https://institutdeslibertes.org/des-gracques-a-diogene/
Jean-Claude Gruffat

Des Gracques à Diogéne…

Ou une réflexion sur les tentatives de réforme à l’intérieur du système…

 

Si vous n’êtes pas lecteurs du Nouvel Observateur, vous avez peu de chance d’avoir entendu parler d’un nouveau cercle politique de réflexion, qui rassemble nombre de bons esprits, il se trouve qu’à des titres divers durant mes années à Paris entre 1998 et 2011, j’ai eu le privilège de côtoyer un certain nombre d’entre eux, à la Commission bancaire, chez Crédit Agricole, PPR, Alcatel, au Cercle des Economistes…

Récemment, le 6 Juin le Nouvel Observateur a publié un dialogue entre deux des membres déclarés de Diogène, Michel de Rosen, et Bertrand Jacquillat, à propos d’une lettre ouverte sur ce que devrait être un discours de politique générale, d’un nouveau premier ministre, voire même de l’actuel  dans la mesure où il aurait trouvé son chemin de Damas vers le « social libéralisme ».

Voyez la nuance, les Gracques, anciens hauts fonctionnaires ou membres de cabinets ministériels dans les gouvernements de gauche plurielle des dernières décennies,  militent pour la conversion des socialistes français à la troisième voie de la « social-démocratie », éventuellement au prix d’une alliance avec le centre gauche façon Francois Bayrou.

Les membres de Diogène, eux se définissent par la diversité de leur origine professionnelle,   leur expérience actuelle ou passée du monde de l’entreprise, et leur positionnement entre le centre droit et le centre gauche de l’échiquier politique français.

En filigrane même si le mot n’est pas prononcé, on ressent un fort désir de gouvernement d’unité nationale qui laisserait de coté les populistes hors du système, qu’ils soient de droite extrême ou gauche avancée.

Que proposent –ils concrètement ?

En deux parties – les bons réflexes – « une France plus active dans une Europe plus unie ».

Satisfecit partiel au gouvernement sur le crédit d’impôt compétitivité, et l’accord sur la flexibilisation de l’emploi.

Sur la France plus active, avec un objectif d’inversion à 3 ans de la courbe du chômage, plus de flexibilité en substituant CDI a CDD, remonter les heures supplémentaires au-dessus des 35h,  et supprimer les cotisations familiales des entreprises en les faisant reprendre au niveau des charges par le budget…

Sur l’enseignement là encore à 3 ans rendre les établissements plus compétitifs, notamment en associant les anciens élèves à leur gestion et en leur donnant la capacité de recruter leurs enseignants.

Pour créer plus d’emplois, favoriser l’innovation, et supprimer la taxation des plus-values à l’IRPP.

Un  coup de chapeau à la Banque publique d’Investissement, dont l’implication encouragera le système bancaire à prêter aux PME….

Une reforme sérieuse des prestations familiales, sous conditions de ressources – Le Président vient de refuser de franchir ce pas –  suppression des aides à l’accession à la propriété, allègement de la carte géographique hospitalière, un régime d’allocations chômage dégressif.

Enfin, pour réduire quelque peu les couts de l’Etat et collectivités publiques, suppression progressive des départements, simplification des organismes de sécurité sociale, blocage des salaires dans la fonction publique, et baisse « graduelle » des effectifs, « sans remise en cause de la garantie d’emploi des agents publics. »

On voit bien ou sont les vaches sacrées….

Passons plus rapidement sur la seconde partie, ou essentiellement est proposé un transfert des compétences financières des Parlements nationaux à  un « parlement de la zone euro, sous-section du Parlement Européen…

Il aura la responsabilité de voter le plafond de la dette publique, zone euro et Etats membres, ainsi la « zone euro » garantira la dette publique ainsi plafonnée.

Une dernière recommandation digne d’être relevée, le renforcement du rôle des syndicats dans l’entreprise.

En bref, j’ai tenté de présenter avec impartialité les propositions formulées de manière au combien prudent par les membres du collectif Diogène.

 

Passons désormais à la partie critique.

La France plus active a pour mérite de rappeler cette vérité d’évidence, les créations d’emploi viennent des entreprises du secteur marchand. Toutefois aucune des mesures  suggérées n’aura d’effet suffisamment incitatif pour encourager les entreprises notamment les plus petites à embaucher.

