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Jean-Baptiste Noé

École : le corps enseignant se fracture

L’école, c’est le grand combat de la gauche. C’est le mythe, toujours vivace, de l’école de Jules Ferry, des hussards noirs de la République, du creuset républicain, de la laïcité. Un rôle social et missionnaire pour beaucoup d’enseignants : celui de transmettre les valeurs de la République aux enfants qui leur sont confiés. C’est pour cela que Ferry a nationalisé l’éducation au cours des années 1880, pour fabriquer des républicains et ancrer le nouveau régime dans les esprits et dans les cœurs de la population française qui n’y était pas majoritairement favorable. Le corps enseignant a longtemps été la colonne vertébrale du Parti socialiste et de la gauche française. Un groupe social homogène, intellectuel, adhérent de la Maif et de la Camif, écoutant France Inter et, bien évidemment, votant PS aux élections. Ce modèle sociologique appartient désormais au passé. Le corps enseignant est fracturé et multiple, il n’a plus de culture commune ni de références intellectuelles partagées. Une étude commandée par la Fondation Jean Jaurès et réalisé par Jérôme Fourquet démontre à quel point le corps enseignant a perdu toute homogénéité, surtout dans la nouvelle génération.

 

Le monde enseignant n’a cessé de croître, passant de 808 000 personnes en 1990 à 866 000 en 2019, et cela en dépit de la diminution démographique du nombre d’enfants. Le taux de syndicalisation a fortement chuté, passant de 45% en 1990 à 30% en 2020. Si beaucoup d’enseignants sont encore syndiqués aujourd’hui, c’est aussi et presque surtout pour s’assurer une bonne affectation : les syndicats contrôlant les mouvements de personnel, être syndiqués permet d’obtenir plus facilement l’établissement souhaité. Une façon pour les syndicats de maintenir leur mainmise et leur prééminence.

 

Un effritement culturel

 

Être professeur, cela signifiait être de gauche certes, être républicain et laïc, mais aussi adhérer à tout un ensemble d’associations qui assuraient une culture commune. Être « profs », c’était adhérer à la Maif, la Mutuelle assurance des instituteurs de France, fondée en 1934 par des instituteurs pour des instituteurs. La Maif est partenaire de la Mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN) et à l’origine en 1947 de la Coopérative des adhérents de la Maif, la Camif, centrale d’achat permettant aux professeurs d’acquérir des biens de consommation à moindre prix. Les instituteurs avaient la Camif et les cadres la Fnac, la Fédération nationale d’achat des cadres. À chaque profession sa mutuelle et sa centrale d’achat, polarisant la France dans sa sociologie et ses repères culturels. Or comme le constate Jérôme Fourquet dans son étude, le choix de la Maif n’est plus automatique, même si 39% des enseignants en sont encore adhérents. Chez les jeunes générations, le choix de la Maif est faible, montrant que la transmission des valeurs enseignantes n’opère plus. Signe de ces changements, la faillite de la Camif en 2008, rachetée par Matelsom et qui survit en dehors du corps enseignant.

 

Autre signe de l’effritement culturel, le désintérêt pour les stations France Inter et France Info. Là aussi, le fossé générationnel est patent. Si les plus de 50 ans ont conservé ces habitudes, les jeunes générations se tournent vers les stations qui s’adressent à leur âge, notamment NRJ et RTL2, et non plus à leur classe sociale.

 

La fracture générationnelle est patente pour l’ensemble des secteurs étudiés : taux de syndication, adhésion à la Maif, écoute des stations de Radio France ; les réflexes sociologiques de la gauche enseignante ne se sont pas transmis, les jeunes professeurs n’ont plus les mêmes références culturelles et intellectuelles que leurs aînés. Comme le remarque l’auteur :

« On peut ainsi légitimement penser qu’au gré du renouvellement générationnel, cette identité enseignante, jadis si prégnante, va continuer de se déliter de manière croissante. Les générations les plus âgées encore en activité dans le premier degré sont les dernières à être passées par les écoles normales d’instituteurs. Ces institutions qui donnaient une forte cohésion et un esprit de corps affirmé ont cessé leurs activités en 1989-1990. Elles ont été remplacées par les IUFM (eux-mêmes transformés en ESPE puis aujourd’hui en INSPE), structures qui ne semblent plus jouer le rôle de creuset et ne transmettent manifestement plus une identité professionnelle aussi puissante. »

 

Ce à quoi l’on pourrait ajouter que les professeurs eux-mêmes n’ont pas su transmettre cette culture commune et se faire les initiateurs de la mentalité et de la culture du « prof ». La rupture générationnelle n’explique pas tout, les anciennes générations n’ont pas réussi à transmettre le feu sacré de la gauche à la garde montante de la République.

