Syrie : le grand fourvoiement

Huit ans après le début de son déclenchement, le conflit syrien est sur le point de se clore. La Syrie est désormais un pays ravagé, avec près de 350 000 morts et des millions de Syriens qui ont quitté le pays pour rejoindre l’Europe, le Liban ou la Turquie. À cela s’ajoutent les blessés, les amputés, les dégâts immenses des villes comme Alep, Mossoul, Palmyre et même Damas. Huit ans de guerre dont le peuple syrien fut le grand perdant et l’Europe, dont la France, le grand vaincu. La Syrie est le lieu du fourvoiement de l’Europe et de la politique otanienne, ayant contribué à déclencher cette guerre, à la faire durer, à s’y enliser et à finalement la perdre. L’historien et essayiste Roland Hureaux vient de publier une remarquable synthèse de cette guerre, La France et l’OTAN en Syrie. Le grand fourvoiement(éditions Bernard Giovanangeli) qui analyse l’action de l’Europe et l’aveuglement de l’OTAN dans ce conflit qui est un drame pour l’Europe.

 

Lorsque des émeutes éclatent dans l’est du pays en mars 2011, les observateurs y voient la continuité des printemps arabes qui sont en train de secouer la région. Enfin, pense-t-on dans les chancelleries, les dictateurs vont tomber et la démocratie va surgir. Focalisés sur la Libye, les Occidentaux ne regardent pas encore la Syrie où Bachar el-Assad réprime les révoltés. Dès le début s’installe un malentendu. Pour Assad, les révoltes sont menées par des islamistes sunnites financés par le Qatar et l’Arabie Saoudite. Elles visent à le renverser pour établir un califat musulman et contrôler le nord de la Syrie pour faire passer un gazoduc qui permettra d’exporter le gaz du Golfe vers la Méditerranée. Assad ayant refusé le passage de ce gazoduc sur son territoire, il estime que les pays du Golfe veulent se venger en le renversant. Les minorités alaouites et chrétiennes se coalisent, car pour elle le renversement du régime et la défaite du gouvernement signent leur arrêt de mort.

 

Pour les Occidentaux, la révolte est due au régime répressif et policier d’Assad qualifié dès le début de tyran. Oubliées les amitiés avec Jacques Chirac et la Syrie invitée d’honneur lors du 14 juillet 2008. Assad devient l’homme à abattre ; il doit partir. Dès le début du conflit, Alain Juppé, sûr de lui et droit dans ses bottes, affirmait avec l’humilité qu’on lui connait : « Assad n’en a plus que pour huit jours. » Quelques mois plus tard, en janvier 2012, Nicolas Sarkozy annonçait qu’Assad devait quitter la Syrie, son départ étant imminent. Il récidiva en juin 2016 en affirmant que « Bachar el-Assad ne peut pas être l’avenir de la Syrie ». On se souvient aussi des propos de Laurent Fabius en août 2012, alors ministre des Affaires étrangères, disant avec beaucoup de gravité après la visite d’un camp de réfugiés syriens à la frontière turque que « le régime syrien doit être abattu et rapidement » et de poursuivre « M. Bachar el-Assad ne mériterait pas d’être sur la terre ».

 

Tant de haine et de fourvoiement ont conduit à une impasse diplomatique et militaire qui s’est soldée par une lourde défaite morale, une des plus graves dans le concert des nations que la France ait connue.

 

Le soutien aux djihadistes

 

Aveuglés par leurs désirs de faire partir Assad, les Occidentaux ont systématiquement défendu les islamistes, les finançant et les armant. Joliment qualifiées de rebelles ou de révolutionnaires, ces bandes djihadistes portaient surtout le combat contre la France et contre la Syrie. La résistance d’Assad a surpris. C’est que l’armée syrienne lui est restée fidèle, le clan alaouite ayant prévalu. Même épuisée et battue, l’armée syrienne a réussi à conserver Damas, qui est toujours restée fidèle à Assad. L’année 2015 a été un tournant. Le régime aurait pu tomber à ce moment-là ; il fut sauvé par l’intervention de la Russie qui n’a pas voulu se faire chasser du Proche-Orient et laisser prospérer un califat musulman dans la région. Aidés par l’armée russe, les loyalistes syriens ont pu conserver leur terrain puis le reprendre. Le moment le plus emblématique fut la reprise de Palmyre, puis la bataille de Mossoul. La guerre de Syrie a rappelé que loin d’être un combat lointain la guerre reste un moment d’affrontement entre les hommes, avec des fusils, des positions à tenir, des rues à prendre.

