De l’oppression fiscale à l’oppression générale

Les auteurs libéraux ne cessent de le répéter : les libertés marchent ensemble. Là où il y a la liberté politique, il y a aussi la liberté économique, la liberté religieuse, la liberté de pensée, etc. À l’inverse, là où l’on réduit, voire où l’on supprime, l’une de ces libertés, ce sont les autres aussi qui sont touchées. L’exemple de la crise sociale que nous connaissons depuis quelques mois l’illustre parfaitement.

 

L’oppression fiscale

 

Que la France connaisse une oppression fiscale qui va en s’accroissant est connue de tous. Ce sont non seulement les taux qui augmentent, mais aussi l’assiette et les matières taxées. Or, comme l’a brillamment démontré Philippe Nemo dans son ouvrage Philosophie de l’impôt, la question fiscale n’est pas une question technique, mais d’abord une question anthropologique. La vision que l’on a de l’impôt découle de la vision que l’on a de l’homme et de la place de la personne dans la société. Soit on considère que la personne est centrale et que l’État est à son service, soit on considère que l’État est premier, et que la personne lui appartient. Dans le second cas, il apparaît normal de faire payer et de faire payer cher. Une réduction d’impôt est alors nommée une « dépense fiscale », considérant que l’argent des personnes appartient à l’État, qui peut tout prendre et ne laisser que ce qu’il estime nécessaire. C’est la vision classique de l’État providence.

 

Cette vision est fondée sur une conception détournée de la justice et de la solidarité, car sont ainsi nommés des actes qui s’apparentent à du vol, certes légalisé, et donc nullement à la justice et à la solidarité qui, en tant que vertus, reposent sur la liberté et l’acte libre.

 

Non seulement le vol déguisé devient le fondement de la société, mais la spoliation et la restriction des libertés deviennent monnaie courante. L’absence de liberté économique conduit alors à une absence de liberté politique.

 

Les gardes à vue, symptôme d’un effacement de l’homme

 

Puisque la personne est soumise à l’État et qu’elle lui appartient, pourquoi lui accorderait-on des libertés politiques ? Ce qu’on lui dénie dans le domaine économique lui est dénié dans le domaine politique. Je discutais samedi après-midi avec un avocat qui depuis quelques mois accompagne des gilets jaunes gardés à vue. Le nombre d’arrestations est impressionnant. Plus de 8 000 gardes à vue depuis le début du mouvement, et plus de 2 000 personnes jugées et condamnées. Soit près de 5 000 personnes arrêtées puis relâchées sans rien, sans qu’il y ait par ailleurs de réels motifs d’interpellation. Il me racontait l’histoire de ce client arrêté dans le métro lors d’une fouille de son sac dans lequel la police avait trouvé un gilet jaune et des gants de moto. Ceux-ci furent considérés comme une arme par destination. Il a subi vingt-quatre heures de garde à vue plus vingt heures de dépôt, pour être finalement relâché le lundi matin. Un autre de ses clients fut interpellé alors qu’il marchait sur le trottoir et qu’il s’était arrêté pour regarder la manifestation. Lui aussi passa près de deux jours passés dans une cellule de commissariat. Ces deux exemples peuvent se reproduire par milliers.

 

Dans ces cas-là, c’est bien l’arbitraire de la loi qui s’impose à la personne. Nous sommes très loin de l’esprit libéral de l’habeas corpus : Habeas corpus ad subjiciendum et recipiendum, que l’on peut traduire par « Il faut que vous ayez le prisonnier pour le déférer devant la Cour ». Cette liberté fondamentale énonce le fait que nul ne peut être emprisonné de façon arbitraire, sans jugement, et qu’il faut un motif valable pour être arrêté. Dans la répression contre les gilets jaunes, l’arbitraire est de mise.

