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Jean-Baptiste Noé

Turquie : la doctrine de la patrie bleue

L’expansionnisme turc qui se manifeste en Libye, en mer Égée, en Syrie et dans le Haut-Karabakh est la traduction politique de son idéologie de néo-ottomanisme, mais également d’un concept moins connu, mais tout aussi important, celui de « patrie bleue ». La Turquie n’a jamais accepté le traité de Lausanne qui a mis un terme à l’Empire ottoman à l’issu de la Première Guerre mondiale. Même sous Mustapha Kemal, il y avait le désir de retrouver les territoires perdus afin de donner une nouvelle densité au pays. Pour des raisons tant conjoncturelles que de politique intérieure, cela n’était pas possible. La situation a changé, les hommes politiques aussi, et Erdogan se montre beaucoup plus velléitaire dans sa politique d’expansion. Il applique la pensée de néo-ottomanisme, mais aussi le concept de patrie bleue, qui conduit la Turquie à se tourner vers la mer, et notamment la mer Égée et Chypre, afin de contrôler les ZEE et les gisements de gaz.

 

Le regard maritime de la Turquie

 

Le concept de patrie bleue a été développé par l’amiral Cem Gürdeniz, aujourd’hui retraité de la marine turque. Il a souhaité montrer que la Turquie devait être tournée vers les océans et pas seulement vers le plateau anatolien et les plaines d’Eurasie. En marin, il a insisté sur le tropisme maritime de la Turquie et le nécessaire contrôle à ses yeux de la mer Égée. Sa doctrine, reprise aujourd’hui par Erdogan et son entourage, suppose le réarmement de la marine turque, le contrôle de certaines îles, dont Chypre, la contestation juridique de la notion de ZEE (zone économique exclusive) et de la délimitation des frontières maritimes. C’est en 2006 que l’amiral Gürdeniz a développé le concept de « Mavi Vatan » (patrie bleue) afin, d’abord, de définir les zones de juridiction maritime turque et de contester les eaux territoriales grecques. Le concept de Gürdeniz est aussi une réponse à la découverte de potentiels gisements gaziers dans les eaux territoriales chypriotes. La Turquie contrôlant le nord de l’île depuis son invasion de 1974, Ankara souhaitait faire main basse sur les gisements découverts en évinçant Chypre du contrôle de la zone. En 2006, l’amiral a conduit l’opération « bouclier méditerranéen » qui menait une série de prospections géologiques afin de découvrir du gaz dans les eaux turques et de contester les zones maritimes chypriotes. La crise actuelle en Méditerranée orientale ne date donc pas d’aujourd’hui, mais trouve son origine dans les années 2006/2007. Gürdeniz a été arrêté en 2008 et a passé plusieurs années en prison dans le cadre d’une épuration des cadres militaires menées par les partisans de Fethullah Gülen. Cela lui a donné du temps pour écrire et pour développer son concept, qu’il a continué à défendre depuis sa cellule. Il publie notamment dans des quotidiens et des hebdomadaires dans lesquels il défend son concept de patrie bleue afin de sensibiliser les Turcs sur cette question. Libéré en 2014, Gürdeniz a continué à défendre son concept et ses thèses de contrôle de la mer Égée. En 2016, la Turquie a acheté plusieurs bateaux de recherches sismiques et de forages afin de poursuivre ses prospections. Il s’agit bien en mer Égée d’une guerre de frontières, de bataille pour le contrôle des ressources et de lutte pour la suprématie maritime.

 

La Libye est une pièce clef dans la doctrine de la patrie bleue. D’où l’accord conclu avec la Turquie en 2019 sur la délimitation des frontières maritimes, fondées sur l’occupation du nord de Chypre par la Turquie. Il s’agit pour Ankara non seulement de s’attribuer des parcelles de mer, mais aussi de créer une jurisprudence qui puisse s’appliquer aux autres fonds marins contestés. La Libye étant un État disparu et dissout, le gouvernement provisoire avait besoin de l’aide turque afin de mener la lutte contre le général Haftar. D’où l’aide de la Turquie et la victoire à la fin de l’année 2019. Ankara a su placer ses pions et mener les combats nécessaires à son expansion. Sa présence en Libye s’inscrit dans le cadre de la pensée de la patrie bleue.

