https://institutdeslibertes.org/refaire-le-monde-nen-deplaise-a-camus/
Emmanuelle Gave

“Refaire le monde” n’en déplaise à Camus

Le vendredi, que nous dédions généralement aux sujets plus légers, nous permet aujourd’hui de porter dans la lumière un homme qui, à dire vrai, s’y trouve déjà : le père Sirico.

Petit rappel.

Comme l’Abbé Pierre, le père Sirico porte la soutane. Comme lui, il a su dompter l’arène médiatique de notre 21 eme siècle en alliant humour et charisme. La comparaison s’arrête là. « C’est heureux », me diront les esprits chagrins. A la tête de l’Acton Institute, l’un des plus puissants Institut libéral Américain, Robert Sirico exige de l’Etat non pas des aides supplémentaires, mais la fin des subsides publics aux plus démunis. Quel message libéral choquant de la part d’un homme d’église !

-« N’aimez-vous donc pas les pauvres » lui demande t-on alors fébrilement ?

Et l’intéressé de répondre candidement :

– « Vous savez, visiblement, certaines personnes aiment tellement les pauvres qu’elles voudraient les voir plus nombreux »

Mais, comment est-il tombé en « Libéralisme », second sacerdoce sur cette terre ? Un jour, par hasard, un ami lui prête, « La route de la servitude » de Friedrich von Hayek qui deviendra sa route de Damas à lui. Pendant plusieurs années, il cherchera alors un moyen de diffuser les thèses libérales dans le monde religieux. La solution, pense-t-il, est institutionnelle. Un chèque de 100 000 Euros, signé par un mécène de Chicago, lui permet de fonder l’Acton Institute pour l’étude des libertés et de la religion, en 1990. Robert Sirico espère ainsi  « rendre les entrepreneurs plus philanthropes, et les philanthropes plus respectueux des entrepreneurs ».

 Dans un récent papier remarquable sur le rôle des entrepreneurs [1]dans la société actuelle, le père Sirico écrivait la chose suivante :

« … Le temps est venu pour les institutions et dirigeants religieux de traiter l’entreprenariat comme une vocation noble et en fait, sacrée. Tous les laïcs ont un rôle spécial à jouer dans l’économie du salut, prenant part à la tâche de développer la foi en utilisant leurs talents de manières complémentaires. Chaque personne ayant été créée à l’image de Dieu a reçu certaines aptitudes naturelles que Dieu désire voir cultivées et traitées comme dons bienveillants. Si le don se trouve être un penchant pour les affaires, la bourse ou l’investissement bancaire, la communauté religieuse ne devrait pas condamner la personne seulement en fonction de sa profession…. »

… « Les dirigeants religieux font généralement montre de peu de compréhension en matière de vocation entreprenariale, de ce qu’elle requiert et de ce qu’elle contribue socialement. Malheureusement, l’ignorance des faits ne les a pas empêchés de faire la morale de problèmes économiques et de causer du tort au développement spirituel des gens d’affaires… »…

… « A la doctrine marxiste de l’exploiteur ,je préfère la tradition judéo-chrétienne, qui voit l’homme comme un créateur, un innovateur ».

 

*   *   *

Pour ma part, je m’entends rarement rappeler que l’homme doit être considéré comme une créature de Dieu et que cette notion se trouverait être la source même de sa dignité. En tout  état de cause, je ne saurai être plus en accord avec un propos mais je ne peux m’empêcher de remarquer alors que, même si notre civilisation ne croit plus en Dieu ou si peu, elle semble pourtant vouloir conserver une sorte d’idée de  “la dignité de l’homme”.

Cette croyance est même devenue une sorte de précepte moral toutefois, si elle n’a plus rien de religieux, elle se retrouve dès lors sans fondement (ce qui évidemment ne gêne en rien les redresseurs de torts qui l’agite temps après temps). Elle flotte désormais dans l’air, comme si elle avait été coupée de sa racine.

Nous retrouvons ainsi un thème qui me tient à cœur et sur lequel j’aime à intervenir qui est la notion de « morale moderne » ou morale ex- nihilo. Celle là même dont nos politiques aiment à se servir pour garantir des emplois, des logements, des aides toujours au nom de cette notion de « dignité humaine ».

Sans fondement, sans vérité ? Mais ne savez-vous que nos contemporains semblent préférer  se passer de vérité pour vivre paisiblement….

Mais qu’est-ce qu’une période où la vérité n’existe pas ? C’est une période où l’on croit en des mythes ni vrais ni faux.[2].

Nous gardons les mêmes croyances, mais elles sont devenues faibles, timorées, passées à 90°C et au séchoir à linge.  Nous faisons semblant de croire en la dignité de l’homme, mais c’est devenu un mythe, une sorte d’histoire sacrée, portée par la tradition et la répétition, et dépendant non plus d’une vérité, mais d’un besoin moral.[3]

Si vous excluez toute religion de l’équation, alors,la notion de droits de l’homme ne recouvre plus la même réalité qu’avant. Il ne s’agit plus de défendre la dignité de l’homme au sens où il faut respecter sa nature morale et physique. Il s’agit de défendre son désir, quel qu’il soit et, de là, la dérive est facile puisque nous n’avons plus de repères. Finalement, tout ce que nous voulons peut devenir “Droit de l’homme”, puisque leur définition est abandonnée à notre désir. Les droits de l’homme peuvent être tournés comme on veut dès lors qu’il n’y a pas de socle, pas de définition de l’homme.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, nous souffrons d’un déficit d’espérance, nous en sommes réduit à nous  demander comment ne pas perdre ce que nous avons encore. Camus disait déjà, dans son discours de Stockholm[4], que la question n’était plus de refaire le monde, mais de l’empêcher de se défaire. Et cela est tellement contraire à l’idée d’espérance, de volonté et d’entreprise telles que nous les délivrent, dans une grande bouffée d’oxygène, le père Sirico.

 

Qui a dit que le vendredi était léger ?

 

 

 

 

 

Emmanuelle Gave

le 13/09/2013

 

 

 

 

 

 

[1] http://fr.acton.org/article/07/27/2012/la-vocation-entrepreneuriale

 

 

[2] NDLR  Sur le même thème   René Girard « Des choses cachées depuis la fondation du monde » Grasset, Paris, 1978, éd. Utilisée : Le livre de poche, « biblio-essais »,p. 290.

 

 

[3] « Conscience et normativité » Chantal Delsol

http://www.chantaldelsol.fr/conscience-et-normativite/

 

[4] « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »