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Charles Gave

Rétrospective sur ma carrière.

« L’homme qui est parti de rien et est arrivé nulle part n’a de comptes à rendre à personne ».

(Pierre Dac).

Je vais avoir quatre-vingts ans et, selon l’expression consacrée, les ombres s’allongent devant moi. Ce qui veut dire que le soleil est en train de se coucher derrière moi et que la nuit va tomber. Je me suis donc dit que j’allais consacrer ce petit billet hebdomadaire à ma « carrière » qui d’ailleurs n’en a pas été une, puisque je fais à peu près la même chose depuis 1973. Et cette « chose » est toute simple.

Je cherche à comprendre :

  1. Comment la « valeur » est créée par des hommes , autrement dit quelles sont les conditions requises pour que quelque chose qui n’existait pas auparavant apparaisse. C’est la question que se posait Leibniz « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?»
  2. Une fois que cette valeur a été créée , elle a vocation à se répandre et donc un prix à apparaître quand l’inventeur/entrepreneur vend le nouvel objet ou le nouveau service à un consommateur, ce qui suppose l’existence d’une monnaie, dont la valeur reste un mystère.
  3. Ce qui m’amène à la troisième question qui me tracasse depuis bien longtemps : Quelles sont les conditions pour que ces créations et ces transferts se passent le mieux possible et amènent à une augmentation générale du niveau de vie, et en particulier des plus défavorisés.

Et c’est tout.

La réponse que j’ai trouvée à ces questions a toujours été la même.

L’acte de création, la diffusion de l’invention et la hausse du niveau de vie ne se produisent que dans des sociétés libres et c’est pour ça bien sûr que je suis Libéral (au sens de Locke).  Je m’en suis expliqué dans le passé à plusieurs reprises. Je n’ai pas du tout l’intention dans ce papier de revenir sur la philosophie qui sous-tend cette nécessaire présence de la Liberté. Pour ceux que cela intéresserait, je renvoie à mes articles sur ce site, à mes interviews sur YouTube ou à mes livres.

Mon but est beaucoup plus simple.

Je vais essayer de raconter les réactions que j’ai eu dans ma vie quand j’expliquais l’économie et les marchés au travers de ce prisme tout simple.

Je commence ma carrière à la Banque de Suez et de l’Union des Mines, où l’on m’affecte aux marchés financiers anglo-saxons (je parlais l’anglais), alors que je ne connaissais rien à la finance. Très vite, je constate que les prix dans ces marchés bougent comme des malades et que les explications qui m’étaient fournies sur ces variations étaient toutes plus sottes les unes que les autres.

Je décide d’essayer de comprendre, ce qui n’intéresse strictement personne à la  banque .Heureusement, mon patron de l’époque, Éric Auboyneau, trouve quatre institutions qui acceptent de financer mes recherches pendant trois ans. Je quitte la banque avec lui et me lance dans trois longues années de recherche où je travaille comme un Bénédictin.

L’essence de ma recherche était simple et organisée autour de trois principes.

  1. Je cherchais à savoir d’abord s’il y avait plus d’argent que d’idiots, dans ce cas les marchés montent, ou l’inverse, auquel cas les marchés baissent.
  2. Il était beaucoup plus facile de déterminer ce qui allait baisser que de savoir ce qui allait monter. La gestion devait donc être fondée sur le principe d’exclusion, déterminer « ce qu’il ne faut pas avoir » et non sur le principe d’inclusion, « ce qu’il faut avoir ». Mon  idée était claire: il faut exclure tout actif dont on est à peu près certain qu’il va baisser( exemple :les obligations françaises ou allemandes depuis quelques années) et acheter tout le reste.
  3. Le futur étant inconnaissable, il fallait se concentrer sur le présent et se contenter de faire des diagnostiques changeant avec le temps, selon le vieux principe de Keynes ; «quand les choses changent, je change d’avis». Les actifs que vous avez dans votre portefeuille ne savent pas que vous les aimez et ne vont pas vous en vouloir si vous les vendez.

Armé de ces trois idées, je commence à aller voir les gérants de fonds dans les banques, compagnies d’assurance et autres fonds de pension en France, puis à l’étranger,  qui non seulement me reçoivent tres gentiment, mais acceptent de me payer pour que je continue mes recherches , à condition bien sûr de continuer à les informer du résultat.

