17 June, 2022

Birmanie : une junte isolée mais qui sait se maintenir

Depuis son indépendance de l’Empire des Indes, la Birmanie a connu une histoire politique et sociale des plus chaotique. L’armée étant la seule institution viable et suffisamment forte pour imposer son autorité au pays, c’est elle qui a pris le pouvoir et qui a assuré la cohésion d’un territoire composé de plus de 130 ethnies. Tous les régimes qui se sont succédé, quelle que soit leur coloration politique, ont fait preuve d’autoritarisme et de violences. Un coup d’État en 1962 établit une dictature marxiste, à l’image de ce que connaissaient de nombreux pays d’Asie du Sud-Est. Celui-ci dure jusqu’en 1988, où il est remplacé par le gouvernement d’une junte militaire. Un parti d’opposition s’est constitué, dont Aung San Suu Kyi est la figure la plus médiatique, qui a souvent remporté des élections, sans que la ligne politique du pays ne puisse être infléchie. Les élections de 2015 voient ainsi la très nette victoire d’Aung San Suu Kyi, dont le parti s’empare du Parlement et de la Présidence. Beaucoup croient alors à une transition démocratique et à la fin de la période dictatoriale. Nouvelles victoires lors des élections de 2020, qui permirent d’espérer à une fin du pouvoir de la junte. Las, l’armée organise un coup d’État le 1er février 2021, arrête Aung San Suu Kyi et le président, déclare l’état d’urgence et accapare le pouvoir. De nombreuses manifestations s’organisent dans l’ensemble du pays afin de demander le départ de la junte, sans que cela ne modifie la ligne politique. Bien qu’isolée, la junte a pour elle les atouts de la force et du nombre qui lui permettent de contrôler le pays.

 

L’armée est composée de plus de 300 000 hommes. Fonctionnant comme un État dans l’État elle est un système politique et social à part entière. Rien de commun entre les soldats et les officiers généraux, dans la façon de vivre et de tenir le pouvoir, même si les populations qui sont dans le bas de la hiérarchie militaire ont des vies aussi misérables que les autres citoyens. Il n’empêche que la cohérence et la structure de l’armée lui permettent de résister aux déstabilisations. Ceux qui en vivent ont trop intérêt à pouvoir continuer à vivre sur le pays via la structure militaire. Mais elle ne représente qu’elle-même et vit comme une structure à part qui accapare les richesses du pays.

 

Faillite économique

 

Alors qu’elle vit essentiellement de la vente de ses hydrocarbures, la Birmanie reste un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions miséreuses. Le pays est désormais confronté à une crise énergétique avec une chute de la production d’électricité et de gaz. Ce faisant, elle ne peut plus vendre sa production à ses voisins que sont la Chine et la Thaïlande, alors même que cela représente une rentrée de devises essentielle pour le maintien de son économie. Pauvreté et chômage ont explosé, conduisant à une hausse des trafics, notamment de drogue. À leurs égards, la junte fait preuve d’une grande ambiguïté. Si elle les condamne, elle les laisse faire, certains soldats vivant grâce à la corruption obtenue par ceux-ci.

 

Nombreux sont les Birmans à avoir fui leur pays, notamment pour se réfugier en Thaïlande qui compte 3.5 millions de Birmans. Une grande partie d’entre eux travaille dans le tourisme et les hôtels, jouant un rôle essentiel dans l’économie thaïlandaise qui repose sur le tourisme. Sans cette main-d’œuvre birmane, l’économie du tourisme thaïlandais ne pourrait pas exister : elle est trop dépendante de la main-d’œuvre venue de son voisin.

 

Quel avenir ?

 

Il est difficile de prévoir l’évolution de la situation en Birmanie. La junte fonde une partie de sa légitimité sur le soutien de Pékin, qu’elle espère inconditionnel. La Chine a en effet besoin de la Birmanie pour disposer d’un accès à l’océan Indien via les ports en eaux profondes, qui permettent, par le transit des marchandises par voies ferrées, d’économiser le temps de transport par le détroit de Malacca. En se faisant résolument la porte de sortie de la Chine vers la mer, la junte espère transformer cette dépendance en assurance vie. L’avantage stratégique de la Birmanie réside dans le fait d’être un État tampon entre les deux grands que sont l’Inde et la Chine. Personne n’a intérêt à son effondrement. La junte se maintient donc en jouant la carte de la stabilité et de l’ordre, les voisins fermant les yeux sur les atteintes aux droits humains. Mais si, par ses décisions économiques, le gouvernement actuel venait à mettre en danger la stabilité du pays et à créer une zone de dépression, le soutien tacite pourrait alors se retirer. L’Asean se montre également de plus en plus critique à son égard, mais les autres pays asiatiques n’étant pas irréprochables, personne n’ose réellement lever la voix à l’égard de Rangoon. La Birmanie fait partie de ce club des pays qui maltraitent la population sans que cela n’émeuve outre mesure la communauté internationale, qui de toute façon n’a guère de levier pour agir. L’ingénierie diplomatique a ses limites. Après les échecs de l’Irak, de la Libye et de la Syrie, il ne traverse pas encore la tête des Occidentaux de vouloir modeler une nouvelle Asie.

 

 

 

 

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

8 Commentaires

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  • Donfra

    24 June 2022

    Bonjour,
    Pourquoi écrire “Alors qu’elle vit essentiellement de la vente de ses hydrocarbures, la Birmanie reste un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions miséreuses.” ?

    La réalité au niveau mondiale (à part la Norvège) est plutôt:
    “Comme elle vit essentiellement de la vente de ses hydrocarbures, la Birmanie est un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions miséreuses.”

  • Dominique

    19 June 2022

    Vous écriviez dans un billet sur le conflit indo-chinois dans l’Himalaya : “ En géopolitique, on revient toujours au basique : contrôler un territoire “. Et dans un billet consacré à la place de l’anthropologie dans la géopolitique, vous souteniez la nécessité de “se mettre à la place de l’autre”.
    .
    C’est ce que je vais essayer de faire sur la souveraineté de l’Etat birman, qui me paraît être le sujet de fond et non l’avidité supposée de militaires.
    Les Birmans ont toujours affronté leurs voisins pour construire leur royaume et le sécuriser, jusqu’à être soumis par les Britanniques qui furent attirés par les richesses et la position stratégique de la Birmanie. Ils furent libérés en 1948, en même temps que les Indiens, et alors que Mao devenait maître de la Chine..
    Dans ces conditions, il est vraisemblable qu’un pouvoir fort était nécessaire pour que la Birmanie survive.
    Aujourd’hui elle fait toujours face à la Chine pacifiquement, à l’Inde moins pacifiquement ( car l’Inde héberge les rebelles Rohingyas ) mais demain elle pourrait être le lieu d’un conflit majeur. Un pouvoir fort ( civil ou militaire ) et une armée lui sont donc toujours nécessaires pour rester libre et indépendante.
    Elle fait aussi face à l’Occident, beaucoup moins pacifiquement : voir les longues années de sanctions de l’Occident, le soutien aux rebelles Rohingyas, et le soutien au gouvernement de l’ombre fantoche post février 2021.
    .
    De plus et surtout, la Birmanie intéresse au plus haut point les EUA comme tout pays d’Asie du Sud-Est. Elle est en effet située à l’extrémité ouest du grand arc de ‘ containment ‘ de la Chine, qui va du Japon jusqu’à Singapour, et l’empire voudrait y faire entrer la Birmanie.
    Ce facteur géopolitique est déterminant pour comprendre la Birmanie, au même titre que la Thaïlande, le Laos : l’empire veut que la Birmanie entre dans l’arc de confinement de la Chine, bon gré mal gré.
    Les services secrets de l’empire ont donc été à l’œuvre depuis très longtemps, d’où :
    – l’instrumentalisation du mauvais sort fait par les moines bouddhistes aux Rohingyas ( ethnie musulmane ) afin de diaboliser le gouvernement birman,
    – et la manipulation de ASSK création de Washington qui en fit une icône de la démocratie ( cf. son prix Nobel ).
    Dans ces conditions, c’est l’esprit de résistance qui amena les militaires ( constatant que ASSK était manipulée par Washington ) à reprendre aux civils le pouvoir en février 2021.
    .
    Evidemment, l’AFP a développé comme à son habitude les narratifs qui accusent les gouvernements birmans : persécution des musulmans Rohingyas ( ASSK alors aux manettes dû défendre l’armée birmane de l’accusation de génocide ), puis persécution de l’icône ASSK.
    Depuis des années, tous nos médias dominants répètent cela, et l’AFP ne dira jamais que l’empire est passé à l’attaque :
    – d’une part ses services ont organisé les guerres intérieures contre le gouvernement birman, par proxy avec les rebelles Rohingyas depuis des années,
    – d’autre part il a créé le récent ‘ gouvernement de l’ombre ‘ ( Gouvernement d’Union National reconnu par Washington ) dont des éléments terroristes agissent en proxy.
    L’empire fait la guerre en Birmanie par proxy et c’est un drame pour les Birmans
    .
    Il faut ne pas se laisser manipuler par les médias qui recopient les mensonges de l’AFP : RFI et France24 en tête, mais ‘inverser leurs narratifs et rechercher des informations libres et indépendantes.
    Ainsi, Brian Berletic ( un ancien Marine américain qui s’est établi en Thaïlande après sa guerre en Irak ) parle avec prudence – il tient à sa liberté – mais il en dit suffisamment sur ce dessous des cartes dans le Myanmar ( cf. sur YT : ses interviews par CGTN, et sa chaîne The New Atlas ).
    J’imagine que nos ambassades collectent également des informations qui ne vont pas dans le sens de Washington ( d’où la destruction du Quay d’Orsay décidée par l’agent de l’empire ).
    .
    Cher Jean-Baptiste Noé, pour comprendre la Birmanie il vous faudra utiliser la science géopolitique, et ne plus regarder cette nation souveraine avec les lunettes de l’empire américain.

  • acerso

    18 June 2022

    Vivant partiellement en Thaïlande, je me suis toujours posé la question pourquoi la Thailande n’a pas creusé un détroit (vers Phuket) entre le golfe de Thailande et la mer d’Andaman, ce qui aurait permis d’avoir une ouverture (commerciale et stratégique militaire) entre la mer de Chine et l’océan indien. Je ne veux pas expliquer ici mes opinions sur la Thailande, concernant sa servilité aux USA (voir la guerre du Vietnam) et son attitude prédatrice vis-à-vis de ses pays voisins (Laos, le Cambodge et la Birmanie) mais aussi de ses partenaires économiques occidentaux. L’Asie est, via leur développement et leur religion, un modèle qui nous est si différent malgré l’occidentalisation qui s’y poursuit…

    • Dominique

      19 June 2022

      Ce serait pourtant intéressant de commenter cette servilité, puisque les Birmans eux ne sont pas serviles.

  • Dominique

    18 June 2022

    Dans ce billet, vous abandonnez la science géopolitique pour parler en héraut de la “communauté internationale”, alors que l’analyse de la géographie naturelle et de la géographie humaine de la Birmanie permettrait de comprendre sa politique.
    Et vous condamnez la “junte” alors que le drame actuel a d’autres coupables.
    .
    Les médias dominants nous ont surinformés sur des massacres de Rohingyas et des atteintes aux vertus démocratiques de ASSK, et vous ajoutez à ces marqueurs infamants celui de militaires qui s’accapareraient les richesses de la Birmanie.
    Voilà des militaires bien chargés aux yeux du monde, comme c’est toujours le cas lorsque l’empire veut abattre un gouvernement.
    .
    C’est évidemment plus compliqué, car ce pays est un cas d’école pour la géopolitique.
    De la taille de la France en superficie et en population, le Myanmar a des terres et un sous-sol riches, entre Chine, Inde et océan. Etc. Sa population est fragmentée – vous le soulignez – bouddhiste et elle ne connut jamais la démocratie. Etc.
    Il y aurait beaucoup de facteurs géopolitiques à analyser pour comprendre ce pays. On saurait alors :
    – pourquoi le Pays Merveilleux a recouru à nouveau à un gouvernement autoritaire, ( ce qui n’en fait nullement “un membre du club des pays qui maltraite sa population” car ce sont les moines bouddhistes qui ont persécuté les minorités religieuses ),
    – pourquoi la démocratie ne réussit pas ( ASSK a été manipulée par l’empire ),
    – pourquoi l’économie ne décolle pas ( merci aux dirigeants occidentaux pour leurs sanctions ),
    – pourquoi la Russie soutient la Birmanie,
    – pourquoi les EUA appuient les Rohingyas ( alors qu’ils se moquent évidemment de leur sort ).
    – pourquoi la Chine fait ceci cela avec la Birmanie,
    – pourquoi un drame s’y déroule,
    Etc.
    .
    Mais faute d’analyse géopolitique, vous décrivez des symptômes sans montrer les causes de la situation politique actuelle.
    Et vous reprenez le plaidoyer humanitaire, façon journalisme de RFI. : “ la communauté internationale devrait rétablir les droits de l’homme”. Doxa occidentale, appliquée pour détruire l’Irak, la Libye etc.
    Vous finissez même par invoquer “l’Occident pour remodeler l’Asie”, rien que cela !
    Au revoir la géopolitique et bonjour l’idéologie au service de la domination occidentale : -(

    • Charles Heyd

      19 June 2022

      J’aime surtout dans votre réquisitoire contre monsieur Noé ceci (qui est d’ailleurs de M. Noé): ““l’Occident pour remodeler l’Asie”; l’UE et l’occident en général est trop occupé actuellement avec l’Ukraine, qui est aussi à remodeler, mais n’en doutez point, dès que le temps se calmera de ce côté là, ils vont aussi s’intéresser à la Birmanie; il ne faudrait tout de même pas tout laisser aux Chinois!

    • Dominique

      19 June 2022

      Ne croyez vous pas que l’empire s’intéresse depuis longtemps autant aux pays de l’Asie du sud est qu’à ceux de l’Europe de l’est ?
      Moscou a réagi car des missiles atomiques arment l’OTAN, et Pékin ferait certainement de même si les pays de l’arc de confinement de la Chine que Washington a construit, du Japon à Singapour, avaient des missiles nucléaires.
      JBN a oublié que la géographie naturelle donne à la Birmanie un place essentielle dans cet arc… où elle est absente.
      Je vais développer ce point qui me semble essentiel dans le drame que vivent les Birmans

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