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Jean-Baptiste Noé

Terrorisme : la pauvreté n’y est pour rien

Face aux actes terroristes qui s’additionnent, beaucoup pensent que le terrorisme serait dû soit à la pauvreté soit à l’ignorance, sans que l’on sache si cela relève d’une véritable illusion sur ce qu’est le terrorisme ou d’une volonté de ne pas voir en face cette réalité afin de se rassurer quant à ses développements.

 

Face au terrorisme, le premier danger est celui de la réification. Le terrorisme n’est pas une chose et nous ne sommes pas en guerre contre lui. Le terrorisme est une action menée par des personnes en vue d’obtenir une finalité. Il peut s’agir de poser des bombes, comme en Corse, d’attaquer Westminster comme l’IRA, ou d’égorger des passants, comme les djihadistes. Le terrorisme est une action et un moyen et à ce titre il est stupide de dire que nous sommes en guerre contre le terrorisme, pas plus que nous ne serions en guerre contre les couteaux ou contre les bombes. Dire cela est une façon efficace de refuser de nommer notre ennemi et les raisons pour lesquelles celui-ci nous attaque.

 

Terroriste parce qu’idiot ?

 

Comme nous refusons de voir et de nommer les choses, nous nous rassurons en pensant que le terrorisme est forcément le fait d’imbéciles et de fous. Ce ne serait pas le choc des civilisations, mais celui des incultures et des ignorances. Il n’y a qu’à lire le communiqué de presse de l’EI après les attentats de 2015 pour se rendre compte que nous n’avons pas à faire à des incultes. Ceux-ci savent écrire et rédiger et ils connaissent très bien l’histoire de France et de l’Europe. Il en a toujours été ainsi. Ni les frères Castro ni Ernesto Guevara ni les nihilistes russes du XIXe siècle n’étaient des idiots. Cela ne veut pas dire que parmi ceux qui tirent tous sont des lumières, mais parmi ceux qui pensent et qui planifient les actions, nous avons toujours des personnes intelligentes, capables de raisonner et de réfléchir. Il en va de même parmi ceux qui ont rejoint les rangs de l’EI : beaucoup sont des personnes intelligentes et diplômées.

 

Terroriste parce que pauvre ?

 

L’autre idée fausse est de voir dans le terroriste un damné de la terre qui exprime ainsi son mal être et sa révolte face aux inégalités insupportables. On ne peut pas dire qu’Oussama Ben Laden, fils de l’une des plus grandes familles d’Arabie Saoudite, soit à proprement parler un prolétaire. Les meneurs des mouvements terroristes d’extrême gauche des années 1970-1980 sont des fils à papa de la bourgeoisie, que ceux-ci fréquentent Action directe ou Fraction armée rouge. Il faut du temps libre et de l’argent de poche pour faire le terroriste. Le fils d’ouvrier est trop occupé à gagner son pain à Billancourt. Il a beau essayer de se faire passer pour un fils du peuple, le terroriste politique a très souvent une cuillère en argent dans la bouche. La thèse marxiste selon laquelle la révolte est le fruit de la pauvreté ne tient pas, ni pour 1789 ni pour les révoltés d’aujourd’hui. C’est toujours la bourgeoisie qui fait la révolution, même si elle est assez maligne pour donner l’impression que c’est le peuple, ou plutôt qu’elle le fait au nom du peuple. En mai 68, les enfants du peuple étaient chez les CRS, pas chez les étudiants qui jouaient la révolution. Il en va de même aujourd’hui avec l’islamisme. Que ce soit au Sahel, au Mozambique ou au Burkina Faso, les chefs djihadistes sont des chefs de tribus et des personnes issues des ethnies dominantes.

 

L’argument selon lequel le terrorisme sera vaincu par le développement est une idée erronée. D’une part parce que la pauvreté n’est pas la cause de ces mouvements révolutionnaires, d’autre part parce que le terrorisme, en tant que chose, n’existe pas. Le terrorisme est un outil, une arme, non une bête existante que l’on pourrait combattre. Ce sont les projets révolutionnaires qu’il faut combattre, qu’ils utilisent ou non le terrorisme. Mener la guerre « contre le terrorisme » a donc autant de sens que mener une guerre contre les kalachnikovs ou les Famas.

 

Le révolutionnaire et le voyou

 

La question de l’usage du terrorisme bute sur la non-distinction qui est faite entre le révolutionnaire et le voyou. Un révolutionnaire est une personne qui a un projet politique et qui mène, éventuellement, une action armée, parfois terroriste, en vue de renverser l’ordre établi pour en édifier un autre. Le révolutionnaire est un intellectuel, un romantique et un homme d’action. Un intellectuel, parce qu’il pense et qu’il porte une idée, un romantique parce qu’il croit que cette idée peut s’incarner, un homme d’action parce qu’il est prêt à mourir pour son idée. Un idéologue qui n’est pas prêt à mourir pour défendre son idée n’est pas un révolutionnaire, mais un intellectuel aux mains blanches. Le révolutionnaire est à la fois un rêveur et un homme courageux, capable de tuer et d’être tué. C’est le cas des frères Castro et de Guevara, de Pierre Goldman, de Ben Laden, d’un grand nombre de dirigeants de l’IRA. Ce sont tous des gens éduqués, souvent issus de grandes familles et à l’aise financièrement. Bien loin donc des préoccupations financières.