 

Les trois piliers de la patrie bleue

 

L’idée de « patrie bleue » repose sur trois piliers :

 

La maritimisation de la Turquie et son retour sur les mers après avoir été confiné au plateau anatolien à la suite des traités de Sèvres et de Lausanne. Un siècle après, il s’agit de tourner la page des découpages issus de la Première Guerre mondiale. La Turquie a également développé une industrie de fabrication maritime, capable de produire des frégates et des corvettes. Elle cherche à pouvoir produire ses propres bateaux de guerre.

 

La délimitation d’une aire géographique en mer Égée et en Méditerranée orientale afin de contrôler la ZEE de cette région et d’avoir ainsi accès aux gisements de gaz.

 

La mobilisation des Turcs autour de la défense de leur pays et l’activation du nationalisme centré sur les questions maritimes.

 

C’est une doctrine qui est à la fois politique, militaire et économique. La Turquie l’estime aujourd’hui essentielle pour se désenclaver et rejouer un rôle en Méditerranée. Cette doctrine s’oppose frontalement à la Grèce, autour de Chypre, mais aussi en mer Égée. Athènes n’a pas les moyens de résister à l’intrusion turque, elle n’a ni armée de pointe ni population assez nombreuse et déterminée. Pour résister à la pression turque, elle a absolument besoin de l’aide de l’Union européenne et de la France en particulier qui, par sa présence maritime dans la zone, protège la Grèce de l’expansionnisme turc. Sans cette aide extérieure, la Grèce serait déboutée par les coups de boutoir d’Ankara.

 

Rallier tous les nationalistes

 

La patrie bleue permet de rallier les nationalistes islamistes et laïcs autour d’un même concept et ainsi de créer une unité nationale dans un projet d’expansion turc. Le réveil turc est aujourd’hui patent. Ankara rêve de nouveau à un empire qui lui permettrait de contrôler les territoires d’ancienne présence ottomane : le Maghreb bien sûr, mais aussi les Balkans et donc la Grèce. La corde nationaliste est réelle et forte et parle au cœur de nombreux Turcs qui gardent en mémoire l’humiliation de Lausanne. Or les dirigeants européens souffrent d’une grande inculture historique et donc de grandes lacunes stratégiques et géopolitiques. Même dans les hautes sphères, rares sont ceux qui connaissent l’histoire de l’empire ottoman, qui savent que dans cette zone la Première Guerre mondiale a duré au moins jusqu’en 1923, qui connaissent la complexité de ces peuples imbriqués aux relations faites tantôt d’ententes, tantôt de frictions. L’inculture historique et culturelle, que l’on trouve autant au Quai d’Orsay que dans les ministères fragilisent la position française et la politique européenne. Cette lacune culturelle et stratégique rend difficile une réponse appropriée aux provocations d’Erdogan, si ce n’est en passant le disque rayé de l’appel à la défense de la démocratie et des droits de l’homme.

 

Plutôt que de parler de l’OTAN et de l’intégration régionale, les conseillers diplomatiques et politiques des cabinets ministériels feraient mieux de lire des livres d’histoire et de s’intéresser aux débats géopolitiques qui agitent les différents pays du pourtour méditerranéen. L’inculture, qu’elle soit économique ou historique, finit par avoir de lourdes conséquences dans les erreurs politiques commises.

 

Les Turcs ne voudront jamais lâcher Chypre, qu’ils occupent depuis 1974. Ils ne sont pas décidés à renoncer à leur expansionnisme en mer Égée et à leurs velléités de contrôle des zones maritimes. La réponse à apporter à Ankara doit se fonder sur des éléments historiques et géographiques, sinon les discours resteront inutiles. Comme toujours en géopolitique, il est aussi indispensable de comprendre la vision de l’autre et de se mettre à sa place afin de voir comment lui voit le monde. La « patrie bleue » est aujourd’hui un des moteurs conceptuels essentiels de la Turquie. L’espace maritime est perçu comme vital, si bien qu’Ankara ne lâchera pas ses prétentions au contrôle des eaux territoriales. Cela annonce des frictions majeures en Méditerranée orientale ; le bras de fer avec la Turquie ne fait que commencer.