 

L’Occident perdu

 

L’Occident a cherché à faire croire qu’Assad avait utilisé des armes chimiques afin de justifier une intervention militaire pour le renverser, ce qui n’était pas vrai. En dépit de la propagande et des faux documents cherchant à lui attribuer la responsabilité des gazages, les faits ont toujours été démentis. Après l’Afghanistan, l’Irak et la Libye, il devenait de plus en plus difficile aux Occidentaux de mentir et de répandre des mensonges pour justifier leur guerre. La France était pourtant bien décidée à intervenir en septembre 2013, mais Obama s’est rétracté au dernier moment, lâchant son allié. La victoire de Donald Trump a aussi changé la donne. Si Hillary Clinton l’avait emporté, elle serait partie en guerre contre la Syrie, risquant un choc frontal avec la Russie. Pour la forme, pour ne pas perdre la face et pour contenter l’appareil militaire américain, Trump a bombardé quelques hangars vides et zones désertiques. Mais en sous-main, il a pu éviter un élargissement de la guerre. Il est peut-être moins stupide que ce que l’on cherche à nous faire croire et peut-être plus habile diplomate qu’il n’y parait.

 

La France abandonnée

 

La France est la grande perdante de ce conflit, alors qu’elle avait des liens séculaires avec la Syrie et les chrétiens d’Orient. Elle fut l’un des premiers pays à rapatrier son ambassadeur, ce qui la priva de toute information fiable. Elle ferma aussi le lycée français Charles de Gaulle, qui se maintint grâce à l’action bénévole des Syriens francophones de Damas. Protectrice des chrétiens d’Orient depuis Saint Louis et sans discontinuer, y compris sous la IIIe République maçonnique et anticléricale, la France a abandonné ses alliés et ses amis. Il va être très difficile de retisser le lien rompu de cette amitié. Comme le rappelle Roland Hureaux dans son ouvrage, en soutenant les djihadistes, elle a trahi sa mission et ses soutiens.

 

La guerre des deux France

 

Cette guerre syrienne fut aussi celle de la France et de ses deux jeunesses. Deux types de citoyens français sont partis en Syrie : des musulmans fanatiques partis combattre pour l’État islamique et des Français désireux de mener une action humanitaire auprès de ces populations martyrisées. Entre les jeunes de Lunel partant faire le djihad et ceux de Paris rejoignant l’une des nombreuses associations caritatives travaillant en Syrie, comme l’œuvre d’Orient ou Fraternité en Irak, quoi de commun ? Là aussi, comment concilier ces deux populations si différentes sur un même territoire français ? On s’inquiète beaucoup, et à juste titre, du retour des djihadistes en France, mais le problème est plus profond que la simple question sécuritaire. Car il y a ceux qui ont combattu et ceux qui ont soutenu. Le conflit syrien a révélé les déchirures de la France, et notamment de sa jeunesse, entre une part qui a soutenu, par les armes ou par l’esprit, l’État islamique et une part qui a voulu rester fidèle à la mission de la France et à son message et qui a œuvré ici et là-bas dans l’action humanitaire. Comme la guerre d’Espagne autrefois, la guerre de Syrie éclaire les fractures françaises, mais de façon plus terrible encore. La guerre d’Espagne divisait, sur un seul territoire, un même peuple en deux camps, celui des communistes et celui des partisans de la liberté, comme ensuite face à l’URSS. La guerre de Syrie divise, sur un seul territoire, deux peuples en deux camps, un peuple qui se reconnait fils de Daesh et de l’État islamique et un peuple qui a voulu s’inscrire dans la longue trace de l’histoire de France. Moins visibles, moins béantes qu’en Syrie, les fractures laissées en France par cette guerre seront néanmoins très difficiles à résorber. Comment concilier sur un même territoire un peuple qui s’exalte pour le calife Abou Bakr Al-Baghdadi et un autre qui se reconnaît dans l’action du colonel Arnaud Beltrame ?

 

L’effacement de l’Europe

 

La guerre syrienne a aussi été l’un des moteurs déclenchants des grandes vagues migratoires débutées à l’été 2015, dont les effets n’ont pas fini se faire sentir en France, de l’affaiblissement d’Angela Merkel aux régimes dits populistes d’Europe centrale. L’effacement de l’Europe s’est aussi fait jour dans la soumission servile à l’action de l’OTAN, au lieu de jouer sa propre partition et de suivre ses propres intérêts. Un impérialisme américain qui à bien des égards est un dévoiement du message américain et de l’esprit des pères fondateurs. Il nuit autant à l’Europe qu’aux États-Unis.

 

Au Proche-Orient, les Russes sortent grand vainqueur et renforcent leur présence en Syrie. Eux ont soutenu leur allié et ne l’ont pas abandonné. C’est un énième échec de l’OTAN, après les Balkans, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye. De quoi donner des ailes à la Chine et à la Russie et discréditer le rôle des États satellites que sont devenus les États européens. Un siècle après les accords Sykes-Picot qui ont tracé les lignes d’influence entre Anglais et Français en Syrie et en Irak, il semble que les lignes du désert se soient effacées pour ces deux pays.