 

Le voyou est un cas différent. C’est une personne qui vit de razzias et d’attaques soudaines, qui s’en prend aux lieux de richesse, qui vit de trafics. Le voyou peut maquiller son action d’idées révolutionnaires, il peut même travailler avec le révolutionnaire, mais il n’est pas un révolutionnaire. Il ne cherche pas à renverser l’ordre existant pour en mettre un autre, mais à se nourrir sur la bête. Il a au contraire absolument besoin de l’ordre existant, car si celui-ci venait à disparaitre le voyou n’aurait plus de lieux à voler. Le voyou se retrouve aujourd’hui chez beaucoup de « jeunes » vivant de trafics, de vols et de rapines. La question de l’islam est secondaire chez eux, même si elle peut donner un peu de grandeur à un quotidien assez terre à terre. C’est gens ne sont pas pauvres : le trafic de drogue, la prostitution, le trafic d’armes rapportant beaucoup, d’autant qu’ils peuvent être cumulés avec des aides sociales tout à fait légales. Ce n’est pas parce qu’ils vivent dans des habitants dégradés qu’ils sont pauvres. Leur vie est par ailleurs très stimulante et active. Vivre de trafics est plus exaltant que de passer de longues heures assis à une table dans un collège ou un lycée. On gagne beaucoup d’argent et on est quelqu’un. Raison pour laquelle tous les plans de la « politique de la ville » ont échoué, car on a voulu traiter par de l’argent un sujet qui n’est pas financier.

Ces personnes-là ne cherchent pas non plus à renverser l’ordre existant. Les peurs sur « l’embrasement des banlieues », « les émeutes dans les quartiers » ou encore les « atteintes à la République » demeurent des fantasmes. Ce sont les révolutionnaires qui veulent provoquer le grand soir et remplacer la république par autre chose, pas les voyous. Les voyous attaquent quand ils sont attaqués : un car de CRS qui fait peur aux clients, une descente de police qui empêche les trafics, etc. Quand il y a des émeutes, c’est pour chasser l’étranger avant d’être tranquille pour réaliser les trafics. Ce peut être aussi une façon de jouer en attaquant les pompiers ou des représentants de la France ; une sorte de jeu du chat et de la souris à taille réelle. Certes quelques voitures brûlent, mais cela est fait pour marquer un territoire, non pour l’étendre. Nous sommes ici dans le domaine du crime et de la criminalité, pas dans celui du terrorisme et de l’action révolutionnaire. Les caïds des « quartiers sensibles » ne sont pas des agents de l’IRA, de l’ETA ou des Farcs : ils n’ont pas de projet politique.

 

L’usage du voyou par le révolutionnaire

 

Le révolutionnaire peut les utiliser, voire les manipuler, pour profiter de leur vigueur, de leur naïveté, de leur jeunesse. Mais pour l’instant, en France, le projet révolutionnaire islamiste n’a pas encore assez de pratiquants pour opérer une alliance avec les voyous. Cela changera peut-être, mais force est de constater qu’il y a peu de pays où l’islamisme est arrivé au pouvoir. En Égypte, les frères musulmans demeurent tenus à l’écart par le pouvoir des militaires ; au Maroc, le roi a su introduire les islamistes dans son gouvernement pour mieux les contrôler. En Afrique noire, Mozambique, Nigéria, Burkina, les actions terroristes relèvent davantage de la pratique des voyous que de l’action de révolutionnaires. Les islamistes peuvent tenir quelques territoires, comme le Cabo Delgado, ils sont très loin de prendre le contrôle du pays. Le projet politique d’un grand califat islamique en Asie centrale a échoué, les Ouïgours étant bien tenus par les Chinois et les populations turkmènes n’étant pas soutenues par la Turquie.

 

Pour le cas français, cela ne signifie pas que nous ne devons pas craindre le terrorisme utilisé par les islamistes, mais reconnaitre que, pour l’instant, cela relève de la criminalité et de l’ordre public, non du projet révolutionnaire cohérent. Ce qui changera peut-être dans quelques années. Ce qui signifie que l’action de lutte est à mener au niveau de la police et de la justice et que l’arsenal judiciaire actuel suffit : nul besoin de rajouter des lois anti-terroristes qui finissent par porter gravement atteinte aux libertés publiques. Mais il est vrai que, médiatiquement parlant, il est plus aisé de combattre le révolutionnaire par des phrases que le voyou par des actions de police.