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Jean-Baptiste Noé

Birmanie : une junte isolée mais qui sait se maintenir

Depuis son indépendance de l’Empire des Indes, la Birmanie a connu une histoire politique et sociale des plus chaotique. L’armée étant la seule institution viable et suffisamment forte pour imposer son autorité au pays, c’est elle qui a pris le pouvoir et qui a assuré la cohésion d’un territoire composé de plus de 130 ethnies. Tous les régimes qui se sont succédé, quelle que soit leur coloration politique, ont fait preuve d’autoritarisme et de violences. Un coup d’État en 1962 établit une dictature marxiste, à l’image de ce que connaissaient de nombreux pays d’Asie du Sud-Est. Celui-ci dure jusqu’en 1988, où il est remplacé par le gouvernement d’une junte militaire. Un parti d’opposition s’est constitué, dont Aung San Suu Kyi est la figure la plus médiatique, qui a souvent remporté des élections, sans que la ligne politique du pays ne puisse être infléchie. Les élections de 2015 voient ainsi la très nette victoire d’Aung San Suu Kyi, dont le parti s’empare du Parlement et de la Présidence. Beaucoup croient alors à une transition démocratique et à la fin de la période dictatoriale. Nouvelles victoires lors des élections de 2020, qui permirent d’espérer à une fin du pouvoir de la junte. Las, l’armée organise un coup d’État le 1er février 2021, arrête Aung San Suu Kyi et le président, déclare l’état d’urgence et accapare le pouvoir. De nombreuses manifestations s’organisent dans l’ensemble du pays afin de demander le départ de la junte, sans que cela ne modifie la ligne politique. Bien qu’isolée, la junte a pour elle les atouts de la force et du nombre qui lui permettent de contrôler le pays.

 

L’armée est composée de plus de 300 000 hommes. Fonctionnant comme un État dans l’État elle est un système politique et social à part entière. Rien de commun entre les soldats et les officiers généraux, dans la façon de vivre et de tenir le pouvoir, même si les populations qui sont dans le bas de la hiérarchie militaire ont des vies aussi misérables que les autres citoyens. Il n’empêche que la cohérence et la structure de l’armée lui permettent de résister aux déstabilisations. Ceux qui en vivent ont trop intérêt à pouvoir continuer à vivre sur le pays via la structure militaire. Mais elle ne représente qu’elle-même et vit comme une structure à part qui accapare les richesses du pays.

 

Faillite économique

 

Alors qu’elle vit essentiellement de la vente de ses hydrocarbures, la Birmanie reste un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions miséreuses. Le pays est désormais confronté à une crise énergétique avec une chute de la production d’électricité et de gaz. Ce faisant, elle ne peut plus vendre sa production à ses voisins que sont la Chine et la Thaïlande, alors même que cela représente une rentrée de devises essentielle pour le maintien de son économie. Pauvreté et chômage ont explosé, conduisant à une hausse des trafics, notamment de drogue. À leurs égards, la junte fait preuve d’une grande ambiguïté. Si elle les condamne, elle les laisse faire, certains soldats vivant grâce à la corruption obtenue par ceux-ci.

 

Nombreux sont les Birmans à avoir fui leur pays, notamment pour se réfugier en Thaïlande qui compte 3.5 millions de Birmans. Une grande partie d’entre eux travaille dans le tourisme et les hôtels, jouant un rôle essentiel dans l’économie thaïlandaise qui repose sur le tourisme. Sans cette main-d’œuvre birmane, l’économie du tourisme thaïlandais ne pourrait pas exister : elle est trop dépendante de la main-d’œuvre venue de son voisin.

 

Quel avenir ?

 

Il est difficile de prévoir l’évolution de la situation en Birmanie. La junte fonde une partie de sa légitimité sur le soutien de Pékin, qu’elle espère inconditionnel. La Chine a en effet besoin de la Birmanie pour disposer d’un accès à l’océan Indien via les ports en eaux profondes, qui permettent, par le transit des marchandises par voies ferrées, d’économiser le temps de transport par le détroit de Malacca. En se faisant résolument la porte de sortie de la Chine vers la mer, la junte espère transformer cette dépendance en assurance vie. L’avantage stratégique de la Birmanie réside dans le fait d’être un État tampon entre les deux grands que sont l’Inde et la Chine. Personne n’a intérêt à son effondrement. La junte se maintient donc en jouant la carte de la stabilité et de l’ordre, les voisins fermant les yeux sur les atteintes aux droits humains. Mais si, par ses décisions économiques, le gouvernement actuel venait à mettre en danger la stabilité du pays et à créer une zone de dépression, le soutien tacite pourrait alors se retirer. L’Asean se montre également de plus en plus critique à son égard, mais les autres pays asiatiques n’étant pas irréprochables, personne n’ose réellement lever la voix à l’égard de Rangoon. La Birmanie fait partie de ce club des pays qui maltraitent la population sans que cela n’émeuve outre mesure la communauté internationale, qui de toute façon n’a guère de levier pour agir. L’ingénierie diplomatique a ses limites. Après les échecs de l’Irak, de la Libye et de la Syrie, il ne traverse pas encore la tête des Occidentaux de vouloir modeler une nouvelle Asie.