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Bruno Larebière

Salauds de pauvres

 

 

Salauds de pauvres

 

Les propos tenus par Julie Graziani étant devenus « l’affaire Julie Graziani », avec insultes, invectives et lynchage médiatique, tout débat sur ce qu’elle a dit, et sur ce qu’elle aurait pu dire, a été impossible. Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquaient. Tour d’horizon loin, très loin d’être exhaustif.

 

[En préambule, je tiens à préciser que si je collabore au mensuel l’Incorrect, je ne connais pas Julie Graziani. Je ne l’ai croisée qu’une fois, dans une soirée parisienne, et nous n’avons eu que le temps de nous saluer. J’ajoute que je vis en province, dans cette France que l’on appelle maintenant « périphérique », ce que je tiens pour une insulte ; je m’en expliquerai dans une prochaine chronique.]

 

Ces choses étant dites, afin qu’on ne vienne pas me reprocher de n’avoir pas mentionné « d’où je parle », venons-en aux faits. Le 4 novembre, comme chacun sait à l’heure où ce texte est écrit, Julie Graziani, ès-qualités d’éditorialiste à l’Incorrect, est sur LCI. David Pujadas diffuse les images d’un échange entre Emmanuel Macron et une femme qui s’est déroulé à Rouen. « Ça va ? », lui demande le chef de l’Etat. « Non. » « Dites-moi » Elle ne s’en prive pas : « Je trouve que les aides ne sont pas terribles quand on est toute seule avec deux enfants en fait. Seule avec deux enfants au Smic, je ne vois pas trop comment on peut s’en sortir. »

Retour sur le plateau et réaction de Julie Graziani : « Je comprends très bien qu’elle ne s’en sorte pas, c’est sûr qu’elle ne s’en sort pas à ce niveau-là (sic). […] Qu’est-ce qu’elle a fait pour se retrouver au Smic ? Est-ce qu’elle a bien travaillé à l’école ? Est-ce qu’elle a suivi des études ? Et puis si on est au Smic, faut peut-être pas divorcer non plus dans ces cas-là. […] A un moment donné, si on se rajoute des difficultés sur des difficultés, et des boulets sur des boulets, on se retrouve dans des problèmes. […] A un moment donné, il faut prendre sa vie en main, il faut arrêter de se plaindre et il faut arrêter d’empiler les difficultés. »

Dans les heures qui suivent, c’est le tollé (en partie justifié) et le lynchage (qui, lui, ne l’est jamais), avec force insultes sur les réseaux sociaux. Face à cela, Julie Graziani tente de se justifier sur Twitter, le mode le moins approprié pour le faire, et comme toujours dans ces cas-là, elle aggrave son cas : « Je mets les points sur les i. Chacun est responsable de ses parcours de vie. Tu as fait le mauvais choix de boulot, tu as fait le mauvais choix de mec, tu assumes. Ce n’est pas à l’Etat d’arranger tes problèmes. » Un tweet accompagné du hashtag #GiletsJaunes.

Après un tel empilement de maladresses, elle peut bien écrire ce qu’elle veut, elle n’a plus aucune chance d’être entendue. La quasi-totalité des médias hurle à l’indignité, Le Gorafi va même lui consacrer deux articles, dont l’un est fort drôle (« Une inconsciente divorce alors qu’elle ne gagne que le Smic »), son sort est scellé. Le 7 novembre, constatant son incapacité à prendre conscience du « caractère scandaleux » de « ses paroles […] répugnantes à l’endroit d’une mère de famille pauvre », Jacques de Guillebon, directeur de la rédaction de l’Incorrect, signifie que « la rédaction […] a décidé que Julie Graziani ne pouvait plus la représenter, à la télévision ni ailleurs, sur les réseaux sociaux ou dans quelques médias ».

Fin du film, dont la morale pourrait être puisée chez Pierre Dac (« Rien ne sert de penser, il faut réfléchir avant ») ? Hélas pas, puisque, le lendemain, elle s’en va faire contrition devant  un Jean-Luc Morandini empathique, sur CNews, dans un numéro dont on n’ose imaginer qu’il a été répété devant le miroir. Il en ressort qu’elle n’aurait pas dû dire ce qu’elle pensait et qu’elle aurait dû encore moins collaborer à un journal dont on l’avait pourtant prévenue qu’il était trop à droite pour elle sur le mode : « T’as déjà l’étiquette catho, Manif pour tous, vas-y en rajoute pas, quoi, c’est pas bon pour toi » (sic).

