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28 mai, 2026

Léon XIV et la guerre : un pape réaliste

Léon XIV a publié son texte très attendu sur l’intelligence artificielle, Magnifica Humanitas. Un texte qui évoque bien plus que le sujet de l’IA et qui traite notamment de la guerre et de ses nouvelles versions.

 

Dans une première partie, le pape résume les grands principes historiques et intellectuels de ce qui est appelé la doctrine sociale de l’Église. Des principes qui recouvrent bien des points propres au libéralisme classique : la subsidiarité, la propriété privée, la solidarité, la justice sociale. Ce qui n’a rien de surprenant, puisque le libéralisme classique a notamment repris les grandes idées morales et philosophiques des auteurs grecs et latins, sur lesquels s’appuient la philosophie et la théologie chrétienne.

Le pape n’évoque pas que les sujets technologiques et ses conséquences, notamment pour le travail. Il aborde aussi les thèmes de la guerre et des relations internationales, qui sont concernés par l’apparition de cette nouvelle technologie. En quelques courts passages, Léon XIV aborde ainsi les sujets de la guerre et du réalisme politique, pour en proposer une nouvelle lecture. Si Léon XIV défend la paix, avec notamment sa célèbre expression « désarmez l’IA », ce n’est pas au sens naïf du terme. Mais c’est parce qu’il sait que les guerres existent et qu’elles peuvent causer des ravages qu’il veut proposer un chemin de paix. Il est pacifiste, non pas comme quelqu’un qui nie l’existence de la guerre, mais comme ceux qui, en ayant conscience des drames engendrés par les guerres, veulent bâtir des chemins de paix.

 

Le retour de la guerre

 

Léon XIV pose un diagnostic sans complaisance. Il observe dans le monde contemporain ce qu’il appelle un « véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les décisions en matière de réarmement », c’est-à-dire une réhabilitation progressive et inquiétante de la guerre comme instrument ordinaire de la politique internationale. La formule est lapidaire : « Il est bien plus facile de déclencher une guerre que d’y mettre fin, et pourtant, la réflexion sur la prévention des conflits reste dramatiquement marginale. »

Le pape identifie plusieurs facteurs qui convergent pour produire cette banalisation. L’industrie de l’armement d’abord : « Les industries de l’armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits. » Ce qui n’est pas sans rappeler les mises en garde du général Eisenhower contre le complexe militaro-industriel lors de son dernier discours.

Le retour de la menace nucléaire et la miniaturisation des armes ensuite. La fin du monopole étatique de la force, avec l’émergence de « groupes jihadistes, milices privées et réseaux criminels » qui alimentent les conflits. Et enfin, une « perte inquiétante de mémoire historique » à mesure que les témoins des guerres mondiales disparaissent. Cette perte de la mémoire génère une perte de ce que les guerres ont de dramatique.

Soixante ans après le discours de Paul VI à l’ONU et son célèbre « Jamais plus la guerre », les critères éthiques qui encadrent le recours à la force « s’érodent progressivement ».

 

Le vrai et le faux réalisme

 

Léon XIV s’engage sur un terrain où il n’était pas attendu, celui du réalisme. Il attaque ce qu’il appelle « un prétendu réalisme politique ».

Le réalisme qu’il critique est celui qui présente la guerre comme inévitable, inscrite dans la nature humaine, et qui en tire la conclusion que toute réflexion sur la paix est naïve. Ce réalisme-là, dit le pape, « sème la résignation face à une guerre inévitable, dans les consciences des gens comme dans la culture ». C’est une critique qui vise aussi bien Hobbes que les théoriciens contemporains de la conflictualité permanente.

Mais Léon XIV ne répond pas par un idéalisme de substitution. Il ne prétend pas que la paix est naturelle, que les hommes sont bons, que le droit international suffit. Il propose au contraire un « sain réalisme ». La définition qu’il en donne complète son propos : ce réalisme est celui qui « ne renonce pas à changer le monde », mais « commence par voir clairement les intérêts, les peurs, les obstacles et les dynamiques de pouvoir ». Une géopolitique du soupçon, en quelque sorte. Léon XIV n’oppose donc pas idéaliste et réaliste, comme le fait souvent la géopolitique, mais les réalistes entre eux, entre ceux qui se résignent à la guerre et ceux qui, ayant conscience de la réalité de la guerre, essayent de bâtir la paix.

C’est un réalisme qui exige la lucidité sur les rapports de force. Qui prend au sérieux les intérêts des États sans les absolutiser. Qui cherche des voies praticables, des institutions crédibles, des garanties vérifiables plutôt que des déclarations de principe.

 

L’algorithme déshumanisant

 

Léon XIV revient également sur l’usage des algorithmes dans les conflits armés. Le risque est de donner la décision finale à la machine et non plus à l’être humain, et donc de retirer toute responsabilité au soldat. Or, la moralité de la guerre dépend de l’homme et non pas de la machine. En conséquence de quoi, « Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. »

L’argument est à la fois moral et anthropologique. Déléguer la décision de tuer à une machine ne rend pas la guerre plus propre. Elle la rend au contraire plus impersonnelle et donc plus inhumaine. L’IA, écrit le pape, « ne soustrait pas le conflit à son inhumanité intrinsèque : elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. »

Or le problème se pose de plus en plus, notamment avec les drones armés autonomes, l’usage des décisions algorithmiques dans la conduite des opérations, ainsi que la guerre informationnelle pilotée par l’IA. Le pape n’est pas un technophobe, il reconnaît que l’IA peut servir des fins légitimes, mais il pose un principe qui est une limite absolue : « La décision de recourir à la force létale ne peut être déléguée à des processus opaques ou automatisés, mais doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable. » Comme pour tous les domaines de la société, c’est bien la personne humaine qui est au centre de celle-ci.

Ce n’est pas seulement une question éthique abstraite, mais une question politique concrète : qui est responsable d’une frappe conduite par un système autonome ? Qui pourra être jugé, le cas échéant, en cas de crime de guerre ? Avec les armes autonomes, la responsabilité est diluée et donc la guerre est encore plus déshumanisée.

 

La question de la guerre juste

 

Léon XIV affirme également la nécessité de « dépasser la théorie de la guerre juste ». Des propos qui sonnent fort dans la bouche d’un augustinien, étant donné que saint Augustin fut l’un des premiers à théoriser la notion de guerre juste. Cela dit, il ne nie pas le droit à la légitime défense, mais il affirme que la théorie de la guerre juste est « trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre ». Autrement dit, cela devient un slogan commode pour justifier l’usage de la force, sans s’interroger réellement sur ce qu’est une guerre juste et si les conflits que l’on mène sont bien légitimes. La guerre juste est devenue, dans le discours des États, un label disponible pour tout belligérant qui se donne la peine de cocher les trois cases : autorité légitime, cause juste, intention droite. Léon XIV constate que ce cadre est devenu insuffisant à l’heure où chaque camp prétend mener une guerre juste.

 

Les propos de Léon XIV ne sont pas un catéchisme de théologie pacifiste. C’est une véritable réflexion de philosophie politique sur la nature de la guerre contemporaine et sur les limites du pouvoir. Il appelle ainsi à un « sain réalisme » qui est une actualisation de la vision portée sur le monde. La technologie et les innovations techniques bouleversent la façon de mener la guerre et de porter l’épée. Il n’est donc plus possible de rester avec les antiques schémas de pensée. Il faut repenser la notion de guerre juste, repenser la notion de responsabilité et de légitimité de la guerre. Et donc, penser les « choses nouvelles », avec un regard neuf, en s’appuyant sur la tradition de la philosophie et de la théologie.

Le sain réalisme de Léon XIV évite deux écueils : l’idéalisme institutionnel, qui croit que les organisations internationales peuvent se substituer à la puissance, et le réalisme fataliste, qui présente la guerre comme une loi de la nature à accepter plutôt qu’une pathologie politique à combattre.

Entre ces deux chemins, il y a de la place pour une pensée politique lucide sur la guerre, qui la prend au sérieux, qui cherche à la limiter sans prétendre l’abolir, qui refuse d’en confier la conduite à des machines, et qui exige que ceux qui décident de la mort des autres en assument la responsabilité personnelle. Le texte de Léon XIV est donc moins une encyclique sur l’IA qu’un texte sur le pouvoir et ses limites. C’est-à-dire un vrai texte de philosophie politique.

 

 

 

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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