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François Brocard

Bienvenue aux Ecossais !

Charles Goerens, un membre du groupe libéral et conservateur au Parlement européen, vient de proposer de donner aux citoyens d’un Etat ayant appartenu à l’Union européenne le droit d’adopter individuellement un statut de « citoyen européen associé ». Ce droit permettrait aux quelques 1,2 millions d’Anglais résidant dans l’Union européenne de ne pas perdre leur statut européen[1].

 

Cette proposition est très intéressante car c’est une offre directe de citoyenneté offerte à tous les intéressés qui reprend l’une des stipulations du traité dit Vieille Alliance ou Auld Alliance[2] formé en 1295 entre la France et l’Ecosse pour lutter contre l’Angleterre.

 

Ce traité d’alliance est souvent renouvelé et il joue un rôle important durant la Guerre de Cent Ans. Des soldats écossais aident Jeanne d’Arc à sauver Orléans puis une armée franco-écossaise remporte à la veille de Pâques 1421 la victoire de Beaugé près d’Angers. La bataille marque un tournant durant la Guerre de Cent ans et redonne espoir au dauphin Charles. Une Garde écossaise est crée où sont choisis les 24 Gardes de la Manche, escorte personnelle du roi[3]. Les Gardes de la Manche gardent les clés de la chambre du roi et jouissent de privilèges importants à toutes les cérémonies où le roi participe. La Garde Ecossaise n’est abolie qu’en 1830 par Charles X.

 

L’Auld Alliance est complétée par un mécanisme juridique original : des offres réciproques de naturalisation sont offertes à tous les Ecossais en France et à tous les Français en Ecosse. Les déclarations sont proclamées en 1513 et donnent le droit à tous les Ecossais demeurant en France d’y acquérir des propriétés et de les léguer par testament. C’est, sans doute, la première fois qu’une telle offre de naturalisation est faite à tous les citoyens d’un pays. Le Dr Siobhan Talbott, historienne de l’université de Manchester, soutient que ces déclarations sont encore applicables. D’autres historiens soutiennent qu’elles ne sont plus effectives depuis le schisme religieux et le traité d’Edinburgh de 1560 organisant le retrait (partiel) des troupes françaises d’Ecosse. Aussi en 1906, la France aurait refusé de reconnaître l’abrogation par Westminster de la participation écossaise à l’Auld Alliance. Quoiqu’il en soit, l’on a dit que la France n’est pas restée indifférente aux mouvements indépendantistes en Ecosse et les a soutenus.

 

L’Auld Alliance entraîne la présence de militaires et autres Français en Ecosse. Leur présence jointe à celle d’une souveraine éduquée en France contribue à diffuser certains plats d’origine française que l’on y trouve encore de façon courante comme la Soupe lorraine [4]. C’est un genre de Potage à la reine[5] préparé avec des amandes pilées et de la purée de volaille. Son nom vient sans doute de Marie Ière, reine d’Ecosse (Marie Stuart), fille de Jacques V d’Ecosse et de Marie de Guise. Elle appartient à la Maison de Lorraine d’où le nom du potage. En 1558, elle épouse en premières noces le dauphin François, futur François II. Elle retourne en Ecosse en 1561 à la mort de son époux et revient avec des cuisiniers français qui modernisent la cuisine écossaise. Le Potage à la reine date de cette époque puisqu’il aurait été ainsi nommé en l’honneur de Marguerite de Valois, première épouse d’Henri IV et reine de 1572 à 1579. En Angleterre le plat n’existe plus mais il y était auparavant fort connu sous le nom de White Soup. C’est sous cette appellation qu’il apparaît dans Pride and Prejudice (1813), le roman de Jane Austin, lors de l’envoi des invitations au fameux bal de Monsieur Bingley à Netherfield[6]. La Soupe lorraine encore servie en Ecosse est le témoin de l’alliance franco-écossaise.

 

Un autre plat inspiré du contact avec les Français est le Cabbie Claw dont le nom dérive de cabillaud. C’est un plat typique du Nord-Est de l’Ecosse et des Orkney. Comme indiqué dans la recette ci-jointe[7], le gadidé poché est servi avec un roux blanc auquel on a incorporé des morceaux de blanc d’œuf et une purée de pommes de terre. Il est servi sur un ashet, plat long dont le nom vient d’assiette.

 

Dans un discours prononcé le 23 Juin 1942 à Edimbourg, Charles de Gaulle dit que l‘Auld Alliance est la plus ancienne au monde,  « the oldest alliance in the world »[8]. Peut-être est-il temps de la faire revivre et que le (nouveau) gouvernement français propose aux Ecossais d’avoir les mêmes droits que les Français ?

 

Un de nos chefs étoilés devra composer un plat en l’honneur de ce rapprochement.

 

Brillat-Savarin[9] nous décrit en 1826 le Faisan à la Sainte-Alliance composé en mémoire de la Sainte Alliance signée en 1815 par le tsar, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse. Le faisan est farci d’une farce de deux bécasses, de moelle de bœuf et de truffes noires, rôti et dressé sur un canapé tartiné de purée des foies et des entrailles des bécasses. Brillat-Savarin dit que « le moment est venu où cette méthode, jusqu’ici concentrée dans un petit cercle d’amis, doit s’épancher en dehors pour le bonheur de l’humanité. »

La bécasse et les autres oiseaux de haut goût étant protégés, peut-être faudrait-il penser à une belle volaille française farcie de haggis et de truffes noires pour célébrer ce rapprochement franco-écossais ? Mais est-ce suffisant pour « le bonheur de l’humanité » ?

 

François Brocard

 

[1] Cf. “The case for associate EU citizenship” de Tony Barber dans le Financial Times du 28/11/16.

[2]  Lectures sur l’Auld Alliance :

– Fenwick (Hubert), The Auld Alliance, The roundwood Press, 1971

– Wood (Stephen), The Auld Alliance, Scotland and France : The Military Connection, Mainstream Publishing in conjunction with the Mona Bismark Foundation, 1989

– http://www.manchester.ac.uk/discover/news/franco-scottish-alliance-against-england-one-of-longest-in-history

[3] Les Gardes de la Manche sont splendidement représentés au Musée Condé (Chantilly) dans une Adoration des Mages du Livre d’Heures peint par Jean Fouquet pour Etienne Chevalier, Trésorier de France vers 1455.

[4]  http://www.glasgowguide.co.uk/scottish_recipes_Lorraine_Soup.htm

[5]  La première recette écrite de Potage à la reine est dans Le cuisinier français de La Varenne (1651)

[6]  https://austenonly.com/2010/07/05/the-interesting-history-of-white-soup/

http://foodinliterature.com/food-in-literature/2013/07/pride-and-prejudice-white-soup.html; https://bitefromthepast.wordpress.com/2012/07/15/jane-austens-white-soup/

[7]  http://www.scotlandforvisitors.com/cabclaw.php

[8]  http://www.electricscotland.com/france/degaulle.htm

[9]  Physiologie du gout , Edition Jouault, 1879, I, 127 et II, 240-44