https://institutdeslibertes.org/cetait-mieux-avant/
Jean-Baptiste Noé

C’était mieux avant ?

Le drame de notre temps, c’est que le débat public est monopolisé soit par des progressistes fanatiques qui sont prêts à détruire ce qui existe pour imposer leurs idées, soit par des réactionnaires patentés qui rêvent à un retour vers un passé fantasmé. Dans les deux cas, c’est la logique révolutionnaire qui est à l’œuvre, soit la révolution comme un mouvement de progression qui cherche à s’affranchir de toutes les traditions et de tous les patrimoines, soit la révolution comme retour en arrière, qui refuse le futur et le progrès. Ces deux mouvements, progressistes et réactionnaires, ne sont différents qu’en apparence. Leur opposition irréductible repose plus sur des liens partagés que sur des divergences fondamentales. Le mythe du progrès permanent est tout aussi néfaste que le mythe de l’âge d’or. C’est oublier ce qu’était la France il y a encore quelques décennies et la façon dont celle-ci a progressé.

 

Les fausses Trente glorieuses

 

On se méprend aujourd’hui sur l’expression « Trente glorieuses » employée par Jean Fourastié dans son ouvrage de 1979. Fourastié constate trois choses :

 

1/ L’extraordinaire amélioration des conditions de vie matérielle qui permet à un Français de 1979 d’avoir un mode de vie jamais atteint dans l’histoire et inimaginable pour un Français de 1949. On pourrait prolonger cette réflexion pour un Français d’aujourd’hui vivant en 2021 et que ne pouvait pas imaginer un Français de 1979.

 

2/ Cet accroissement objectif des biens matériels et cette amélioration des conditions de vie n’ont pas été perçus par les Français de l’époque, qui sont restés persuadés que leur pouvoir d’achat diminuait et que leurs conditions de vie régressaient.

 

Ce qui conduit au troisième point :

 

3/ L’amélioration matérielle des conditions de vie ne conduit pas nécessairement au bonheur. Le bonheur repose sur autre chose, une vie à la fois culturelle et spirituelle.

 

Une France qui s’enrichit

 

La vision que l’on a aujourd’hui des « Trente glorieuses » est une réinterprétation de l’histoire qui nous fait voir de façon positive une époque qui n’était pas perçue comme telle par ceux qui l’ont vécue. On peut en dire autant de la période 1980-2010, qui a bien des égards est une nouvelle « Trente glorieuses ».

 

Jacques Marseille a poursuivi le travail de Jean Fourastié dans un de ses derniers ouvrages, L’argent des Français. Les chiffres et les mythes (2009). Il analyse ici l’évolution de la France et des conditions de vie au regard de quelques indicateurs intéressants, comme l’espérance de vie ou la mortalité infantile.

 

France de 1973 :

12 000 bébés meurent avant 1 an, taux de mortalité infantile : 15.4‰

Salaire minimum brut : 684€ par mois.

Dépenses alimentaires : 36.2% du budget.

Téléphone : 65% des ménages

PIB par habitant : 13 000 $ de PPA (parité de pouvoir d’achat).

 

Franc de 2008 :

Taux de mortalité infantile : 4.5‰

Espérance de vie : 76 ans

Salaire minimum brut : 1 100€ par mois (euros constants)

PIB par habitant : 26 000$

 

France de 2018

Espérance de vie : 82 ans.

Taux de mortalité infantile : 3.5‰

Salaire minimum brut : 1 500€ par mois.

PIB par habitant : 38 476 $

 

 

Entre 1973 et 2008, le pouvoir d’achat a autant augmenté qu’entre 1950 et 1973. De même, entre 2008 et 2018, le PIB par habitant a autant augmenté qu’entre 1973 et 2008.

Les données sont résumées sous forme de tableau, elles émanent du travail d’Angus Maddison.

 

PIB par habitant, en $ constants

1950 : 5 270

1973 : 13 123

2008 : 26 000

2018 : 38 400

 

Donc, entre 1950 et 1973 : + 7 853

Entre 1973 et 2008 : + 12 877

Entre 2008 et 2018 : + 12 400

 

Jean Fourastié a proposé une analyse originale, largement reprise aujourd’hui, qui consiste à calculer le temps de travail nécessaire à une personne qui gagne le salaire moyen pour s’acheter un produit. Cela permet ainsi de comparer sur plusieurs décennies, en s’affranchissant des variations monétaires.

 

Durée de travail en minute pour acheter :

1 kg d’orange

1973 : 20

2008 : 9

2018 : 8

 

12 œufs

1973 : 37

2008 : 10

2018 : 8

 

1 kg de poulet

1973 : 60

2008 : 23

2018 : 21

 

1 ampoule de 75 watts

1973 : 15

2008 : 4

2018 :3

 

Ce sont là quelques exemples. De nombreux exemples de prix peuvent être retrouvés sur le site du comité Jean Fourastié.

https://www.fourastie-sauvy.org/accueil/qui-est-jean-fourastie/bibliographie-fourastie

 

La révolution du temps libre

 

L’accroissement de la productivité a conduit à la diminution du temps de travail et donc à un bouleversement anthropologique qui est l’émergence du temps libre. Si les ouvriers peuvent partir en congé à partir de 1936, ce n’est pas parce que le Front populaire leur a fait « cadeau » d’une semaine de vacances, mais parce que les innovations technologiques permettent de travailler moins tout en gagnant plus, et donc d’avoir du temps de loisir. Cet élément nouveau, massif et majeur transforme le rapport au temps et à la vie.