Et c’est là que je découvre le vrai bonheur : être payé pour faire une chose qui vous passionne.

Le reste de ma carrière n’a pas d’intérêt puisque je fais la même chose depuis cinquante ans c’est-à-dire : chercher à comprendre, ayant compris, ou croyant avoir compris l’expliquer aux autres, jusqu’au jour (heureux) où je ne comprends plus à nouveau, ce qui me force à réfléchir derechef et on repart pour un tour.

Mon vrai but dans ce papier est de vous raconter comment j’ai été reçu dans les différents milieux professionnels ou non que j’aie pu côtoyer.

Commençons par les milieux financiers.

Mon expérience a été qu’ils sont incroyablement ouverts intellectuellement, ravis de voir quelqu’un qui pense par lui-même, remplis de gens intéressants, d’une fidélité  à toute épreuve (la semaine dernière, à Londres, je rendais visite à un très vieux client qui a sorti de ses archives un papier que j’avais écrit en 1983 …) et beaucoup d’entre eux sont devenus des amis.

Un bémol cependant : les étrangleurs habituels de toute liberté, tapis à Bercy, à Bruxelles ou dans les ministères des finances, se sont mis au travail et à coup de règlements, de lois, de contraintes, remplacent petit à petit les esprits libres d’autrefois par des contrôleurs et des comptables ce qui entraîne une baisse de la liberté dans les marchés et donc de l’efficacité.

Venons-en au milieu académique.

Le désert total.

Les économistes officiels n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour ce que je faisais.

A dire vrai, je n’ai jamais très bien compris à quoi ils servaient, tant leurs « recherches » n’ont souvent rien à voir avec la réalité.

Au début des années 80, comme cela devenait la mode à Wall Street, l’un de mes clients, très gros gérant obligataire, décida d’embaucher une économiste et reçut de multiples propositions d’économistes plus prestigieux les uns que les autres.

Seule condition mise à l’embauche : que le candidat sélectionné gère un portefeuille obligataire où il mettrait en place ses recommandations en fonction de ses analyses sur l’évolution à venir des taux d’intérêts. Tous refusent et allèrent à la place dans des banques centrales ou au ministère des finances. Etonnez vous que nous soyons partout au bord de la faillite.

Une blague circulait dans les marchés dans les années 80. Défilé militaire sur la place rouge à Moscou. Chars, missiles, soldats ouvrent la parade.

En fin de défilé, un groupe de gars en veste de tweed qui s’accrochent par la cravate en s’invectivant. Gorbatchev se penche et demande au maréchal de service « qui sont ces gars-là ? » et le maréchal de répondre « Ce sont nos économistes américains. Vous n’imaginez pas les dégâts qu’ils font » On songe à Bernanke, qui vient d’être récompensé d’avoir foutu le monde en faillite en 2008 par un prix Nobel d’économie.

En réalité, la seule chose intéressante en économie est d’essayer de comprendre comment le système va s’adapter à un changement. Et tous les économistes raisonnent « toutes choses égales par ailleurs « , ce qui n’a aucun, mais aucun intérêt, puisqu’elles ne sont jamais égales par ailleurs. et donc, ils se trompent tout le temps.

Les médias.

Autre désert.

La société que j’ai créée il y a plus de vingt ans avec mon fils et son chien (Oshkosh, qui nous a malheureusement quitté) a plus de 1000 clients institutionnels dans soixante-cinq pays et soixante-dix partenaires ou employés. Nous avons des bureaux à Pékin, Hong Kong, Singapour, Londres, Paris, Vancouver, Seattle, Avignon  (en été ). Une dizaine des grandes banques centrales sont parmi nos clients, ainsi que quasiment tous les plus grands gérants institutionnels de la planète.

Et le seul journaliste en France qui m’interroge régulièrement sur ce qui se produit dans le monde est André Bercoff, et quand je passe chez lui, il n’est pas rare qu’un million de personnes ou plus voient mon interview sur YouTube.Le simple fait que je sois en contact directement ou indirectement avec plus de 1000 institutions financières dans soixante-cinq pays, en temps réel, à une époque où la finance domine le monde (ce que je déplore) devrait passionner les journalistes français.

Que nenni.

