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12 juin, 2026

Industrie : un problème de financement

L’information a été officialisée cette semaine : la plupart des grandes banques françaises réduisent leurs investissements dans l’industrie pétrolière, au nom de la défense du climat. Une position qui nuit aux entreprises françaises et les soumet encore davantage aux capitaux américains, pays où les banques, au contraire, augmentent leurs investissements. La bataille pour l’industrie et l’autonomie énergétique passe aussi par la finance.

 

Le 9 juin dernier, un consortium d’ONG environnementales publiait son rapport annuel Banking on Climate Chaos, et la presse française y a vu un motif de satisfaction. À rebours des géants américains et japonais, les grandes banques françaises continuent de réduire leurs soutiens aux énergies fossiles. Un mouvement à contre-courant de ce qui se fait dans le monde, et notamment aux États-Unis.

 

Baisse en France, hausse dans le monde

 

Ainsi, BNP Paribas a abaissé son financement à l’expansion fossile de 22 % en un an, le Crédit Agricole de 16 %, le groupe BPCE de 11 %. Collectivement, les établissements tricolores ne consacrent plus que 16 milliards de dollars à ce secteur, contre 18 milliards l’année précédente. Alors même qu’aux États-Unis et au Japon, les banques augmentent leurs investissements. Ce qui est présenté comme une position morale est en réalité un grave danger pour les industries françaises qui vont se retrouver en difficulté pour lever des fonds en France, les contraignant à se tourner vers l’étranger. Cette attitude bancaire se révèle être une faute stratégique.

Car pendant que Paris se désengage, le reste du monde accélère. Les soixante-cinq plus grandes banques de la planète ont injecté 906 milliards de dollars dans les hydrocarbures en 2025, soit 8 % de plus qu’en 2024. L’américain JPMorgan, à lui seul, en a fourni 58 milliards, en hausse de 12,5 %. C’est 3,6 fois plus que l’investissement des banques françaises.

 

L’année écoulée a d’ailleurs scellé la fin de la Net-Zero Banking Alliance, ce club onusien par lequel les banques s’engageaient à la neutralité carbone : les grands établissements américains en ont claqué la porte. Les politiques morales environnementales initiées ces dernières années se sont révélées être des échecs. Une fois le désengagement américain acquis, le mouvement a suivi dans le monde ; sauf en France. Et donc, là où une banque française se retire, une banque américaine s’installe.

 

Le retrait bancaire français n’a aucune incidence sur les questions écologistes et environnementales. Ni sur la production de CO2. En revanche, il assèche les compagnies françaises, au premier rang desquels TotalEnergies, mais aussi l’ensemble du tissu de PME et ETI françaises. Ne pouvant plus se financer sur la place de Paris, ces entreprises seront obligées de se financer ailleurs, notamment aux États-Unis, ou de disparaître. Ce qui signifie que l’industrie française va être de plus en plus dépendante des capitaux américains et donc des décisions américaines.

Encore une fois, la vertu autoproclamée n’a aucune incidence sur l’objet de cette vertu, mais des conséquences négatives sur le fonctionnement du tissu industriel. Les banques se retirent pour ne pas se salir les mains, répondre aux injonctions de quelques ONG, céder aux pressions et aux peurs, et c’est toute l’économie française qui en pâtit.

Ce désarmement financier fait gagner en vertu morale ce que les entreprises et l’économie perdent en capacité d’action.

 

Le salut de l’Oncle Sam

Faute de trouver des capitaux en France, les entreprises vont donc devoir traverser l’Atlantique pour se financier ailleurs.

 

Le cas de TotalEnergies est emblématique. Le groupe, qui tire près de 70 % de son financement des marchés obligataires, doit en permanence refinancer sa dette. Or, BNP Paribas et le Crédit Agricole ont annoncé cesser de soutenir les émissions obligataires du secteur pétrogazier. Où Total ira-t-il chercher l’argent ? La réponse se lit déjà dans son actionnariat. En treize ans, la part des investisseurs nord-américains au capital du groupe est passée d’environ 27 % à 40 %, tandis que celle des actionnaires français reculait de plus de sept points. La mécanique est implacable : les actionnaires européens, sommés par leurs propres règles de verdir leurs portefeuilles, vendent leurs titres ; les Américains, eux, achètent.