 

L’apparition de l’électroménager à partir des années 1960 fait que les femmes n’ont plus besoin de se rendre au lavoir pour laver le linge ou bien que les aliments peuvent être conservés plusieurs jours au réfrigérateurs, évitant la nécessité de se ravitailler tous les jours. Il n’est pas certain que ceux qui estiment que « c’était mieux avant » soient prêts à renouer avec la vie des Français de 1960 ou 1970.

 

Si aujourd’hui nous sommes confrontés au fléau de la drogue et du cannabis, le problème des années 1950-1960 était celui de l’alcoolisme. Les gouvernements de l’époque avaient lancé cette campagne de sensibilisation « Quand les parents boivent, les enfants trinquent ». Les ouvriers étant payés à la semaine, il n’était pas rare que beaucoup boivent leur paye en allant au bistrot une fois la somme reçue. Il a fallu attendre le mandat de Georges Pompidou pour que le salaire soit versé de façon mensuelle, et sur un compte en banque, ce qui était une façon d’éviter cette perdition du salaire du foyer.

 

Engoncée dans un modèle social mêlant étatisme et rigidité normative, la France de 1970 accumulait un retard technique dommageable sur bien des plans, notamment celui du téléphone. En 1969, la France avait un nombre d’habitants raccordé au téléphone inférieur à celui de l’Italie (7 lignes pour 100 habitants contre 9.6 pour l’Italie) et très en deçà de l’Allemagne et du Royaume-Uni (9.7 et 13). La France était en queue du classement européen pour les services rendus au client, mais en tête pour le prix de ces services. La faute à des PTT qui refusaient d’automatiser les lignes et qui étaient incapables d’étendre le réseau. Comme le disait à l’époque Yves Guéna, ministre des PTT, le téléphone : « Cela ne sert qu’aux hommes qui traitent de graves affaires et aux femmes qui ont quelque chose à dissimuler. » Bref, le téléphone ne sert à rien, il est donc inutile de se préoccuper du retard français en la matière.

Sauf qu’au début des années 1970, le téléphone était absolument indispensable pour le développement du pays et la modernisation de l’économie. Ce retard dans le raccordement est l’un des facteurs aggravants de la crise des années 1970.

 

Plusieurs facteurs expliquent ce retard. Une méfiance culturelle d’une part à l’égard de la technologie et de la mécanisation. La défiance à l’égard de la machine, encore trop souvent perçue comme un ennemi de l’homme, alors qu’elle le soulage des travaux pénibles, qu’elle lui permet d’avoir plus de loisirs et de disposer de produits de meilleure qualité et à coûts moindres.

L’étatisme d’autre part, les entreprises publiques et les syndicats. Dans le cas du téléphone, ce sont les PTT qui ont refusé l’ouverture au privé et à la concurrence, ainsi que l’automatisation, bien conscients que cela nuirait à leur monopole. L’adoption du communisme dans les années d’après-guerre, qui a fait de la France « une URSS qui a réussi » a pesé très lourd dans le retard technologique et la modernisation de l’appareil productif.

 

On le voit aujourd’hui encore dans un grand nombre de secteurs, comme l’école, la santé, les retraites, etc.

 

Ce retard dans la mécanisation a empêché la modernisation et donc la compétitivité des usines et des entreprises. Elle a empêché aussi la modernisation de l’économie et l’adaptation aux nouvelles réalités. Ce n’est pas qu’un problème intérieur, c’est aussi un problème pour la place de la France dans le monde et dans le maintien de sa compétitivité dans la concurrence mondiale. Le même problème se pose aujourd’hui avec le retard dans la robotisation, la 5G et l’économie connectée.

 

Pourquoi la déprime ?

 

Finalement, la seule question fondamentale est celle posée par Jean Fourastié tout au long de ses Trente glorieuses. Pourquoi, en dépit d’une amélioration sans précédent des conditions de vie, les Français ne sont-ils pas heureux ? Plusieurs causes et facteurs peuvent être avancés. L’étatisme délirant, qui a englouti les gains de productivité obtenus par les entreprises privées, le fiscalisme irrationnel, qui ponctionne plus de la moitié du salaire des travailleurs, rendant, selon les mots de Richelieu, la fainéantise plus profitable que le travail. Le syndicalisme triomphant, de la CGT autrefois, des mouvements gauchistes aujourd’hui, qui sont toujours en train de récriminer, de regimber et de manifester. L’immigration subie et incontrôlée, qui a modifié la structure de bien des villes et des quartiers et qui a contribué à distendre les liens culturels. Tout un ensemble de facteurs donc, qui agissent à des stades et des degrés divers et qui font planer une grande inquiétude, effaçant, ou faisant oublier, les gains réels et importants obtenus dans l’amélioration des conditions de vie.