Je sais bien que nul n’est prophète en son pays, mais, à mon avis, cela veut dire simplement que les médias français ne cherchent pas à comprendre, et encore moins à expliquer mais à endoctriner, ce qui n’est qu’un signe de plus que les vrais pouvoirs en France (qui contrôlent les médias) n’aiment pas ceux qui pensent par eux-mêmes.

Venons-en au système politique français en général et à la droite en particulier.

J’ai eu historiquement beaucoup de contacts avec ce qu’il est convenu d’appeler la droite dans notre pays. Et je suis arrivé à une conclusion tout à fait surprenante.

La droite en France déteste la Liberté beaucoup plus encore que la gauche, et ce n’est pas peu dire. Le but ultime pour la droite est de réussir à prendre le contrôle de l’outil de contrainte qu’est l’Etat, non pas pour libérer les Français de ces contraintes, mais pour imposer les leurs. Leur but est de trouver de nouvelles contraintes à appliquer, mais de leur choix.  Et donc, quand ils arrivent au pouvoir, la somme des contraintes augmente, puisqu’ils ne suppriment aucune contrainte mise par les équipes précédentes mais en rajoutent une couche. Et du coup, le poids de l’Etat dans l’économie ne cesse de monter, le record étant détenu par deux inspecteurs des finances, Giscard et Macron.  Ils ne veulent pas améliorer quoi que ce soit mais juste être calife à la place du calife.

Et ils méprisent le peuple. Chaque fois que je proposais à l’un ou à l’autre de ces hommes politiques de droite une idée de réforme pour rendre une partie de leur liberté aux citoyen (comme le référendum d’initiative populaire) ils me disaient : « c’est une très bonne idée, mais jamais il ne réussirait à se faire élire s’il la proposait ». Il fallait donc mentir pour être élu. Cependant, ils étaient d’accord pour que je les aide à financer leur campagne…. Moyennant quoi, ils sont battus élection après élection et la droite politique est en voie de disparition, alors même que les idées de droite sont majoritaires dans le pays.

Et je vais encore plus loin. La droite française actuelle déteste l’économie et considère que ceux qui s’y intéressent sont des manants qui ne comprennent rien à la notion de grandeur indispensable à la survie de notre pays. Elle est donc ignare à un point qui dépasse l’imagination de tout ce qui touche au commerce, se réservant le monde des idées éthérées et donc nobles. Dans le fond, ils ont les mains propres et en sont très fiers. Le problème est qu’ils n’ont pas de mains.

Ce qui m’amène à ma grande source de contentement : Vous.

 Il y a 10 ans, quand j’ai décidé de rentrer au pays tant je me faisais du souci pour lui, ma fille, Emmanuelle, créa l’Institut des Libertés, qu’elle gère depuis, et où je fus rejoint par quelques amis.

Notre but était simple : devant l’insuffisance des médias, de l’éducation, des milieux d’affaires acquis au capitalisme de connivence à expliquer comment le monde marchait dans la réalité, nous voulions créer un endroit où ceux qui aimaient les libertés pourraient aller pour se sentir moins seuls. Au début, nous avons écrit et simplement écrit toutes les semaines et tous ces papiers sont sur le site en consultation libre.

Puis nous nous sommes rendu compte que nous passions de la civilisation de l’écrit à une civilisation audiovisuelle et nous avons créé IDL media qui semble être en train de décoller, à notre grande satisfaction. Non seulement nous décollons, mais apparemment, si j’en juge par vos commentaires sur nos sites et sur le nombre de fois où nous sommes arrêtés dans la rue pour nous remercier, vous avez l’air de bien aimer ce que nous essayons de faire.

Et nous avons l’intention de continuer, en tâtonnant comme toujours pour savoir ce que vous aimez et ce dont vous pensez avoir besoin.

  • Peut-être organiserons- nous des rencontres en province ou à Paris ?
  • Peut-être essaierons nous de faire intervenir des personnalités prestigieuses sur notre chaîne, dont certains s’expriment en anglais, avec une traduction en dessous ?  Nous avons déjà pris des contacts.
  • Peut-être … faites nous part de vos idées…on ne sait jamais.

Nous sommes tout petits , nos moyens sont limités mais être petit et avoir des moyens limités ne m’a jamais gêné.

Je préfère cela à être gros et sans aucune idée, ce qui semble bien être le cas de beaucoup de nos grands médias.

Le futur appartiendra aux petits.