine, en d’autres termes d’augmenter les prélèvements obligatoires en phase d’expansion et de les baisser en phase de contraction. Il faut souligner là le caractère contradictoire de la prévision car si la politique recommandée est mise en œuvre, la phase de vaches maigres ne sera pas ressentie et dès lors le prélèvement d’un cinquième difficile à maintenir avec le temps. Si les prophéties auto-réalisatrices font de simples humains des gourous, en revanche les prophéties auto-contradictoires conduisent leurs auteurs au statut d’imposteur[1].

Notons également qu’admettre le caractère physiologique de phases d’expansion et de contraction des économies ne dit rien sur l’intensité de création de richesse et de misère qu’elles génèrent. Dans la réalité, les vaches grasses ne sont peut-être pas si grasses et les vaches maigres pas si maigres que dans le rêve de Pharaon. L’économie livrée à elle-même connaitrait peut-être des phases d’expansion moins dionysiaques et des phases de contraction moins traumatiques Difficile de conclure tant les tripatouillages keynésiens connus sous le nom de politique conjoncturelle (politique budgétaire et monétaire) ont déréglé la physiologie des économies libérales depuis la fin des Trente Glorieuses. Aux mieux inutiles, au pire nuisibles, ces politiques ont abouti à une suradministration de médicaments aux effets variés et contradictoires, propices au développement de pathologies du corps social. Ça vous chatouille ?

Les crises sont devenues des phénomènes pathologiques

Mais alors qu’est-ce qu’une crise ? Redonnons la parole à Charles Gide :

« Les crises peuvent apparaitre comme des espèces de maladie : elles présentent des caractères tout pareils à ceux des innombrables maux qui affligent tous les hommes. les unes ont un caractère périodique, les autres sont au contraire irrégulières. Les unes sont courtes et violentes comme des accès de fièvre ; elles se manifestent de même par une forte élévation de température suivie d’une brusque dépression, les autres sont lentes comme des anémies… ». Ces comparaisons expriment bien que la crise est considérée comme étant de l’ordre du pathologique. Et si c’est une pathologie, la crise n’est plus un signe de bonne santé mais une maladie qu’il faut redouter, qu’il faut prévenir, qu’il faut soigner.

Mais de quelle pathologie s’agit-il ? On en connait les symptômes : «la crise consiste en cela qu’à un moment donné, par quelque cause mystérieuse, tous les mouvements (hausse des prix, des salaires et des actions) changent de sens, les lignes ascendantes deviennent descendantes ». Mais quelle est cette cause ? Charles Gide en aura bien l’intuition mais en 1919 les faits ne lui permettaient pas de pousser bien loin le raisonnement. « Il y a notamment un produit d’une importance unique pour lequel toute disproportion entre la production et les besoins entraine une crise générale sur tous les autres produits sans exception…la surabondance de ce produit entraine une hausse générale des prix et sa disette une baisse générale ! Il est facile de deviner cette énigme : c’est de la monnaie qu’il s’agit. » Pardonnons lui l’imprécision du terme ; il aurait dû écrire « le crédit », car le crédit ne devient « monnaie » qu’au terme de transformations institutionnelles effectuées par les banques et les Banques centrales qui le transforment en moyen de paiement universel.

Dont le crédit est la cause principale voire unique

L’expansion du crédit est une pathologie qui mine lentement les fondements de l’économie. C’est une pathologie d’addiction. Au début, le crédit a un effet désinhibant et euphorisant. Il rend possible l’écoulement de la production (crédit à la consommation), l’accumulation du capital (crédit d’équipement), le financement des subsides d’Etat non financées par l’impôt (avances au Trésor). Nul ne s’en plaint tant que les échéances de remboursement sont lointaines et que la qualité des débiteurs ne souffre d’aucune discussion. Quand sonne l’heure du remboursement, il faut séparer le bon grain de l’ivraie, mais pour sauver le bon grain chacun sait que la main doit épargner l’ivraie.

Ainsi le crédit se développe-t-il et son encours s’amplifie-t-il tout au long du cycle avec son lot croissant de créances douteuses. Crise du crédit aux entreprises en 2002-2003 en raison d’un effet de levier imprudent encouragé par des valorisations optimistes des valeurs TMT, crise des crédits hypothécaires aux Etats-Unis en 2008 2009 sous l’effet d’une valorisation fantaisiste des biens immobiliers de seconde zone, crise des dettes d’Etat en 2012 sous l’effet d’une surestimation de leur capacité à lever des impôts dans un monde globalisé. Crise des prêts automobiles sous l’effet d’une surestimation des valeurs résiduelles ? Crise des prêts étudiants ? Force est de constater que depuis 30 ans, voire depuis la première crise pétrolière, l’encours de crédit rapporté au PIB n’a cessé d’augmenter et que la prochaine crise, sans aucun doute proche, sera encore une crise du crédit et il en sera ainsi tant qu’aucun effort de désendettement n’aura été entrepris. Ça vous gratouille ?

Traumatisés à juste titre par la crise de 1929 dont ils redoutent le retour, nombre de décideurs se réveillent régulièrement tel Pharaon pour transmettre leurs angoisses et leurs pressentiments à des conseillers spécialistes de l’interprétation des rêves. Ces derniers candidats au statut de gourous se cantonnent dans des prédictions de vaches maigres mortifères du type demain tous ruinés, tous cramés ou tous en guerre.

L’effacement des dettes, une solution qui préserve la démocratie et évite le recours à la force

Pourtant la solution existe au risque de passer pour un imposteur avec une prophétie auto contradictoire. La solution ressort de la tradition biblique et est connue sous le nom d’année du jubilé. « Tous les quarante-neuf ans intervient une année de pardon, pendant laquelle la terre revient à ses propriétaires d’origine (levée des hypothèques), selon les plans d’origine. En cette année de jubilé, les dettes sont remises et ceux tombés en esclavage pour les dettes retrouvent leur liberté… » Voici comment se résolvait le problème de l’endettement générationnel et était évitée la tendance à la concentration des biens et donc du pouvoir.

Il est fort à parier que la prochaine récession conduira à des mesures en ce sens qui, sans parler d’effacement, mettront en œuvre des mécanismes de rééchelonnement qui y ressemblent.

JJ MARTIN le 10 novembre 2018