 

Plusieurs raisons peuvent expliquer cela, notamment le manque de reproduction sociale, beaucoup plus marqué chez les certifiés que chez les agrégés. Alors que 39% des agrégés sont des enfants de professeurs, ce taux n’atteint que 22% que les certifiés. Avec les difficultés récurrentes de recrutement aujourd’hui prégnantes dans l’éducation, un grand nombre de professeurs sont soit contractuels soit vacataires. Dans ces nouveaux professeurs, de plus en plus nombreux, la culture sociale et le lien organique sont de moins en moins marqués.

 

Du Parti socialiste à Emmanuel Macron

 

Témoin de ces évolutions sociales, l’évolution politique des professeurs, passés en vingt ans du PS à Macron. Si les professeurs restent beaucoup plus à gauche que la moyenne des Français, ils ne sont plus la colonne vertébrale du Parti socialiste, un parti qui a disparu avec la dissolution culturelle des « profs ». Jérôme Fourquet dresse le constat de ce basculement :

 

« Au premier tour de l’élection présidentielle de 1995, Lionel Jospin recueillait 40% des voix des professeurs et instituteurs (d’après un sondage de la Sofres), mais son score fut divisé par deux (19%) au premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Lors de ce scrutin de funeste mémoire pour la gauche, les enseignants constituèrent un des pans de l’électorat dans lequel la dispersion des votes sur les différentes candidatures de gauche fut la plus spectaculaire. À un vote en faveur des candidats d’extrême gauche (Arlette Laguiller et Olivier Besancenot) très significatif (11%, plus 4% pour Robert Hue) s’ajouta, en effet, un vote élevé pour les candidats situés aux marges du courant socialiste : 8% pour Christiane Taubira et 15% pour Jean-Pierre Chevènement et un fort écho pour le candidat écologiste Noël Mamère qui capta 13% des voix enseignantes, soit nettement plus que son score national.

Échaudée par l’élimination de Lionel Jospin du fait d’un éparpillement des voix cinq ans plus tôt, la gauche enseignante resserra les rangs. Ségolène Royal capta ainsi 31% des voix des professeurs et des instituteurs, soit une performance nettement supérieure à celle de Lionel Jospin en 2002 (19%). Lors de l’élection présidentielle de 2017, les tendances à l’œuvre dans l’ensemble de la population vont se trouver en effet amplifiées dans l’électorat enseignant qui, comme en 2002, se détournera du Parti socialiste. Ainsi, selon un sondage de l’IFOP réalisé quelques jours avant le premier tour, le candidat socialiste Benoît Hamon n’était crédité que de 15% des voix chez les enseignants. Il résistait, certes, un peu mieux dans cette catégorie que dans le reste de la population (il se situait à l’époque à 7,5% dans les intentions de vote grand public), mais il enfonçait tout de même le plancher atteint chez les enseignants par Lionel Jospin en 2002 (19%). Cette déroute, intervenant au terme du quinquennat de François Hollande, renseigne sur le très fort mécontentement à l’égard du bilan de la majorité sortante, mais illustre également, une nouvelle fois, la grande volatilité électorale de cette population.

À côté de ce dernier carré d’électeurs fidèles au Parti socialiste, toute une partie des enseignants préféra soutenir Jean-Luc Mélenchon, crédité de 23% (contre 18,5% dans les sondages nationaux à l’époque). Ce tropisme fut encore plus marqué parmi les jeunes enseignants (29% parmi les moins de quarante ans et même 37% auprès des moins de trente ans). Mais le candidat du Parti socialiste ne fut pas uniquement concurrencé sur sa gauche. Emmanuel Macron captait ainsi 38% des intentions de vote chez les profs (pour un score de 23,5% à l’époque dans le grand public) et s’imposa largement. »

 

En vingt ans, les professeurs sont passés des classes combattantes du Parti socialiste à celui des thuriféraires d’En Marche et d’Emmanuel Macron. Faut-il en déduire que la République leur parle moins, que les notions de laïcité et de valeurs républicaines ne sont plus les fers de lance de leur motivation professionnelle ? À ce basculement politique, il faut ajouter, ce que ne fait pas le rapport de la Fondation Jean Jaurès, l’attrait de plus en plus fort pour le Rassemblement national. Un vote caché, vécu avec honte et discrétion, mais qui est de plus en plus important dans les salles des professeurs. Un vote qui témoigne d’un basculement idéologique et sociologique : jamais un « prof » n’aurait pu voter pour un candidat « fasciste » et d’extrême droite il y a encore quinze ans. L’évolution sociologique et politique des professeurs, un des groupes sociaux les plus homogènes qui soit (qui était) témoigne des profondes mutations à l’œuvre dans la société française et montre à quel point les anciens cadres mentaux sont de moins en moins opérationnels pour comprendre la société d’aujourd’hui. Ce qui prédomine, c’est l’émiettement, la disparité, en un mot « l’archipel français » bien décrit par Jérôme Fourquet lui-même.