 

De la même façon qu’il existe un arbitraire fiscal qui pense que la personne appartient à l’État et qu’il est donc possible de lui prendre tout son avoir, il existe un arbitraire policier qui considère que la personne ne compte pas et qu’il est donc possible de lui prendre son être. Nous sommes très loin d’une société ultralibérale, et les cris d’orfraie des réactionnaires qui ne cessent de dénoncer le libéralisme montrent qu’ils n’ont rien compris à ce qui se passe. À cet égard, la multiplication des caméras de surveillance est inquiétante, car bien loin de protéger les populations elles les oppressent en restreignant leur liberté de circulation et de mouvement. Que l’on combatte les voyous et les criminels, par le rétablissement d’une police et d’une justice efficace, plutôt que de transformer les villes en goulags ouverts couvertes de caméras de vidéosurveillance.

 

Il y a un véritable combat à mener en faveur des libertés publiques, que l’on sacrifie trop souvent pour la sécurité.

 

Trop de lois émotives

 

Ce qui permet aujourd’hui aux policiers d’arrêter des manifestants statiques, ce sont des dispositions juridiques prises en 2005, lors des émeutes des quartiers sensibles. Sous le coup de l’émotion, les députés de l’époque ont pris des mesures législatives qui étaient inutiles, car l’appareil répressif étant déjà suffisant. Mais les lois adoptées alors peuvent désormais être utilisées pour arrêter les manifestants d’aujourd’hui, soit quinze ans plus tard. Le député Charles de Courson a bien raison de s’opposer avec la virulence qui fut la sienne contre la loi anti casseur, qui permet aux préfets d’arrêter des personnes sur simple soupçon. Inutile pour régler la crise actuelle, qui sait comment cette loi sera utilisée dans quinze ans, en 2035, avec un autre régime et un autre gouvernement ? Trop de lois sont votées à la légère, sous le coup de l’émotion, sans s’interroger sur les conséquences à long terme de celles-ci. Cette inflation législative désordonnée est-là aussi contraire à la tradition libérale. Là non plus, nous ne sommes pas dans une société ultralibérale, mais dans une société où la personne compte peu.

 

Le déchirement du tissu social

 

La conséquence de cette oppression, c’est le déchirement du tissu social. Face à l’oppression fiscale, beaucoup de Français s’exilent vers des pays plus cléments, qu’ils soient travailleurs ou retraités. D’autres, intelligents et diplômés, comprennent qu’il vaut mieux aller voir d’autres cieux pour créer et développer leurs entreprises. Il n’y a plus de consentement au désir de vivre ensemble par le paiement de l’impôt.

 

La répression policière et judiciaire conduit à un second déchirement, tout aussi grave, celui du consentement au monopole de la violence légitime. Les personnes qui sont arrêtées font partie de cette catégorie de Français qui respectent les forces de l’ordre et qui ont de la déférence à l’égard de l’uniforme. Désormais, ils ne l’auront plus, eux et leurs proches qui compatissent à leur malheur. Le grand risque pour la sécurité de l’État et la cohésion nationale est que les classes moyennes se détournent de ce qui fait le fondement d’un État, à savoir l’acceptation de la force de la loi et de la police. Surtout quand ils ont face à eux des contre-exemples. Ainsi, Christophe Dettinger, condamné à 12 mois de prison ferme pour avoir frappé des policiers, alors qu’Alexandre Bennalla, qui a frappé des manifestants, est pour l’instant libre. Nombreux sont les commentaires sur les réseaux sociaux qui dénoncent cette variation des peines. La même chose vaut pour ces manifestants pacifiques arrêtés de façon arbitraire, qui constatent que d’autres populations, en d’autres lieux du territoire, beaucoup plus violentes et dangereuses, ne sont pas inquiétées. Comment justifier la détention des gilets jaunes quand des criminels et des trafiquants de drogue agissent en toute impunité dans les résidences ou les gares que fréquentent les gilets jaunes ? L’image de la police et de la justice ainsi que l’acceptation du vivre ensemble en sortent abîmées. Et cela est très inquiétant pour l’avenir.

 

Une nation repose sur un consensus : la population accepte les règles et les contraintes si elle en retire un bienfait objectif. Comment désormais justifier la fiscalité et la contrainte policière si elles apparaissent comme des arbitraires qui n’ont pas pour finalité l’amélioration des conditions de vie des personnes, mais de vivre sur leur dos et en dépit de ce qu’elles ressentent ? La crise des gilets jaunes provoque une faille profonde dans la société qui à terme menace la cohésion nationale.