Seule une remise en cause profonde des effets de seuil, plus de 10, puis plus de 50 salaries, avec les conséquences en terme de représentation, charges fiscales et sociales, pourrait être positive à cet égard. Mais le gouvernement va  exactement dans un sens oppose en démantelant le statut d’auto-entrepreneur, une des rares mesures réformatrices de la Présidence Sarkozy.

Quant au contrat de travail, que serait un CDI « assoupli » si ce n’est un nouveau CPE ?

Est-on prêt à aller dans ce sens ?

Et le transfert au budget de l’Etat des prestations familiales est purement cosmétique.

Arranger les transats sur le pont du Titanic.

Associer les anciens élèves à la gestion des établissements relève du corporatisme, c’est bien plutôt les acteurs économiques qu’il faudrait .impliquer pour assurer une meilleure adéquation entre formation et marche du travail mais là on heurterait de front les mandarins et nos « sociaux libéraux » ne sont pas prêts à franchir ce pas.

Stabilité fiscale, je suis pour, c’est une des critiques constantes que les investisseurs étrangers font aux systèmes d’impôt français, nous sommes dans l’ajustement perpétuel.

Quant à la BPI, j’ai les plus vives inquiétudes face à une institution politisée qui à ce jour a mis fin à Oseo dont le travail de fond extrêmement positif en faveur du tissu des PME a été trop longtemps ignoré du public et des politiques…

Saluons la volonté de soumettre à des plafonds de ressources  les prestations familiales, la droite sous prétexte de « politique familiale » n’a jamais eu ce courage politique.

Et sur la carte hospitalière il conviendrait d’abord de reconnaitre que les soins peuvent  être données de manière satisfaisant et à un cout concurrentiel dans un secteur prive libéré de carcans administratifs désuets.

Pour l’assurance chômage, dont le déficit est chronique, une gestion privée mutualisée serait plus économique, à tenter.

Enfin sur le mille-feuille administratif, prenons exemple sur notre voisin allemand dont les couts de gestion des collectivités territoriales sont inférieurs aux nôtres en dépit du fédéralisme.

Sur la partie européenne, je dois marquer mon désaccord total.

Ce fédéralisme financier assorti d’une garantie de la dette publique, nationale et européenne, – les euro bonds, n’a aucune chance d’être validée par l’Allemagne , au plan politique et de la Cour Constitutionnelle, en supposant que le processus qui suppose la révision des traités, soit mené à son terme.

Rappelons que dans un pays de tradition fédérale forte tel que les Etats Unis, la dette des Etats membres n’est pas garantie par le niveau central.

En bref, autant les mesures proposées pour une France ‘ »plus active » sont prudentes et sans grande portée pratique, autant la feuille de route européenne est utopique et sans aucune chance de réalisation concrète, voire les trébuchets de l’union bancaire.

Sans reprendre la critique déjà magistralement développée et depuis longtemps par Charles Gave, rappelons simplement que l’élargissement géographique a rendu impossible l’intégration qui était concevable au niveau des 6 fondateurs de la CECA.

Qu’ensuite aucune construction avant la zone Euro n’a établi un ensemble monétaire qui n’ait pas été précédé d’un pouvoir politique  – y compris celui de battre monnaie -.

Qu’enfin monnaie unique entre des pays qui n’ont pas une même politique économique, fiscale ou budgétaire, n’est qu’une utopie a réveil douloureux.

Donc un bel exercice intellectuel, mais aucune chance de mobilisation.

Les Gracques, réformateurs romains qui ont échoué, Diogène, philosophe cynique qui n’a laissé aucun écrit à la différence de ses contemporains, ne feront pas évoluer notre société sclérosée dans la défense d’un modèle que nous ne pouvons plus financer en dépit d’une pression fiscale qui montre ses limites en terme de collecte de revenus additionnels.

Ce ne sont pas les tentatives louables des sociaux, libéraux ou démocrates qui  amèneront les reformes que tous les observateurs jugent nécessaires dans notre pays.

Ce sont les investisseurs qui achètent notre dette, Bruxelles et le FMI qui nous contraindront dans la douleur et la précipitation, du fait de l’incurie et de la lâcheté politique de la classe politique de droite  de gauche ou du centre.

 

 

 

Jean-Claude Gruffat

Le 17 Juin 2013,

New-York

 

 

 

 

.