Et la direction de Total ne s’en cache pas : elle a évoqué à plusieurs reprises l’hypothèse d’une cotation principale à New York plutôt qu’à Paris, pour se rapprocher des capitaux qui veulent encore d’elle. Que l’une des premières capitalisations du CAC 40 envisage de quitter la place de Paris devrait faire frémir quiconque se soucie de l’indépendance économique du pays. La seule grande banque française à maintenir son soutien à Total est la Société Générale, dont le directeur général vient d’entrer au conseil d’administration du pétrolier. Et cette banque se retrouve aujourd’hui sous le feu des critiques et des attaques des ONG.

 

Les ETI oubliées

 

Mais il n’y a pas que Total en France, heureusement ! Le tissu industriel énergétique français est aussi composé de centaines d’ETI et de PME, qui travaillent sur des secteurs indispensables.

La filière parapétrolière française est ainsi la deuxième du monde et elle emploie quelque 65 000 personnes en France, mais réalise les deux tiers de son chiffre d’affaires à l’exportation. Ce qui en fait le deuxième exportateur mondial de services et d’équipements pétroliers.

Derrière les noms connus, Vallourec et ses tubes sans soudure, Technip Énergies et son ingénierie, Viridien (l’ancien CGG) et ses données sismiques, se cache une myriade de sociétés spécialisées dans le forage, les capteurs, la robotique, la connectique. Des champions discrets, souvent leaders mondiaux sur leur niche.

 

Ces entreprises ont deux caractéristiques qui les rendent vulnérables. Elles sont capitalistiquement intensives, donc dépendantes du crédit ; et elles n’ont pas la taille de Total pour aller négocier directement à Wall Street. Quand les banques françaises décrètent que le pétrole est infréquentable, ce ne sont pas seulement les majors qu’elles pénalisent, mais tout cet écosystème d’ingénieurs et de techniciens qui vit de l’exportation de son savoir-faire. Une ETI de forage qui ne trouve plus de crédit en France devra se tourner vers un fonds américain ou moyen-oriental qui, le moment venu, pourra exiger une délocalisation, un transfert de technologie, ou une prise de contrôle. La dépendance financière est toujours le premier pas vers la dépendance tout court.

 

En guerre économique, le rôle mené par les ONG, notamment environnementalistes, est connu et étudié depuis longtemps. Sous couvert de vertu morale, beaucoup servent des intérêts étatiques ou de grands groupes. Faire pression sur les banques est une façon habile de faire pression sur l’ensemble du secteur pétrolier et industriel, et donc de le fragiliser. Exactement comme de nombreuses ONG allemandes ont beaucoup fait pour fragiliser la filière nucléaire française.

Ces enjeux économiques recoupent ceux de la géoéconomie et de la guerre économique. Le concept est connu, mais il peine encore à se concrétiser chez beaucoup d’entreprises.

 

Rendre aux acteurs leur liberté de juger

 

Bien évidemment, les banques sont libres de leurs actions et de leurs choix stratégiques. Mais le problème réside dans le fait que ce désinvestissement dans l’industrie du pétrole ne répond pas à une logique économique et industrielle, mais à des pressions politiques.

 

Ce désengagement est largement dicté par un empilement de normes européennes, de taxonomies vertes et de pressions militantes qui transforment une décision économique en obligation idéologique. La main qui se retire n’est pas toujours invisible ; elle est souvent administrative. À trop vouloir légiférer la vertu, c’est surtout le tissu industriel français qui est attaqué et fragilisé, et avec lui les savoir-faire, les travailleurs et les entreprises.

Laisser filer les actifs n’est pas la meilleure façon de construire l’avenir.

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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