 

Et si l’Etat était plutôt à l’origine des problèmes ?

 

En quatre jours, Julie Graziani n’aura trouvé que le moyen de préserver ses petits quarts d’heure de gloire médiatique, pas de réfléchir sérieusement aux thèmes qu’elle avait soulevés. C’est dommage car, pour elle qui dit admirer Margaret Thatcher et Ronald Reagan, il y avait matière à explorer des pistes de réflexion. Y compris dans la très sotte remarque : « Est-ce qu’elle a bien travaillé à l’école ? », qui laisse penser que quiconque a raté son CP, son CM1, son CM2, voire l’ensemble de scolarité, a raté sa vie et ne peut s’en prendre qu’à lui-même : 1. d’être payé au Smic – voire s’estimer heureux d’avoir trouvé du travail dans un tel état d’ignorance ; 2. de n’avoir pas acquis les connaissances indispensables pour accéder à des postes plus lucratifs.

Si Julie Graziani, qui est libérale, avait voulu discréditer le libéralisme, elle ne s’y serait pas prise autrement. « Ce n’est pas à l’Etat d’arranger tes problèmes », a-t-elle dit, alors qu’un sain raisonnement libéral aurait dû la conduire à proclamer d’abord : « Ce n’est pas à l’Etat de causer tes problèmes. » Ce n’est pas à l’Etat d’être à l’origine des problèmes que vous allez, peut-être, payer toute votre vie !

Car enfin, c’est bien l’Etat qui a décidé que l’instruction des enfants était de son ressort quasi exclusif, le privé sous contrat étant contraint d’appliquer ses directives et le hors contrat étant de moins en moins toléré et réservé, pour le coup, à ceux qui ont les moyens de payer les frais de scolarité. C’est bien l’Etat qui n’a cessé de contraindre à une scolarisation plus précoce, au prétexte de la « socialisation ». C’est bien l’Etat qui est passé de l’instruction des enfants à leur éducation. C’est l’Etat, et uniquement lui, qui a méthodiquement démoli les apprentissages de la lecture, du calcul, de l’écriture, de l’histoire et de toutes les autres matières. C’est l’Etat qui y a laissé le sens de l’effort et le respect de l’autorité être remplacés par la libre expression de la créativité des chérubins.

C’est l’Etat qui a voulu que tout le monde ou presque accède au baccalauréat – et ne parlons pas du brevet des collèges –, ne cessant, depuis un demi-siècle et jusqu’à Jean-Michel Blanquer, qui paraît-il commence à le relever (on demande à voir), d’abaisser le niveau général. C’est l’Etat qui a banni le redoublement. C’est l’Etat qui a déconsidéré les filières qui manquent aujourd’hui de main-d’œuvre et allongé jusqu’à seize ans l’âge de la scolarité obligatoire. C’est l’Etat qui a fait que même en « travaillant bien à l’école », on n’y apprend plus le dixième de ce qu’y apprenaient nos parents – et le centième (le millième ?) de ce qui découvraient, quelle que soit leur origine sociale, nos grands-parents.

C’est l’Etat, aussi, qui a permis que des dizaines de milliards d’euros soient dilapidés, chaque année, dans une formation professionnelle totalement opaque.

 

On demande à son bourreau d’être son bienfaiteur

 

Julie Graziani a dit tout ignorer du « parcours de vie » de cette femme. Nous aussi. On sait tout de même une chose : elle est maman. On en sait une autre : Julie Graziani est militante pro-famille. Pousse-t-elle son libéralisme jusqu’à ne pas vouloir que l’Etat se mêle de politique familiale ou n’était-ce pas plutôt l’occasion de relever que c’est l’Etat, encore lui, qui n’a cessé de rogner sur la politique familiale et se refuse à encourager la natalité française, de sorte qu’il nous faudrait maintenant faire appel à l’immigration pour ne pas mourir de vieillesse ?

N’était-ce pas aussi l’occasion de briser un autre tabou : celui du travail quasi obligatoire pour les femmes, fussent-elles mariées, au détriment de leur rôle de mère ? Soit qu’elles y sont contraintes pour des raisons financières, car un seul salaire ne suffit pas, soit qu’elles s’y sentent contraintes par la pression sociale ?

Il est évidemment stupide, et même au-delà de l’inconscience des réalités, de dire qu’on ne divorce pas quand on est au Smic. Puisque Julie Graziani a ensuite un peu parlé d’elle, de sa vie à cinq dans un 35 m2 et rendu hommage à sa maman à qui « il ne serait pas venu à l’esprit de venir engueuler le président de la République » alors « qu’elle a dû emprunter plus d’une fois pour les courses alimentaires », je dirai un mot de la mienne.

Elle aussi avait fait un « mauvais choix de mec ». Alors elle a divorcé. Sans même le Smic, l’inconsciente ! Quelques décennies plus tôt, son « mec » lui avait interdit de travailler. Heureusement, elle avait fait « de bonnes études ». A cinquante ans passés, elle a trouvé du travail. Et elle non plus, même si ce n’était pas facile tous les jours (litote), il ne lui serait pas venu à l’esprit d’engueuler le président de la République. Ni même, tout simplement, de lui reprocher quoi que ce soit relativement à son cas personnel.

Sur ce plan-là, Julie Graziani a parfaitement raison. Il faut arrêter de se tourner vers ce qu’Emmanuelle Gave appelle, à juste titre, « l’Etat nounou ». Sauf pour réclamer, comme l’ont fait les Gilets jaunes des ronds-points (mais pas du tout ceux qui se sont greffés sur cette révolte et l’ont dénaturée), qu’il arrête, comme disait Georges Pompidou, d’« emmerder les Français ». De les contraindre, de les soumettre, de les pressurer toujours plus. En France, on incrimine en permanence l’Etat, mais on se tourne toujours vers lui pour obtenir encore plus. Sans se rendre compte qu’on demande à son bourreau d’être son bienfaiteur.

 

Un personnage de second ordre à côté de Grandgil

 

Julie Graziani a fait ce qu’il fallait pour pouvoir rejouer bientôt sa partition, celle de La Petite Musique de nuit, alors que c’est la Symphonie fantastique, et même la Chevauchée des Walkyries, qu’on veut entendre.

J’ignore tout autant le « parcours de vie » de Julie Graziani que celui de la dame qui a interpellé Emmanuel Macron, mais je sais une chose : dans la France de ce début de XXIe siècle, il est des choses qui ne se disent pas. « Cons de pauvres » en fait partie (car, pour résumer, c’est ce qu’elle a dit). « Salauds de riches », c’est dicible. C’est même bien vu. C’est « tendance ».

Pour lancer à la cantonade « salauds de pauvres », il faut s’appeler Grandgil. Plus de soixante ans après la sortie de La Traversée de Paris, entre populismes et Gilets jaunes, le pauvre est devenu intouchable, eût-il une « face d’alcoolique et du mou partout », fût-il « marié à une rombière, la gueule en gélatine et saindoux, trois mentons, les nichons qui déballent sur la brioche ». Vous emballez pas : c’est la tirade de Grandgil, interprété par Jean Gabin, face au couple de bistrotiers dans le film de Claude Autant-Lara : « Cinquante ans chacun, cent ans pour le lot, cent ans de connerie ! »

Allez dire ça, en 2019, sur un plateau de télévision, sur un rond-point ou au bistrot du coin. Allez dire que oui, parmi les Gilets jaunes, il y avait aussi – j’ai bien dit « aussi » – des individus que je me garderais bien de désigner mais qui n’auraient pas dépareillé parmi le jury de salopards qui ont condamné à mort Marie-Antoinette. Julie Graziani ne l’a pas fait. Elle n’a même pas dû y penser. Il est des sujets devenus tellement tabous qu’ils ne viennent même plus à l’esprit. Voilà un autre sujet de débat.

 

Bruno Larebière