Qui l’eût cru ? En moins d’une semaine, l’Arabie saoudite a été attaquée et déstabilisée par les Houthis. Une organisation militaire sans État ni grande puissance de feu a déstabilisé une puissance installée, pour s’arroger le contrôle de la mer Rouge. Alors que la guerre contre l’Iran patine, voici que les cartes du Moyen-Orient sont de nouveau redistribuées.
L’Iran n’a pas l’arme nucléaire, mais elle a ses proxys. Des organisations militaires installées et soutenues tout autour du Moyen-Orient, capable d’agir contre les États. Le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen en font partie. Ces derniers contrôlent une grande partie du territoire yéménite et menacent le trafic maritime dans le détroit de Bal el-Mandeb. Mais en quelques jours, ils ont connu des victoires fulgurantes. Et inquiétantes pour l’avenir de la région.
La tribu : la clef de voûte des fidélités humaines
En vingt-quatre heures à peine, la carte du sud de la mer Rouge a changé de main. Le 10 septembre, les Houthis se sont emparés de Mokha. Le lendemain, ils tenaient Dhubab, l’île de Périm et la quasi-totalité de la côte yéménite de la mer Rouge. Quelques jours plus tôt, on parlait pourtant d’un reflux du mouvement, et le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale annonçait des gains dans les provinces de Hodeïda et de Taëz, promettant même de marcher sur Sanaa. La bascule fut brutale.
Car cette prise s’est faite, pour l’essentiel, sans combattre. Des dizaines de milliers d’hommes opposés aux Houthis, les « forces conjointes », la Résistance nationale de Tareq Saleh, les Brigades des Géants, la résistance tihamie, ont abandonné leurs positions, laissant sur place armes et matériels. Le camp anti-houthi n’est pas une armée, mais une mosaïque de clientèles où un même combattant appartient à la fois à une unité, à un réseau politique et à une confédération tribale. Le 9 septembre, alors que le front cédait, les cheikhs des Sabiha, puissante confédération implantée autour de Bab el-Mandeb, ont rappelé leurs hommes servant dans les unités soutenues par Riyad, leur enjoignant de désobéir à leur hiérarchie s’il le fallait pour rentrer défendre leurs terres. Au moment critique, la solidarité tribale l’a emporté sur la chaîne de commandement. Les Houthis ont su lire ces fractures, promettre l’amnistie aux combattants adverses et laisser les allégeances locales faire le reste.
La tribu est ici l’élément clef du fonctionnement de ces clans et donc de la victoire des Houthis.
C’est toute la difficulté pour l’Arabie saoudite. Celle-ci n’affronte pas un adversaire, mais une architecture sociale multiple et en recomposition permanente. Riyad a soutenu trente-trois ans durant le régime d’Ali Abdallah Saleh, qui finit allié des Houthis et de l’Iran. La guerre de 2015-2022 a démontré que l’attrition aérienne use sans jamais décider. Le Royaume affronte aujourd’hui seul un front que son partenaire émirien avait longtemps structuré : après la reprise d’Aden en janvier et le retrait des forces d’Abou Dhabi, la Résistance nationale de Tareq Saleh, qui tenait la côte ouest, s’est délitée. Riyad a gagné contre son allié ; il en paie le prix face à son ennemi.
La géographie qui menace
La deuxième clé du conflit est celle de la géographie et c’est elle qui lui donne sa portée mondiale. Le détroit de Bab el-Mandeb, « la porte des lamentations », sépare la péninsule Arabique de la corne de l’Afrique et commande l’entrée méridionale de la mer Rouge. Sa grande passe atteint vingt kilomètres de large et plus de trois cents mètres de fond, laissant passer les plus gros navires sans contrainte. Sa force de verrou ne tient pas à sa géographie, mais à sa position. Il est le sas obligé vers le canal de Suez, par où transitent en régime normal entre 12 et 15 % du commerce mondial et près de 30 % du trafic de conteneurs. Fermer l’un rend l’autre inutile. La seule route de rechange, le contournement de l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, ajoute dix à quatorze jours de mer. Bab el-Mandeb devient ainsi la porte vers l’Europe.
Géopolitique de la peur
Les Houthis ont compris que l’on peut fermer cette route sans faire usage des armes. Nul besoin de missile, la peur suffit pour bloquer le détroit.
Entre novembre 2023 et août 2024, il y a eu près de trois cents attaques contre des navires, mais quatre seulement furent coulés. Le but n’est pas d’abîmer des navires, mais de faire exploser le coût des polices d’assurance à cause du risque engagé. C’est la peur qui crée le blocus, pas les Houthis. Ce sont les compagnies d’assurance qui décident de rendre très difficile, voire impossible, la circulation des navires à cause de la hausse des coûts.
Appliquée à l’Arabie saoudite, cette mécanique a produit un étranglement méthodique. Le 20 juillet, les Houthis ont proclamé un blocus naval visant le seul Royaume. Yanbu, devenu la principale porte de sortie du brut saoudien depuis la quasi-fermeture d’Ormuz, chargeait plus de quatre millions de barils par jour : en deux semaines, les volumes franchissant Bab el-Mandeb ont chuté de près de 90 %. En août, Riyad a déclaré à l’OPEP sa plus faible production depuis 1990. En septembre, des drones venus d’Irak ont contraint le Royaume à arrêter l’oléoduc est-ouest, sa route de secours. Le Brent a dépassé 108 dollars.
Et les affrontements se poursuivent. Le mardi 15 septembre, la défense saoudienne a détruit au sud de La Mecque un drone attribué aux Houthis, avant qu’il n’atteigne la ville. Ici, c’est la légitimité même de l’Arabie saoudite qui est visée. Gardien des deux Lieux saints, le Royaume tire de cette charge une part essentielle de son autorité. Or, le pays apparaît puissant à l’extérieur, avec son pétrole, son fonds souverain, sa diplomatie du sport, mais de plus en plus faible à l’intérieur : incapable de tenir le terrain au Yémen ni de répliquer aux Houthis.
Le pacte de La Mecque, signé le 7 août avec le Pakistan et la Turquie, pose qu’une attaque contre l’un vaut attaque contre tous. Pourtant, Islamabad a écarté toute riposte militaire, et Ankara renvoie l’État attaqué à ses propres moyens. Ni la Turquie ni le Pakistan ne veulent être pris dans un conflit qui n’est pas le leur. Mais plus les Houthis montrent leur puissance et plus ils s’exposent à leur fragilité. On peut les laisser tenir la côte ou contrôler la montagne yéménite, on ne peut pas en revanche les laisser prendre en otage le pétrole saoudien ni tenir en étau l’économie mondiale. Les tribus qui ont permis la victoire vont peut-être se retourner contre le vainqueur.

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